Bonjour Tristesse : « Ça m’a énervé que Dieudonné soit le seul à se servir de l’exaspération ambiante en France »

Énervé, c’est le ton des chroniques de Matthieu Longatte baptisées comme le tout premier roman de François Sagan, Bonjour Tristesse. Énervé, c’est aussi le constat de la misère sociale installée par l’incompétence des politiques qui nous gouvernent que dénonce l’auteur. Enfin énervé, c’est le succès qu’il rencontre avec une centaine de milliers d’abonnés sur sa chaîne You Tube et des vidéos qui culminent à près de 400 000 vues. Entretien avec Matthieu Longatte pour comprendre les raisons de la colère.

Photos : @samirlebabtou

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Tu as un parcours un peu particulier, tu as commencé une formation d’acteur assez tard non ?

En fait je n’ai pas fait de formation d’acteur à proprement parler. J’ai commencé l’improvisation théâtrale au collège et j’ai été repéré par les juniors de Trappes. C’était l’équipe championne de France à l’époque, donc on avait deux entraînements par semaine et on participait à un championnat. Je crois que j’ai perdu un match d’impro sur quatre ans avec eux donc on était une bonne équipe. Il y avait surtout de bons formateurs : Papy, Arnaud Tsamère qui a été mon premier prof… Et après, j’ai pu me former à l’actering mais ce n’était pas du tout dans un truc conventionnel, c’était avec Djinn Carrenard (pour le film Donoma, ndlr) parce qu’il a un rapport au jeu très particulier. Il veut amener un truc vraiment naturel. Et c’est avec lui que j’ai travaillé le côté acteur, sachant qu’en fait c’était diamétralement opposé au côté improvisation théâtrale où tu restes toujours dans la caricature. Et c’était intéressant de toucher au cinéma pour ça parce qu’au final, moins tu en fais et meilleur tu es, alors que c’est souvent l’inverse en improvisation. Mais voilà, ce sont ces deux aspects-là qui font que j’ai ce qu’on peut appeler une formation.

Concrètement qu’est-ce que t’ont apporté Arnaud Tsamère et Papy ?

Arnaud Tsamère, ça a été un peu particulier. Parce que du coup, ça a été mon premier prof au collège à Elancourt. J’avais déjà un côté théâtral, j’étais une tête de con, j’ai toujours été un mec qui aimait bien rigoler en cours. Donc il m’a appris pas mal de choses, notamment à me canaliser, à assumer mon humour et à me rendre compte que j’avais envie de faire du théâtre et du cinéma, et qu’on pouvait le faire sans se foutre la honte. Ce qui est un peu la hantise au collège, lycée. Après Papy, moi je l’ai très peu vu. Il a dû faire un entraînement pour moi et je me suis fait virer de l’équipe de théâtre (rires).

Ah ouais, pourquoi ?

C’est compliqué. C’était l’année du bac, j’essayais d’arrêter le shit, et j’ai bu un coup avant l’entraînement, j’ai fait une blague de trop qui n’a pas plu à mon entraineur, un autre mec qui est devenu connu aussi d’ailleurs, et ce dernier a décidé de me faire virer. Mais oui, passons. Axons-nous sur Arnaud Tsamère. Maintenant il s’est beaucoup « mainstreamé », et ça me déçoit un peu mais à l’époque il a vraiment percé avec son humour Il ne s’est pas du tout tordu à la base il était vraiment dans un humour absurde très particulier, qui n’était pas fait pour être populaire. Et franchement il a été têtu jusqu’à ce que ça marche et il a mon respect pour ça.

Tu as eu un long parcours universitaire ?

Ouais, mais j’étais très peu là, j’étais un mec des exams. Dans les matières littéraires j’avais de vraies facilités mais pas du tout dans les matières scientifiques. Pour tout ce qui touchait les chiffres, j’étais vraiment un bon à rien. Ca ne m’intéressait pas beaucoup, à part les probabilités. J’ai quasiment des tocs avec les probabilités, je calcule tout en « proba ». Sauf que mes « probas » sont fausses, mais j’ai gardé l’âme des probas (rires). Ensuite j’ai eu un long parcours, mais j’ai mis pas mal de douilles. Et puis c’est un peu n’importe quoi parce que j’ai fait deux ans de commerce à l’IUT dans le 92, après j’ai fait une troisième année en science-po à la fac parce que je ne savais pas quoi faire. Mes inscriptions, même pour l’IUT, ce n’est pas moi qui les ai faites, c’est ma copine de l’époque. Après mon père en avait marre de me voir dans son canapé donc il voulait que j’arrête les études. Alors qu’à la base on était forcé de faire des études chez moi. Il me disait : « Je préfère que t’ailles travailler plutôt que de te voir tous les jours dans le canapé. » Du coup pour le détendre, je me suis dis je vais faire deux BAC +4. Pour ça j’ai réussi à escroquer une secrétaire en fait et j’ai commencé le droit en 4ème année. Et ça c’est un joli coup. Après j’ai une cinquième année de droit des nouvelles technologies, mais c’était assez axé droit d’auteurs et du coup ça prenait presque du sens avec mon parcours artistique parce qu’il y avait pas mal de contrats de droit d’auteur.

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À quel moment tu t’es dit que tu allais entrer dans le monde de la comédie et de l’acting ?

Il y a eu plusieurs étapes. À l’époque où j’ai quitté le théâtre et les juniors de Trappes, à 17 ans, il n’y avait pas grand chose. On nous valorisait vachement, on était l’équipe championne de France, on nous moussait pas mal… Mais à 17 ans on était un peu dans un mur où ça y est, on ne nous disait pas de dégager, je caricature, mais on ne pouvait plus rien pour nous quoi. Alors qu’il y avait une structure qui vendait les spectacles avec les adultes, mais on laissait peu de places aux jeunes qui étaient pourtant la vitrine de la compagnie.

Donc on a monté une « asso » nous-mêmes, en mélangeant ceux qu’on considérait comme les meilleurs éléments de deux générations. J’ai fait que des faux stages dans ma vie… Et mon premier faux stage c’était pour cette association-là, en DUT. J’ai vendu des spectacles dans les café-théâtres et du coup on a joué trois mois. Au bout de trois mois, on s’est rendus compte en passant des auditions face à des gens qui avaient des textes écrits qu’on arrivait à passer ces auditions en impro. On croyait beaucoup en nous. En plus dans l’équipe on était vraiment des gens différents, qui venaient de milieux différents, et il y avait vraiment un délire. Du coup on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. Et la Coupe du Monde 2006 a eu raison de nos espoirs, parce qu’on a eu du mal à mobiliser l’équipe pour le jour de France-Brésil, et l’été arrivant… Bref. Après on n’a pas relancé le truc. Mais à ce moment-là on a compris déjà qu’on pouvait faire des choses. On manquait d’organisation et de motivation pour certains et moi c’est particulier parce que j’avais 18 ans à cette époque-là, mais je traînais plus avec des gens de 23-25 qui n’avaient pas fait d’études et qui du coup savaient qu’ils étaient sur des trucs où il fallait qu’ils bossent quoi. Donc ça a un peu explosé.

Après c’est deux-trois ans Djinn Carrenard, que j’avais croisé une ou deux fois dans ma vie, m’appelle en me disant qu’il avait pensé à moi pour un rôle. C’était très différent, ça m’a fait mettre un pied dans le cinéma et par le parcours de Donoma, qui est un film que j’aime vraiment beaucoup par sa qualité, on s’est rendu compte que c’était possible de mener loin un projet artistique sans argent.

Puis il y a un moment où tu en as eu marre d’être seulement interprète et que tu as l’envie d’être auteur.

Il n’y avait pas énormément de propositions déjà. C’est à dire que j’étais un gamin aussi. Je ne voulais pas faire de bande démo, je ne voulais pas prendre d’agent, j’étais horrible, j’étais le Mélanchon du cinoch’. J’étais dans le dégeu mentalement. Je disais « nique », si on est bons, appelez-nous quoi. Ou on n’était pas bons, mais on ne nous a pas appelés en tout cas (rires). Avec Donoma, on a été plusieurs à beaucoup appuyer le projet et à le porter avec Djinn Carrenard. Pendant cette période là je me suis rendu compte que les interprètes étaient vraiment dépendants des auteurs en fait. Tu ne pouvais jamais être indépendant en tant qu’interprète parce que tu étais toujours dépendant des rôles, dépendants de ceux qui écrivent, de ceux qui créent la matière artistique. Donc il y a eu une prise de conscience que même en travaillant pour un indépendant, tu n’es pas indépendant en fait… Tu es dépendant d’un indé. Et c’était un peu le coup de la dernière chance aussi, parce qu’il fallait que je gagne ma vie. J’avais 27 ans, j’avais des diplômes, j’avais l’envie de faire de l’art, mais ça n’a jamais été une fin en soi. Je m’en fous un peu d’être artiste quoi. J’ai toujours dit que je préférais être un bon avocat qu’un mauvais artiste. Il y a peu de choses que j’aime bien et si c’est pour faire de la merde, je préfère vraiment faire autre chose. Enfin de la merde tout est subjectif. Les autres font ce qu’ils veulent et si ça se trouve ce sont eux qui ont raison. Et du coup il y avait ce côté là de dire, ça y est, tu sais quoi, c’est cette année.

Bonjour Tristesse est un programme écrit ou de l’impro ?

Plus de 90% de ce qui est dit est écrit. Après, c’était naturel. Je suis un mec qui traite sa télé. J’allume ma télé, je traite, je traite… Je suis un beauf ! Dans l’univers de l’intime, je suis un vrai beauf, j’essaie de me canaliser dans l’espace public. Mais j’ai toujours été très politisé. J’ai toujours eu de la haine pour les politiques, enfin très jeune en tout cas.

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Tu viens d’une famille très politisée aussi ?

On débattait et on s’embrouillait beaucoup à table. Il y avait vraiment différents points de vue dans ma famille. Il n’y avait ni extrême droite, ni extrême gauche, mais sinon il y avait tout le reste je crois.

Petit aparté, qui je pense prend tout son sens dans l’esprit du programme qu’on décrit, tu es aussi un vrai supporter de Paris, c’est ça ?

Ouais je suis un vrai supporter de Paris. J’ai cru que j’allais devenir pro vite fait, six mois. J’ai été repéré par le PSG alors que j’étais fan. Mais moi, c’était de l’ordre du TOC quand j’étais petit, j’avais des copains et tout, mais sinon c’était lecture-football-lecture-football. Au début de la Coupe du Monde 94, je disais : « Je suis pour les blancs ou je suis pour les bleus. » À la fin je connaissais les noms de tout le monde, j’ai pleuré quand Baggio a raté son péno (lors de la finale face au Brésil). C’était le début de la folie qui a duré une bonne dizaine d’années.

Et je me suis fait repérer, je jouais pieds nus sur la plage, comme dans un rêve ! Je me disais que quelqu’un m’avait organisé une caméra caché. Je disputais un tournoi de plage et il y a un mec qui vient en Vendée qui me dit : « Tiens, je suis recruteur au PSG, viens faire un entraînement cette année. ». Je suis parti faire l’entraînement, j’étais trop faible. Il a dit, ça va être limite pour l’équipe 1, peut-être l’équipe 2. En gros, c’était trois entraînements par semaine. Ma mère a dit, pas du tout, oublie tout de suite, si t’avais été titulaire indiscutable, on aurait pu en parler. Fin de dream.

Une question de vrai supporter parisien, comment tu as vécu toi le plan Leproux ?

Déjà quand j’étais petit, je me souviens très bien des mecs de la tribune Boulogne qui étaient dos au match. Je demandais à mon père : « Mais pourquoi ils ne regardent pas le match ? » C’est un truc que je ne comprenais pas. Il y avait une bêtise prégnante et un vrai racisme, du moins du coté Boulogne, qui étaient dérangeants. Surtout quand on en vient à se battre entre supporters d’un même club et qu’il commence à y avoir mort d’homme, je pense qu’il était temps de faire quelque chose. Après ils ont eu beaucoup de mal à trouver un juste milieu et ils ne l’ont pas encore trouvé.
C’est vrai que maintenant c’est l’horreur le Parc. Moi je me rappellerais toute ma vie de la première fois où j’y suis allé. Quiconque allait au Parc, il y a plus de 5 ans, se rappelle de sa première fois. Le côté arène, le côté ambiance, c’était unique. La dernière fois que j’y suis allé, c’était un match face à Bordeaux, j’entendais plus les supporters Bordelais que Parisiens.

Hélas, l’autre problème est plus qatarien que Leprouesque, c’est le prix des places. On va commencer à tirer vers un modèle à l’anglaise qui ne me plaît pas quoi. C’est à l’opposé de ce que devrait être pour moi l’aspect populaire du foot. Donc je ne sais pas. Je trouve qu’il fallait faire quelque chose mais ils en font trop.

Une question à laquelle pourrait plus répondre un podcast de Bonjour Tristesse : comment tu as perçu l’arrivée des Qatariens à Paris ?

Il y a plusieurs éléments. Je ne suis pas un gros fan du Qatar en général, après en France tu as une espèce de suspicion islamophobe en fait. C’est-à-dire qu’à partir du moment où ça vient d’un pays arabe ou du Moyen-Orient, il y a suspicion de base. On n’aime pas. La gratuité du truc m’a choqué parce que les remarques qui pouvaient être faites n’étaient jamais expliquées par des faits. La question n’était même pas de savoir d’où venait le pognon. C’était le Qatar, on a trouvé le problème. Après c’est vrai qu’en toute honnêteté, je me suis un peu arrangé avec ma conscience en tant que supporter. Ils ont acheté ma conscience politique avec Ibra (rires).

Du coup Bonjour Tristesse c’est ça ? Un supporteur un peu beauf avec cet état d’esprit PMU, le tout lié à une conscience politique totalement exacerbée.

Ouais, c’est un peu ça. Après je te dis, il y avait vraiment la volonté d’essayer de faire un truc – si je dis « un truc intelligent » c’est prétentieux– mais quelque chose de travaillé sur le fond avec une forme populaire.

Alors que la tendance est à l’inverse, c’est sur la forme que c’est extrêmement travaillé et sur le fond, ça reste plus populaire.

J’ai essayé de faire l’inverse. Bah ça me paraît plus intelligent, je vais pas me la raconter, genre sous-fifre de Molière ou quoi, mais c’est vrai que pour moi le fait d’essayer de faire apprendre des choses ou d’éduquer par le rire, c’est quelque chose qui me parle. J’ai du mal intellectuellement avec l’humour purement gratuit, je préfère quand il y a du fond, on peut à la fois se divertir et en plus s’enrichir. Et au-delà de ça, c’était aussi pour moi une manière de me court-circuiter au niveau de l’écriture. C’est-à-dire que j’ai vraiment du mal à me mettre dans la tête d’un clown, à me dire : « Hey tu sais quoi ? Sois marrant. » Du coup, pour me couper de cette angoisse-là, j’ai toujours besoin de me dire : « Nique, si ça fait pas marrer les gens, pour le coup avec Bonjour Tristesse, ils auront eu leur revue de presse. » Ils auront eu au moins un point de vue subjectif, mais travaillé et argumenté sur certaines visions de la politique.

Bonjour Tristesse est un format qui ressemble un peu à l’humour des pastilles vidéos de Dieudonné ?

C’est vrai à différent niveau en fait. Déjà, Dieudonné c’est quelqu’un qui m’a fait beaucoup rire, vraiment. Et je pense qu’il avait et qu’il a encore un talent énorme, même s’il fait beaucoup moins rire, voire pleurer par son antisémitisme obsessionnel. Je suis peu friand de ses vidéos sur Internet. Et je ne lui pardonnerais pas d’avoir fait voter les jeunes de quartiers pour le Front National. Ça et d’autres choses. Un jour j’ai été le voir chez lui dans la salle à côté de là où il habite, c’était glauque, ambiance horrible, il a commencé le spectacle avec trois heures de retard pour pouvoir vendre des sandwiches et des t-shirts, il a fait virer un mec qui disait juste qu’il entendait mal en expliquant que c’était un sioniste, service de sécu chelou, tracts distribués à l’entrée pour expliquer que les chambres à Gaz n’avaient pas existé… Ce jour là je me suis dit : « Plus jamais je ne mettrais un euro dans sa poche. » D’ailleurs je ne lui ai pas mis un euro, c’était gratuit. Passons (rires).

Puis à un moment donné, ça m’a gonflé de me dire qu’il y a une exaspération ambiante qui est réelle et légitime en France et qu’il soit le seul à s’en servir, pas à des bonnes fins. Et je me disais : « Ras-le-bol qu’il y ait un monopole. » En gros le mec a fait une OPA sur l’exaspération en France et ça n’amène pas les gens à de bonnes choses. Il part souvent de bonnes critiques pour amener à des solutions complètement débiles. Donc je me disais qu’on peut essayer de partir de bonnes critiques et essayer d’amener à des choses qui ont peut-être une plus grande moralité, un peu plus humaniste.

Vous vous rejoignez sur ce constat de ras-le-bol ?

Ouais on se retrouve sur ce ras-le-bol. Après moi je n’ai pas d’obsession, de traumatisme et de rage. Ce qui rend mon truc moins orienté quoi, plus ouvert. Après il y a une certaine rage qu’on peut comprendre aussi. L’ostracisme qu’il a subit après son sketch (performance qu’il a donné dans l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde), la violence de ce truc-là était, pour moi, complètement illégitime. Et même s’il était peut-être antisémite à l’époque, il n’y avait rien qui me permettait d’en juger. Ça ne méritait pas cet ostracisme médiatique, d’autant plus qu’il a gagné son procès pour ce sketch, on allait jusqu’à lui jeter des bananes sur scène en Martinique. Il a été confronté au 0,2% les plus extrémistes d’une population, mais sur le long terme. Pour moi Dieudo est devenu fou, mais on l’a rendu fou. Je ne pourrais pas mieux résumer mon propos. Je n’arrive pas à lui en vouloir complètement parce qu’il a vécu quelque chose qui en aurait fait « switcher » plus d’un d’entre nous.

Quelles sont tes plus grandes sources d’inspirations dans l’actualité politique actuelle pour écrire tes podcasts ?

Franchement, il n’y a qu’à se baisser mais c’est toujours les mêmes. Si tu regardes bien, Balkani, Sarkozy, Morano, Le Pen… Ce sont des délinquants multirécidivistes, la justice ne veut pas s’en occuper alors je leur organise un petit procès populaire en tâchant de ne pas en avoir moi-même.

Tu commences à réfléchir comme ça ?

Mais si tu regardes bien, Bonjour Tristesse est très peu attaquable. C’est ça qui est beau. C’est qu’on ne peut pas faire plus violent et moins attaquable. Je me cassais le crâne à trouver des formules qui seraient défendables devant un tribunal.

C’est à cause du droit ?

Oui, du coup c’est une déformation qui me vient naturellement. Mais c’est surtout ça le jeu de l’humour. Puis ce n’est pas le but même si parfois ça paraît l’être. Si tu regardes de loin, il y a ce côté : « Allez tous vous faire enculer. » Mais je n’insulte jamais directement, c’est toujours détourné à quelques exceptions près. Parfois il y en a une qui sort en impro et je dis : « On coupe pas nique, on s’en fout. » Insulter ce n’est pas l’humour. Si t’es en mode « Nique ta mère et suce ton oncle », ce n’est plus du travail artistique, c’est la street.

Et tu n’as jamais été attaqué ?

Non jamais. Après il y a deux-trois trucs où il y a la place mais je pense qu’aucun des enculés dont je parle n’a envie de me faire cette pub.

À aucun moment le monde politique n’a essayé de te contacter pour établir un lien avec toi ?

Si on m’a contacté. Mais mon truc est suffisamment frontal pour que même les gens qui ont voulu me contacter y soient vraiment allés dans des petits chaussons. On te demande de prendre une carte, d’assister à des réunions pour parler politique.

Après on ne m’a jamais attaqué. Le premier politique qui m’attaquera, vu que je ne m’attaque qu’aux enculés… Je ne pense pas qu’il ait envie de me faire ce coup de pub. De toutes manières, c’est quelque chose que je pourrais assumer, parce que je ne choisis pas mes cibles au hasard. D’un je suis prêt à aller au combat et de deux, je pense qu’il me fera un coup de pub qu’il n’a pas forcément envie de me faire.

S’il y en a un qui t’attaque, tu deviendrais un Che Guevara d’Internet ?

Et ce n’est pas forcément le but recherché. Mais encore une fois, il faudrait qu’ils aient les bons juristes, parce que quasiment tout ce que je dis est défendable juridiquement. La liberté d’expression, même si on la critique beaucoup en France, elle est quand même assez large et le droit français permet une critique assez forte de tous les personnages publiques et politiques. D’ailleurs la preuve, Nicolas Bedos a dit que Marine Le Pen était une salope fascisante sans être condamné. Ça aurait pu tomber directement sous le coup de la loi.

Pour revenir à la question précédente, quels sont les thèmes de prédilection de Bonjour Tristesse ?

Pour moi c’est une brève synthèse de la baise actuelle. Je sodomise les personnes qui participent à la destruction de l’idéal démocratique. À la base, il y avait vraiment un travail sociologique que je voulais faire. L’année d’avant, en 2013, je me rends compte qu’il y a des baises politiques toutes les semaines. Et je me dis : « C’est beau c’est de la nourriture artistique. » Et mon pari c’était de dire : « Tu verras, je ne lis pas dans le futur, mais c’est tellement des fils de putes que l’année prochaine, il y aura de nouveau des douilles toutes les semaines. » Et franchement, c’est assez triste la manière dont le futur m’a donné raison. Parce que ça part de ce pari-là Bonjour Tristesse, sans ça mes vidéos font trois minutes. Toutes les semaines : tu as les Balkany ou un tel qui est mis en examen mais qui ne vont jamais en prison, tu as telle affaire de viol ou d’agression sexuelle avec des gens qui prennent du sursis…

Tu disais que tu étais feignant lors de tes études, Bonjour Tristesse avec la cadence que tu t’imposes a été structurant pour toi ?

Complètement. C’est d’ailleurs la prétention de Bonjour Tristesse. On en revient à ce que je disais tout à l’heure, le fait que je voulais me rendre indépendant en devenant auteur. Pour moi ça passe par le travail. Effectivement à la base je suis un feignant, du coup je me suis dit que j’allais écrire toutes les semaines sur un an et que je ne pourrais que progresser. Je savais que si je ne me mettais pas la pression d’un public même si c’était pour 200 personnes, je ne le ferai jamais. Je ne pensais pas du tout que ça marcherait, je croyais que ça tournerait vite fait avec mes potes et que ça ferait marrer les gens qui me connaissent. A la base, ça ne part que de l’objectif de m’infliger une discipline d’écriture. Je n’en ai rien à foutre du buzz, ça ne m’intéresse pas. Trop de gens font de la merde en cherchant ce qui plaît au public.

À quel moment tu a pris conscience que cela a commencé à avoir du succès ?

C’est la troisième vidéo. Les sites de buzz sont des feignants parce qu’il y en a un qui a relayé le format et cinq-six autres ont repris derrière dans le quart d’heure. Du coup ça a un peu explosé et je me suis dit qu’il y avait peut-être un truc à faire. J’ai créé la page Twitter, puis la page Facebook et j’ajoutais juste mes vidéos sur YouTube.

Comment as-tu été confronté à tout ça ? Les commentaires, les interactions, les gens qui te reconnaissent aussi sûrement ?

Pour les gens qui me reconnaissent, moi je déteste la notoriété par goût de la liberté. J’aime pas avoir à réfléchir à comment j’agis parce qu’on peut me reconnaître, d’ailleurs je ne le fais pas. C’est surtout en soirée que c’est relou, parce que t’es avec tes potes et tu es toujours coupé entre deux impolitesses. Au bout d’un moment tu veux être poli avec les gens et tu finis par être impoli avec tes potes. C’est ce truc-là qui est casse-couilles. Mais je ne le vis pas si mal. Ça va. Je survis.

Et les commentaires, ça a été, je me sens presque privilégié. Je trouve ça presque injuste, j’en ai des insultes mais par rapport à la violence de ce que j’exprime et par rapport au fait que sur cinq vidéos, j’aborde cinq sujets clivant… Je trouve que c’est injuste. Je vois des gens qui font des trucs qu’on peut trouver nuls mais qui ne sont pas méchants, et qui se font traiter leur mère, menacés et tout.

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Tu sembles vraiment détaché de la popularité et de ce qu’elle engendre ?

Oui c’est vrai, pour moi la notoriété c’est le sida de l’artiste. Tu me rappelles un truc : j’allais sauter les vidéos quand ça a commencé à marcher. En fait, pour être complètement honnête, je l’ai subie. Je ne m’attendais pas du tout à ce que ça prenne avec le public, alors que je ne le faisais pas dans cette optique-là. Ça a quand même pris très vite, je me suis senti dépossédé de ma vie. Tu vois ce que je veux dire. Ce n’est pas moi qui choisis là. On est en train de me dire que je suis quelqu’un et je ne sais pas si j’ai envie d’être un mec qui fait des vidéos sur Internet, parce que ce n’est pas un milieu qui m’attire. Et vraiment d’un point de vue artistique, ce n’était pas malin. Parce qu’en France on a tendance à toujours vouloir tout mettre dans des cases. La case internet, la case télé, la case cinoche… Et moi, même si j’étais dans un microcosme du cinéma indépendant et qu’il n’y avait pas 1 000 propositions, on avait déjà cassé un mur avec Donoma et on était des mecs du cinoche. Donc pour moi stratégiquement, je savais qu’on pouvait y voir une régression. Puis je n’étais pas sûr de vouloir être exposé aussi frontalement. J’ai vraiment hésité un jour et puis j’ai décidé de les laisser. Ouais j’ai peur de la notoriété, enfin, je n’aime pas ça.

Beaucoup de personnes très différentes s’attachent au personnage de Bonjour Tristesse. Comment tu expliques ça ?

Déjà ça reste un personnage même si ça peut m’arriver au moment du dessert si j’ai bu d’y ressembler plus ou moins. Quand c’est moi, je veux convaincre les gens, je vais beaucoup plus travailler mes arguments selon les personnes face à moi pour essayer de comprendre comment elles se positionnent. Tandis que pour Bonjour Tristesse, je n’en ai rien à foutre. À un moment, je me suis rendu compte que je drainais les mecs du Front National. C’est la dernière chose que je veux. Ça faisait trois vidéos que je ne parlais pas du Front National et je commençais à avoir des blaireaux. Donc je me les suis fait, j’ai fait deux minutes sur le Front National dans la suivante, volontairement

Pour moi l’une des leçons du parcours artistique de Dieudonné, il y en a plusieurs, il a prouvé qu’on pouvait se passer des médias, si on y mettait le travail et qu’on avait le talent. Mais pour moi au bout d’un moment, il s’est rendu dépendant d’un public. L’indépendance ce n’est ni être dépendant d’un public, ni être dépendant des médias. Du coup c’est essayer de naviguer entre les médias et ton public pour au final rester libre.

Tu ne crains pas que dans le futur, on ne veuille que du Bonjour Tristesse de toi ?

Je ne me rends pas dépendant des gens. Là ça fait six mois que je veux lancer Bonjour Bonheur, qui sera très différent de Bonjour Tristesse, moins marrant mais à mes yeux plus utile. Je vais plus ou moins faire dons de mes connaissances juridiques aux gens. Encore une fois c’est pareil : si tu regardes bien depuis le début, tu peux aller sur ma page, tu peux aller partout, je n’ai jamais dit à personne : « Regardez mes vidéos et partagez mes vidéos. » Là-dessus je dois être le seul du Net. Et si je ne le fais pas c’est pour pouvoir dire un jour : « Si vous n’êtes pas contents, allez-vous faire enculer, je ne vous dois rien. » Et c’est la vérité. Ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas tout mon respect, qu’ils ne m’aident pas à devenir quelqu’un. Mais plus je vais m’attacher à mon public, plus je vais devoir partir d’eux pour faire ce qu’ils attendent. Tandis que moi je veux toujours partir de moi si ça ne marche pas tant pis, je le fais sérieusement. Je respecte les gens à partir du moment où j’injecte un travail sérieux dans ce que je produis artistiquement, point barre.
Après je trouve que j’ai un public très intelligent en moyenne. J’ai organisé une ou deux soirées où il y avait des gens de tous les milieux, de toutes couleurs avec une espèce d’âme commune. Vraiment pour te battre à cette soirée-là, il fallait cracher au visage de quelqu’un. J’aimerais bien garder ce public-là et aussi, j’en ai marre de ces médias télé et du côté le client est roi qui pour moi baise l’art. Ça m’intéresserait beaucoup que les gens comprennent qu’un parcours artistique, ce n’est pas que du calcul, de l’opportunisme et que ça se construit. Pour durer, je pense qu’il faut partir de soi.

Cette problématique-là, elle va surtout émerger par mon envie de monter sur scène. Parce que forcément les gens qui vont venir, je les ai drainés par Bonjour Tristesse et ce n’est pas forcément ce que je veux faire. Du coup, j’étais parti sur l’écriture d’un spectacle mas je ne voulais pas qu’il traite de politique. Puis je commençais à essayer de me forcer à y injecter du Bonjour Tristesse et j’ai lâché l’affaire. Je préfère en écrire deux, quitte à les faire à deux moments différents, plutôt que de me tordre pour les gens.

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Avec la redondance de Bonjour Tristesse, tu n’as pas peur d’avoir fait le tour de la question ?

Pas au niveau de l’écriture, enfin de moins en moins. C’était un gimmick avec mes potes toutes les semaines, depuis la troisième vidéo, je leur dis : « Je n’ai plus rien, j’ai plus de blagues les frères je ne sais pas ce que je vais faire (rires). » Parce que je ne suis pas dans le calcul, même à ce niveau-là. Je ne garde pas une seule de mes punchlines de côté. Je suis un gamin en fait. Je donne tout chaque semaine et je me suis habitué à repartir à poils et à me rendre compte que la veille j’arrivais à réécrire. Donc je suis un peu sorti de cette hantise-là.
Après à un moment donné, je vais prendre moins de plaisir à le faire. Ça a peut-être déjà commencé. Parce que c’est une récurrence importante, une fois toutes les semaines ou toutes les deux semaines. Je pense qu’au moment où je vais prendre moins de plaisir à le faire, le miroir se fera beaucoup, c’est-à-dire que je ferais moins plaisir aux gens. Je voudrais lancer Bonjour Bonheur et que Bonjour Tristesse devienne un personnage planant, qui reste et dont on sait qu’il peut intervenir. Typiquement, quand il se passe un truc particulièrement chaud, que les gens se disent : « Il y a moyen qu’il y ait un Bonjour Tristesse. » Tu vois ? Qu’il n’y ait plus de récurrence du tout. Un « Bonjour Tristesse is watching you. Bellek. » Ne garder que le kiff quoi.

Et là tu en es où?

Je kiffe encore. Après je pourrais aller chercher plus de plaisir mais c’est pareil : je suis feignant. Je pourrais aller chercher beaucoup plus de choses dans l’interprétation. Il y a des gens qui trouvent ça fort mais moi je sais que j’abuse un peu : j’écris la veille, le matin ou l’après-midi même et après je dois apprendre trois pages de texte par cœur alors que c’est impossible.