Appropriation culturelle : la mode pille-t-elle la culture urbaine ?

Yard - Appropriation culturelle : la mode pille-t-elle la culture urbaine ?

« Ces enfoirés ont volé mon look ! Créditez @dapperdanharlem. Il l’a créé EN PREMIER en 1989 ! » Les mots échauffés de Diane Dixon sur Instagram s’accompagnent d’un montage photos. À gauche, elle en fourrure à grosses manches ballon en cuir, monogrammées Louis Vuitton. À droite, le blouson plagié, silhouette 33 du défilé croisière 2018 de Gucci. Aussitôt, sur les réseaux sociaux, on déborde, on s’indigne. Sous pression, Gucci écrira un quelque chose à propos d’un « hommage au travail du célèbre tailleur d’Harlem Daniel ‘Dapper Dan’ Day. » Depuis plusieurs saisons, les maisons de mode s’inspirent copieusement de la culture urbaine. Ça s’emballe pour les joggings, le rap, les graffs et les tours HLM. Et puis, ça interpelle. Inspiration ou appropriation culturelle?

Ils savaient, ceux qui passaient la façade vitrée du numéro 43 East sur la 125ème à Harlem.  Celle avec le long store corbeille et les lettres italiques. D’abord, rien de plus qu’une table et quelques chaises. Et puis, au fond, dans l’arrière-boutique, des petites mains qui s’affairaient sans relâche autour de métrages de cuir logotés Louis Vuitton, Fendi ou Gucci. Ouverte tous les jours 24h/24 entre 1983 et 1992, l’échoppe de Dapper Dan accueillait dealers, rappeurs et sportifs noirs qui se passaient le mot. Alberto « Alpo » Martinez, Eric B. & Rakim, LL Cool J, Big Daddy Kane, Salt ‘N’ Pepa, Run DMC, Floyd Mayweather ou Mike Tyson. Avec ses sneakers, ses bombers, ses manteaux ou ses survêtements sérigraphiés sur-mesure, Dapper Dan déformait, exagérait et remodelait le luxe façon ghetto. Un  rapt au service des siens, les hors-caste, les déglingués, les pas dans le rang, les ostracisés. Ses vêtements cocottaient le luxe autant qu’ils fouettaient la rue. Ils donnaient de l’assurance, un statut. Du pouvoir. Dans le New York fauché, ça portait des faux sacs griffés, des grosses chaînes plaquées et des baskets toujours soignées. Un truc pour vernir la réalité. Joutes d’élégance, de flamboyance et d’originalité. De là est né le streetwear, d’une envie ou plutôt d’un besoin de s’affirmer. De contester la norme, aussi.

Le cœur de la clientèle de Dapper Dan gravitait autour du hip-hop. Ce mouvement qui gueulait «Peace, love, unity and having fun» depuis le ventre mou de New York, sur les murs ou les pistes, derrière les micros ou les platines. Avec ses propres codes, ses expressions et ses porte-drapeaux. Le hip-hop a donné une voix à ceux qu’on bâillonnait, étouffés, là, dans les bas-fonds des villes. L’expression artistique des laissés pour compte. Et puis, la culture s’est déployée, vulgarisée. Soudain, ce qu’on les trouvait cool ces mecs avec leurs dents en or et leurs fringues trop larges. Objets de fantasme pour quiconque rêvait d’un peu d’irrévérence. Chanel, parmi les premières, fera grimper sur les podiums casquettes à l’envers, répliques de bobs Kangol, colliers à gros maillons dorés, sneakers, vestes en jean XXL et salopettes-baggys. Mais c’est dans les années 2000 que la tendance street se démocratisera vraiment. Avec les sacs Louis Vuitton graffés par Stephen Sprouse, les sneakers Dior et Chanel, les do-rags Givenchy, les planches de skate Hermès, les logos surdimensionnés de Moschino ou les survêtements couture de Vetements.

Le style urbain est devenu l’indispensable d’un luxe à bout de souffle, en quête de jeunesse et de mordant. Une ficelle pour séduire la nouvelle génération, plus audacieuse et décontractée. Assez de l’élégance arrogante, stricte et intellectuelle. Envie de nonchalant, d’attitude, et d’un peu de bordel. Se salir, s’encanailler. Se dépoussiérer. « La mode s’est toujours nourrie et se nourrira toujours des cultures alternatives. C’est l’essence même de sa raison d’être » décrypte Pascal Monfort, consultant et sociologue mode. « C’est en se révoltant contre elle qu’on lui obéit le mieux car elle s’alimente des différences. »

En s’emparant de ses codes, le luxe a dépouillé l’esthétique street de son caractère subversif et identitaire. « Les jeunes d’aujourd’hui portent du streetwear pour être cool et non plus pour revendiquer une appartenance. » observe Lenny Guerrier, moitié du duo de créateurs de Nïuku. Le genre s’est lissé, institutionnalisé. Pour autant, il n’y a absolument rien de dangereux pour les cultures urbaines, assure Pascal Monfort, sauf si elles ne savent pas se réinventer en permanence. « Sur ce point je suis confiant. » il ajoute, et évoque toutes les choses fantastiques qu’il voit se faire chaque jour. Les cultures urbaines se renouvellent, toujours. Sous d’autres formes, d’autres allures, d’autres discours. Puis au fond tout ça donne une meilleure image de notre culture, dit Guerrier, ce qui n’était pas le cas quand nous étions plus jeunes. « Cela a aussi permis à des marques comme la nôtre d’être vendues dans des boutiques multimarques de luxe. »

Lenny Guerrier compare la mode à la musique, parle de « sample » plutôt que de copie. Mais la limite entre inspiration et appropriation tient à peu de choses, à la manière d’emprunter, de rendre compte et de s’impliquer. « Si cela engage une pensée, une histoire, une sensibilité, des ponts se font naturellement. » commente Christelle Kocher, fondatrice du label Koché. « Mais je vois peu de créateurs avec une réelle sensibilité ‘street’ ou autre, c’est plus de l’ordre du fantasme. » L’appropriation culturelle se dessine lorsque l’on stylise et transforme la culture d’une « minorité » – à laquelle on n’appartient pas – en objet de consommation. Elle jaillit quand on réduit une histoire et une identité à des codes esthétiques superficiels, des signes extérieurs de reconnaissance stéréotypés. En février dernier, Marc Jacobs présentait sa collection « Respect », inspirée d’un documentaire sur l’histoire du hip-hop visionné sept mois plus tôt. Déguisée dans le style « ghetto fabulous » des années 80-90, une armée de mannequins défilait sur la très chic Park Avenue à Manhattan, avant de poser devant un mur d’enceintes. Pour l’occasion, le designer avait casté plus de noires qu’à l’accoutumée, façon d’être crédible. Ça jouait aux pauvres bien sapés, à coups de marqueurs culturels grossiers. Un truc sans profondeur, sans âme, sans authenticité. Ça n’inventait rien, non plus. Pas casse-tête d’emprunter. Kocher : « Une gêne se crée, je trouve, quand on ne sent aucune création, mais juste une citation ou un petit jeu malin, tout le cynisme contemporain. » Il y a aussi cette façon de s’enrichir sur le dos des communautés, sans dynamique de retour. Et tiens qu’on se pâme sur Demna Gvasalia, le Directeur Artistique de Vetements et Balenciaga. Au hip-hop, il doit ses blousons extra larges, ses baggys surpiqués et ses complets en molleton ou peau de pêche. Pourtant, sur ses premiers podiums, avant que des doigts se pointent et des voix s’élèvent, les modèles noirs, fallait les chercher. Il n’y en avait pas, en réalité. Des cultures, on ne prélève que ce qui nous chante, sans plus de considération pour leurs origines et leurs interprètes. Les Noirs, on veut bien de leur dégaine, mais pas de leurs tronches sur les défilés. Faut pas pousser.

L’opportunisme dit souvent l’injustice. D’aucuns ont le privilège blanc, la chance bourgeoise, de pouvoir porter survêts, casquettes et autres pièces classées street sans souffrir de préjugés. Pour d’autres, le geste est moins léger. Le sweat à capuche. Un accessoire de « voyou » qui inspira en juillet 2006 à David Cameron, alors premier ministre britannique, un discours surnommé « Hug a hoodie » : « Nous – les gens en costume – percevons le hoodie comme une agression, l’uniforme d’une armée rebelle de jeunes gangsters. Mais ce vêtement est plus défensif qu’offensif. C’est une manière de rester invisible dans la rue. » Ce bout de tissu coûtera le 26 février 2012 sa vie à Trayvon Martin, jeune noir de 17 ans abattu dans un quartier résidentiel, un paquet de bonbons à la main. En protestation, naîtra l’association anti-raciste Million Hoodies Movement for Justice. Sur le dos des Blancs, à l’inverse, le streetwear a l’élégance cool, un genre de douce rébellion, inoffensive. Une façon de jouer les durs au coeur guimauve, les lascars dociles. Puis voilà qu’en août dernier, les soeurs Jenner publiaient sur le compte Instagram de leur marque une photo de chemise en flanelle à carreaux, fermée par deux boutons au col façon cholo. L’uniforme-type des latinos vivotant dans les ghettos californiens. Leur manière à eux de se définir et se reconnaître. Une source de stigmatisation au-dehors. Pour Kendall, Kylie, et les autres, les cultures des groupes lésés ou opprimés s’exploitent comme l’imprimé d’une saison, les héritages comme des tendances. Du folklore exotique à domestiquer. Au fond, il y a de l’ignorance mais surtout du mépris. De la condescendance qu’on cache derrière l’hommage.

« [Dapper Dan] avait approché des designers pour collaborer avec lui, mais ils lui avaient répondu qu’il n’était pas assez chic. » confiait Diane Dixon en mai dernier au magazine The Cut. « Ils le regardaient de haut et pensaient que les logos sur les vêtements n’étaient bons que pour les minorités. » Trente ans et un plagiat plus tard, Gucci et Dapper Dan travaillent main dans la main sur un projet de réouverture de l’atelier et d’une collection-capsule. « C’est un peu triste quand même » regrette Christelle Kocher. « Il devrait vendre derrière des Bootlegs de sa collab pour le fun ! »