Anna Kova, rencontre du troisième type

“Tu penses que l’interview va durer combien de temps ?” À chaque fois que je tergiverse devant cette interrogation en somme toute banale, je me dis que les journées promos réglées à la minute ne sont d’ores et déjà plus faites pour moi. Mes échanges avec les artistes ont souvent tendance à s’éterniser quelque peu. Rien ne m’intéresse plus que de les éloigner du sujet pour lequel ils sont pourtant venus me parler, à savoir leur propre personne. Quitte à les laisser me raconter leurs oeuvres, je préfère qu’ils le fassent à travers celles des autres. “Dis-moi ce que t’évoques telle ou telle grande tendance musicale. Quel est ton ressenti sur tel ou tel fait d’actualité ? Comment tu expliques que les gens ne fassent plus tellement attention à ceci ? Pourquoi préfèrent-ils s’intéresser à cela ?” En bref, je divague. Par curiosité, sans doute.

L’entretien que je mène avec la douce Anna Kova ne déroge pas à la règle. J’ai presque l’air d’un amateur quand je la prie à deux reprises de m’accorder quelques instants pour retrouver le fil d’une conversation qui s’égare sans cesse. Le dictaphone de mon cellulaire indique finalement un peu plus de quarante minutes quand j’estime avoir ce qu’il me faut. Autour de moi se fait ressentir une forme d’impatience assez contenue. On est vendredi, en toute fin d’après-midi. Tous ceux présents dans l’espace ne sont plus qu’à quelques heures (tout au plus) d’un week-end sans doute bien mérité. Mais étrangement, Anna n’a pas l’air pressée de taper la pose devant l’objectif de Melo. Quand l’interview s’achève, c’est elle qui pose les questions. Nos rôles s’inversent. De la même manière que j’ai épluché une petite quinzaine d’articles et de portraits la concernant, la jeune artiste dit apprécier mon écriture, pour avoir pris le temps de lire plusieurs de mes articles. “C’est pas tout le monde qui fait cet effort”, lui dis-je, surpris et assez flatté. Mais pour elle, c’est normal. “C’est une rencontre humaine avant tout”, m’assure t-elle.

« Ma première rencontre avec la musique d’Anna Kova s’est faite à l’aveugle. Un truc à la The Voice. YouTube, Jane Doe ∅ 60. Dans les commentaires, les gens s’étonnent, s’agitent, s’interrogent. À qui appartiennent donc ces lèvres, et surtout ce timbre si pur ? »

Il y a effectivement quelque chose de profondément humain chez Anna Kova. On la sent bienveillante, attentionnée, sincère. Pour évoquer son parcours, elle utilise d’ailleurs fréquemment le mot “rencontre”, quand bien même celui-ci ne paraît pas être parfaitement approprié. C’est ainsi qu’elle va par exemple définir son premier EP, My Heart Ain’t Wrong, sorti en 2014. Avant de reformuler, “c’est une première introduction, un premier bonjour quoi.” Publié deux ans plus tard, l’EP Pigments symbolise quant à lui les “premières rencontres avec les plateformes de streaming. iTunes, Spotify, Deezer, etc.” Avec elle, tout a l’air d’être personnifié, comme doté de pensée, de sentiments, de réflexion.

Pour ma part, la première rencontre – justement – avec la musique d’Anna Kova s’est faite à l’aveugle. Un truc à la The Voice. YouTube, Jane Doe ∅ 60. Je clique sur la vidéo. Apparaît alors sur mon écran une bouche anonyme, finement dessinée. Elle semble d’abord se retenir de sourire, puis se laisse finalement emporter par une boucle instrumentale de 2Pac, “Baby Don’t Cry”. Dans les commentaires, les gens s’étonnent, s’agitent, s’interrogent. À qui appartiennent donc ces lèvres, et surtout ce timbre si pur, si facile ? Il faut attendre la sortie du clip de “Big Scenes”, ainsi que les premières véritables sorties d’Anna Kova – sur la webradio PiiAF – pour faire apparaître des éléments de réponse. Difficile de trouver des traces de sa voix avant ça. “Avant ça, il y avait surtout beaucoup d’apprentissage. J’ai commencé très jeune, par le classique, par l’opéra, étonnement. Je bossais avec une cantatrice argentine. Puis je suis tombée vraiment amoureuse du jazz, du blues, de la soul, du hip-hop, du rap”, me confesse t-elle.

Boston, sur les bancs de l’école

À une époque d’autodidactes, où il suffit parfois de pianoter aléatoirement les touches d’un clavier d’ordinateur pour devenir un artiste, Anna Kova fait partie de ceux qui ont réellement appris à l’être. Rigoureusement. L’enseignement se fait à Boston, dans le prestigieux Berklee College of Music, qu’elle intègre pendant deux ans. Cette expérience outre-Atlantique s’avère être une merveilleuse opportunité pour la chanteuse de comprendre et maîtriser les codes d’un langage universel. Non pas l’anglais, qu’elle manie assez habilement pour être en mesure d’écrire ses propres morceaux ; mais la musique. Tout simplement. “Je n’avais pas envie d’avoir un master en solfège, j’avais juste envie d’avoir les clés pour comprendre les mathématiques de la musique. Je viens du piano, donc j’ai tout de suite appris à lire les notes, à lire une partition, à entendre une tonalité. Avant, je faisais tout à l’oreille, mais ça m’énervait. Je voulais sortir un peu de ma zone de confort, et vraiment essayer de galérer pour faire les choses. Puis j’aime bien capter ce qu’il se passe sur scène. Quand je joue avec mes musiciens, j’aime bien comprendre ce qu’il font, partager ce truc-là avec eux.”

« Je n’avais pas envie de sortir vingt tracks que personne n’allait écouter. Petit à petit. Tu donnes. Ça prend ou ça prend pas, mais au moins c’est cohérent. »

Quand elle regagne finalement la France, c’est d’abord le rap qui semble la trouver. Jane Doe et la 75ème Session, via son “frère” FA2L. Deux apparitions dans l’émission Piège de Freestyle, autant sur l’EP New Wave de J-Slow. Toute une série de scènes avec Dany Dan, Gaël Faye, Rocé, Kacem Wapalek… Anna Kova se sent à l’aise dans le milieu, auprès de rencontres (toujours !) qui deviennent vite des amis, parfois des proches. “Je suis une férue de rap. J’en adore le fonctionnement en fait. Décortiquer le rythme, écrire un texte et réussir à le sculpter pour que tu ressentes exactement ce que le MC veut dire. Je trouve ça dingue. Surtout le rap français. Il est tellement frontal, brut, sincère… Il est viscéral. Puis il y a aussi cette facilité d’improviser à tout va et ça, c’est un truc dans lequel je me trouve beaucoup.” Sa route croise ensuite celle du producteur MiM, qui l’accompagne depuis dans tout son cheminement artistique. “MiM, c’est le genre de rencontre où tu as l’impression que tu connais la personne depuis 10 ans, alors qu’en fait tu la connais depuis 5 mois.” La parfaite alchimie, de la scène jusqu’aux studios. Lui vient pourtant de l’électro, la drum and bass, la house. Loin de la black music dont Anna s’est follement amouraché. “Pendant deux ans, on a pas arrêté d’écrire. On était en studio non-stop et on se nourrissait tous les deux de tout ce qu’on avait comme héritage, comme idées. Tout en étant hyper libres, ouverts et confiants l’un envers l’autre. Je crois qu’il n’y a pas mieux pour travailler.”

Près d’une soixantaine de titres naissent de ces deux années de travail acharné. Seuls dix seront servis au public, formalisés en un diptyque d’EPs, Pigments et Pixels. Anna prend son temps, n’entend pas trop en livrer, n’entend pas trop se livrer. “Je n’avais pas envie de sortir vingt tracks que personne n’allait écouter. Petit à petit. Tu donnes. Ça prend ou ça prend pas, mais au moins c’est cohérent. Et c’est un challenge de donner le meilleur de soi-même non pas sur une quinzaine de morceaux, mais sur cinq.” Il y avait déjà quelque chose d’Amy Winehouse dans les éclats de voix d’Anna Kova. MiM les a enveloppé d’une première couche d’un verni plus électro. Sur un morceau comme “Bad Enough”, son interprétation est cette fois tout ce qu’il y a de plus rappé. Hybride, sa musique ne rentre dans aucune des cases prédéfinies. Inclassable. Et pour Anna Kova, c’est un beau compliment. “Je trouve ça génial qu’on veuille de plus en plus casser les barrières et les frontières, qu’on essaye de toucher à tout. C’est ce qui m’excite le plus. Tous les genres se nourrissent entre eux. C’est pour ça qu’il est assez compliqué aujourd’hui de s’inscrire dans un genre et de s’y atteler.” Désormais, Anna Kova s’efforce de trouver une balance. Entre le synthétique et l’organique. Entre l’ancien et le nouveau. Un défi qui – d’après elle – a déjà été relevé avec brio par des talents comme Robert Glasper, Alicia Keys, Anderson .Paak.

Sur Pixels, elle glisse au compte-goutte des éléments qu’elle assure vouloir développer sur de plus longs formats. Elle prend la parole en ouverture ou en clôture de ses morceaux, y intègre des choeurs, comme sur le puissant “Light In”. Visuellement aussi, l’artiste jure qu’il y aura moins de place pour le mystère, qu’on la verra de plus en plus à la caméra. Le clip de “Thank You” se positionne à ce titre en gage de bonne foi. Autant de procédés qui devraient permettre à Anna Kova d’incarner encore un peu plus sa musique. “Incarner”, comme “donner une existence concrète à une valeur abstraite, prendre un corps de chair, la forme humaine”. Tiens donc.

Photos : @lebougmelo