Bardamu : « Cathodique Radical »

Il y a quatre ans de ça Pépito Bleu de Sébastien Tellier sortait dans le commerce. J’éprouvais un réel plaisir à l’écoute de cet album illuminé. En scrollant sur ma timeline Facebook quelques semaines plus tard c’est tout naturellement que je cliquais sur la vidéo de son interview dans l’émission On N’Est Pas Couché de Laurent Ruquier. Patatra… les interventions conjuguées d’Audrey Pulvar et de Natacha Polony à l’encontre du chanteur ont provoqué mon indignation la plus intime. Alors allongé, vêtu d’un slip et d’une chaussette, je me levais avec la solennité d’un dieu d’Asgard et jurais de verbaliser un beau jour mon ressentiment à l’égard de ces deux putes grincheuses. C’est maintenant.

Illustration : Lazy Youg

 

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Je regarde peu la télévision. Ça n’a pas toujours été le cas. À la fin des années 80 mon « temps de cerveau disponible » s’est beaucoup trop consacré au Top 50 de Marc Toesca, au point qu’aujourd’hui encore je connaisse quasi par coeur Là-Bas de Jean-Jacques Goldman. Juliette Je T’Aime, le dessin animé visionnaire sur la « friend zone », est une autre de mes casseroles cathodiques. C’était une époque où Stéphane Guillon s’appelait Pierre Desproges, David Pujadas n’était pas encore sorti du goitre de Léon Zitrone et Serge Gainsbourg brûlait 50 sacs en direct. Aujourd’hui ma télé est devenue une toile de maître Marco Verratti dépose les vives couleurs de son talent. Fort heureusement l’indiscrétion des réseaux sociaux m’a permis d’assister au « lynchage » de Sébastien Tellier en léger différé.

J’ai pour le personnage Tellier une sincère sympathie mâtinée d’admiration. Il est un artiste inclassable qui, il me semble, recherche ardemment la fraicheur dans chacune de ses créations. D’une extravagance amusante et à mon sens éclairée, il irrite pas mal de chiens de garde qui ne supportent pas sa liberté de ton et y voient une posture marketing savamment planifiée. Je l’ai véritablement découvert avec le morceau Roche, une goutte de sexualité musicale scintillante au soleil.
Sébastien Tellier débarque le 5 mai 2012 sur le plateau d’On N’Est Pas Couché dans une tenue bleue-mauve élégamment farfelue. Dès les premiers mots du chanteur on comprend que sa pétulance est sans aucun doute alcoolisée, ses mots sont à quelques pas de l’inintelligible et ses gestes ont l’amplitude des soirs de Beaujolais Nouveau. Le public rie, Laurent Ruquier s’amuse de ce bon client télégénique et Audrey Pulvar attend, tapie dans l’ombre, l’oeil mauvais. Natacha Polony, moins bégueule, est souriante dans son combo maquillage-coiffure qui rappelle les heures les plus sombres des élections miss camping. Laurent taquine Sébastien sur sa personnalité médiatique plutôt désaxée et s’interroge respectueusement sur la sincérité du numéro : « est-ce qu’il y a besoin de créer cet univers là pour vendre l’album ? ». L’invité se dépatouille des questions pièges avec une poésie éméchée (« j’aime la douce provocation », « le monde est ainsi fait qu’il est difficile »), et parle de la genèse artistique de son album : « j’ai eu conscience de certaines vérités à travers des formes ». Si Vincent Van Gogh avait revendiqué ce projet formel, nul doute que les intellectuels de l’art dégoiserait amoureusement sur la portée du propos. Sébastien Tellier persiste et signe avec un parfait aphorisme qui cerne le processus créatif : « l’artiste doit être l’ennemi du spécialiste, il doit surfer sur la vague du débutant ». Propre.


« Natacha Polony, moins bégueule, est souriante dans son combo maquillage-coiffure qui rappelle les heures les plus sombres des élections miss camping. »


 

Laurent Ruquier accueille le packaging Tellier avec un ressort ironique, l’animateur est assez adroit pour maintenir l’émission à flots et traiter son invité avec une incompréhension sans méchanceté. Et puis c’est vrai que le bougre est bourré, il mérite clairement qu’on se foute de sa gueule. Mais Sébastien, malgré ses fulgurances de dialogue, malgré une sincère et tendre extravagance, malgré une discographie audacieuse, va essuyer l’ire des deux harpies qui vont déployer leurs ailes malfaisantes pour planer de toute leur ménopause critique sur le doux dingue talentueux.
Natacha, faisant honneur à son prénom de tasspé lycéenne des années 90, tente de fustiger Sébastien Tellier en le déclarant pétri d’autosatisfaction ; autosatisfaction dont elle fait montre quelques instants plus tard : « je vais pas encore en faire partir un, Audrey s’il te plait », comme si ses chroniques indolores avaient une vraie valeur de punition ou de consécration.

 


« Mais Sébastien, malgré ses fulgurances de dialogue, malgré une sincère et tendre extravagance, malgré une discographie audacieuse, va essuyer l’ire des deux harpies qui vont déployer leurs ailes malfaisantes pour planer de toute leur ménopause critique sur le doux dingue talentueux. »


 

Quant à Audrey… Elle attaque Sébastien Tellier sur l’authenticité en invoquant des noms ronflants (« Bukowski revient ! »), mais cette pauvre conne méprisante oublie sans doute qu’elle aurait accueilli le jeune Buk avec dédain si l’histoire littéraire ne l’avait affranchie du génie du bonhomme ; de même qu’elle doit se pâmer devant l’oeuvre de Serge Gainsbourg, mais n’aurait pas eu une culotte assez solide pour accueillir une de ses tirades désobligeamment sexuées. Alors que Tellier, bonne pâte, d’une rafraichissante bienveillance, ne « défend que la tendresse » et sa musique « grandiose au service de l’intime ».
Pour écrire ce papier j’ai dû revoir une dizaine de fois ce moment de télé, et les interventions de Pulvar ont provoqué, à chaque visionnage, une aversion d’une pureté similaire à la neige virginale d’un glacier préservé des hommes. Mon intimité ainsi suppliciée motivait une vengeance, et les mots sont parmi les armes les plus nobles à cet effet. Cependant, de temps à autre, mon esprit frondeur se plait à imaginer un Emile Louis dans la vaillante trentaine fondant sur Audrey avec sa répréhensible hardiesse.

 


« Cependant, de temps à autre, mon esprit frondeur se plait à imaginer un Emile Louis dans la vaillante trentaine fondant sur Audrey avec sa répréhensible hardiesse. »


 

Entendons-nous bien je suis d’un cynisme sûr et d’une ironie constante ; j’abhorre les émissions lisses où chacun masturbe le sexe de l’autre dans une convivialité promotionnelle (salut Michel !). Mais ce qui chez moi demeure une coquetterie est une posture affectée chez certains intervenants télé. Eric Zemmour est de toute évidence le plus digne représentant de cette engeance rétrograde, Yann Moix le remplace non sans talent avec un mordant qu’il veut fort à propos et qui pourtant ne travaille qu’à sa propre gloire. Les Tellier et autres Philippe Katerine sont les trublions hygiénistes qui assainissent un peu la pollution réactionnaire télévisuelle, ils défendent l’imagination face à la stérilité. Je serai la plume à leur service, la vigilante Brienne de Torth couvant les déplacements de Sansa Stark. Il ne me reste plus qu’à laisser un peu d’espace texte à un truculent poète des temps modernes, Alkpote : « Je voudrais qu’Audrey Pulvar bouffe mes rochers Suchard ».

 


« Les Tellier et autres Philippe Katerine sont les trublions hygiénistes qui assainissent un peu la pollution réactionnaire télévisuelle, ils défendent l’imagination face à la stérilité. »


 

 

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Sébastien Tellier dans l’émission « On N’Est Pas Couché »