Colin Kaepernick, la force du geste

L’image a fait le tour du globe. Un genou à terre, la mine sévère, l’afro déliée. Depuis cet été, Colin Kaepernick, vedette déclassée des 49ers de San Francisco, refuse de porter la main au cœur pendant l’hymne américain en préambule des matchs. Une révolte aussi silencieuse que son écho est bruyant.

 

De l’importance du symbole

 

Vendredi 26 août. Le soleil se couche doucement sur Santa Clara quand « The star-spangled banner » retentit dans l’enceinte à peine garnie du Levi’s Stadium. Au bord de la pelouse, Packers et 49ers se tiennent debout, tournés vers la bannière étoilée. Tous, sauf un. Colin Kaepernick est resté assis sur le banc, les lèvres serrées. Un affront au pays du patriotisme absolu, où les étendards se plantent dans les jardins, s’accrochent aux fenêtres, s’épinglent en pin’s ou s’impriment sur les t-shirts, où le serment d’allégeance au drapeau se récite en classe chaque matin, où l’hymne national résonne au travail, à l’école, dans les stades ou les églises. Le peuple américain témoigne d’un amour viscéral et inconditionnel pour son pays. Ici, on ne badine pas avec les emblèmes nationaux. Victime du nationalisme crasse de ses compatriotes, la gymnaste Gabby Douglas fut ainsi forcée de s’excuser sur Twitter après avoir laissé pendre ses bras le long du corps pendant l’hymne lors de la cérémonie des médailles aux derniers Jeux Olympiques de Rio.

 

Gabrielle Douglas Hymne Jeux Olympiques Rio

 

Il faut dire que « The star-spangled banner » ne manque pas de symbolique. Écrit par Francis Scott Key au cours de la seconde Guerre d’Indépendance en 1812, le texte salue l’héroïsme de ceux qui défendirent le Fort McHenry à Baltimore lors de son bombardement par des navires de la flotte britannique. Le chant marque depuis la révérence du pays à ses soldats. Mais l’hymne américain comporte aussi ses zones d’ombre. Dans le troisième couplet, celui que l’on ne chante pas, « The star-spangled banner » se félicite des « mercenaires et des esclaves » de l’armée anglaise tombés au combat, des esclaves en réalité Afro-américains, enrôlés par milliers par les british en échange de leur liberté. Pas franchement de quoi encourager les Noirs d’aujourd’hui à bomber le torse en l’entonnant.

Les arguments de Kaepernick sont plus terre-à-terre : «Je ne vais pas afficher de fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs », siffle-t-il au lendemain de son acte. «Il y a des cadavres dans les rues et des meurtriers qui s’en tirent avec leurs congés payés». Un coup de canif dans l’infaillible patriotisme dont le pays s’enorgueillit tellement. Il faut du cran pour oser jouer les infidèles, défier le vénéré. Le quarterback pointe sans sourciller les dizaines d’Afro-américains morts récemment sous les balles policières, comme Trayvon Martin à Sanford, Michael Brown à Ferguson, Freddie Gray à Baltimore, Tamir Rice à Cleveland ou encore Eric Garner à New York. Une série de meurtres restés impunis, grâce à l’imparable argument de la légitime défense.

 


« Il y a des cadavres dans les rues et des meurtriers qui s’en tirent avec leurs congés payés. » Colin Kaepernick


 

L’histoire de Colin Kaepernick n’est pas banale. Né à Milwaukee en novembre 1987, d’une mère blanche, mineure et fauchée, Heidi Russo, et d’un père noir ayant plié bagage avant l’accouchement, le gamin métis est adopté à l’âge de six semaines par un couple de Blancs résidant dans la proprette ville pavillonnaire de Fond du Lac. Teresa et Rick Kaepernick viennent de perdre leurs deux garçons des suites de maladies cardiaques. Colin fait office de remplaçant. Pourtant c’est bien les premiers rôles que ce surdoué campera en NFL. « Il a reçu tous les dons possibles et imaginables » dira de lui son futur ex-coach à San Francisco, Jim Harbaugh. Lorsque Kaepernick dispute le Super Bowl après seulement dix matchs en tant que titulaire, sa génitrice refait surface, multipliant les appels du pied dans les médias et sur les réseaux sociaux. En vain. « Je sais qui est ma famille et qui est ma mère », coupe l’intéressé.

 


«Quand des changements significatifs auront été apportés et que je sentirai que ce drapeau représente ce qu’il doit représenter, que ce pays représente le peuple de la manière dont il doit le faire, alors je me lèverai.»  Colin Kaepernick


 

Bien vite, le joueur éveille la curiosité des lieux communs. « Je veux essayer de casser le modèle du footballeur parfait », confie-t-il à Sports Illustrated. « Je ne veux pas être quelqu’un qui peut être rangé dans une case. Je veux être moi-même. » Un talent hors-norme, mais trop souvent gâché. Un torse barbouillé de tatouages bibliques. Et une peau brune, rare chez les quarterbacks, postes suprêmes dans l’organigramme footballistique et coqueluches du grand public. Dans sa jeunesse, Colin, entouré de visages pâles, se serait longtemps cherché. Les bavures racistes ont réveillé sa conscience et sa fierté d’être Noir. Le garçon use désormais de sa notoriété pour se faire le porte-flambeau de toute une communauté, privée de projecteurs et de micros. Avant la polémique, il dénonçait déjà sans retenue sur Twitter les atteintes aux droits des Noirs, dans la droite lignée du mouvement antiraciste né d’un hasthtag #BlackLivesMatter. Mais il fallait frapper plus fort, marquer durablement les esprits.

 

Colin Kaepernick tatouages

 

Si son geste apparaît comme révolutionnaire, c’est qu’il implique et écorche deux institutions sacrées en Amérique : le sport et l’hymne national. Les deux défendent les valeurs et démontrent la supériorité des Etats-Unis. Les deux exacerbent l’identité nationale, la fierté d’appartenance au pays. Les deux sont d’ordinaires intouchables. Mais Colin Kaepernick ne pliera pas : «Quand des changements significatifs auront été apportés et que je sentirai que ce drapeau représente ce qu’il doit représenter, que ce pays représente le peuple de la manière dont il doit le faire, alors je me lèverai.» La forme de sa protestation a sensiblement évolué. Au départ, le 49er ne bronche pas, les fesses vissées sur son siège. Et puis, le 1er septembre, il décide de poser un genou au sol, accompagné de son coéquipier Eric Reid. Cette nouvelle attitude, moins outrageante pour les hommes de guerre, résulte d’une discussion avec Nate Boyer, ancien béret vert reconverti en footballeur. « Il ne s’agissait pas de renoncer à son combat, mais de ne pas blesser gratuitement » explique Boyer. « Ce genou à terre, c’est un symbole fort. Nous, militaires, effectuons aussi ce geste en marque de respect à nos frères qui sont tombés au combat, devant leur tombe»  Surtout, il se veut plus puissant, photogénique et fédérateur. L’expression est plus militante, affirmée, moins passive. Le geste entraînera une flopée de sympathisants dans sa ronde.

 

 

La désobéissance civile

 

En 1846, l’écrivain américain Henry David Thoreau refuse de payer une taxe de 6 dollars destinée à financer la guerre contre le Mexique, ce qui lui vaudra une nuit en prison. Trois ans plus tard, il publie en réaction La Désobéissance Civile, un essai promouvant la résistance pacifique. Le littérateur a pondu un concept qui inspirera Gandhi, Martin Luther King ou encore Nelson Mandela, qui mèneront des sit-ins, des boycotts, des marches ou autres manifestations non-violentes dans leurs pays respectifs. En violant et bousculant les règles ou normes sociétales, la désobéissance civile refuse de soutenir un pouvoir jugé illégitime.

Dans le sport, il y a eu Muhammad Ali, d’abord. En 1967, le boxeur rejette l’appel de l’armée à aller combattre au Vietnam, car «aucun Vietcong ne [l’a] jamais traité de nègre». Il devra renoncer en conséquence à son titre de champion du monde et aux rings pendant quelques poussières d’années. En 1968, Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés sur le podium du 200 mètres aux Jeux Olympiques de Mexico, pour protester contre la ségrégation raciale. Les deux athlètes seront interdits de compétitions à vie.

 

 

En 1996, vingt ans avant Kaepernick, Mahmoud Abdul-Rauf ne se lève pas pendant « The star-spangled banner ». Le basketteur fraîchement converti à l’Islam proclame que le drapeau et l’hymne national, symboles « d’oppression » et de « tyrannie », heurtent ses convictions religieuses. La NBA le suspend d’abord pour une rencontre, avant de le forcer à se tenir debout pendant la chanson et l’autoriser à clore ses yeux ou regarder par terre. Plus récemment, en juillet dernier, Carmelo Anthony, Chris Paul, Dwyane Wade et LeBron James prononçaient un discours exhortant à lutter contre le racisme, lors de la cérémonie d’ouverture des ESPY Awards. « Servons-nous de ce qui se passe en ce moment pour appeler tous les athlètes professionnels à agir, à faire entendre leur voix, à user de leur influence et à renoncer à toute forme de violence », concluait LeBron James. En décembre 2014, l’ailier des Cavaliers, son coéquipier Kyrie Irving, quatre joueurs des Nets (dont Kevin Garnett) et Derrick Rose deux jours plus tôt avaient enfilé un t-shirt estampillé «I can’t breathe», les derniers mots d’Eric Garner, durant leur échauffement.

 

 

D’autres ont aussi osé le t-shirt à message, comme le footballeur Andrew Hawkins et son « Justice pour Tamir Rice » ou les équipes de basket féminines de Minnesota, New York, Indiana et Phoenix, en soutien à Black Lives Matter. Les cols blancs des ligues sportives cherchent la plupart du temps à bâillonner la conscience de leurs athlètes. Le geste contestataire est souvent périlleux. Aux Jeux Olympiques de Rio, le coureur éthiopien Feyisa Lilesa franchissait la ligne d’arrivée du marathon les bras croisés au-dessus de la tête, un salut aux manifestants de la région nord de son pays, opposés au gouvernement, et de ses proches retenus en prison. « Si je retourne en Éthiopie, je vais peut-être être tué. Si je ne suis pas tué, ils me mettront peut-être en prison » , se résignera-t-il a posteriori en conférence de presse. Parfois, certaines causes valent de mettre sa propre existence en danger. Personnalités publiques, les sportifs transmettent et influencent, guident les nouvelles générations, portent et célèbrent des valeurs de respect, de solidarité, de tolérance et de courage. À eux-seuls, ils peuvent mener des révolutions, impulser le changement. Kaepernick a pris sa mission au mot, il a rejoint les grands activistes de l’histoire du sport.

 

La naissance d’un mouvement

 

« C’est un traître. » « Il n’a aucun respect pour notre pays. Qu’il aille se faire foutre. » « Je ne peux pas le saquer. » Mike Freeman, chroniqueur pour Bleacher Report, a compilé une ribambelle de témoignages de cadres de la NFL hostiles à Kaepernick, suite à son insurrection. Ils ne sont pas les seuls. Nombre de fans n’ont pas ménagé leur ressentiment, entre maillot brûlé, commentaires haineux sur les réseaux sociaux, demandes de suspension et huées en tribune. Certains journalistes ont outrepassé leur devoir de réserve, le traitant tantôt d’ « imbécile inéduqué » comme David Hookstead pour The Daily Caller, ou de « putain d’idiot » comme Clay Travis pour Fox Sports. Donald Trump conseille au joueur de se « trouver un autre pays ».

 

https://www.youtube.com/watch?v=MPMQeR1uiBY

 

Rodney Harrison, ancien joueur de foot US, allègue que Kaepernick n’est « pas Noir » et ne connaît pas la réalité quotidienne des Afro-américains tandis que le tennisman John Isner qualifie sa démarche de « pathétique ». Le syndicat de la police de Santa Clara, lui, a menacé de ne plus assurer la sécurité des 49ers si l’équipe ne réprimandait pas son numéro 7. Kaepernick bouscule, dérange, irrite. Il cristallise les passions. Une frange de la population s’outrage du blasphème, on accuse d’antiaméricanisme et questionne l’honnêteté de la démarche mais on maquille aussi le racisme en patriotisme et cherche à taire l’expression de maux irrésolus et chroniques. Aux États-Unis, on goûte très peu les revendications identitaires ; elles troublent l’ordre social, l’idéal d’une population soudée, affaiblissent la communion nationale. Ceux qui ont adopté à leur tour la génuflexion ont aussi reçu leur lot d’invectives, de blâmes mais aussi de sanctions.

 

Brandon Marshall proteste pendant l'hymne

 

Brandon Marshall, line backer pour les Broncos de Denver, a perdu deux de ses sponsors : Air Academy Federal Credit Union et CenturyLink. « Les gens veulent souvent qu’on la ferme et qu’on se contente de les divertir. Tais-toi et joue au foot. Mais nous avons aussi des voix. Quand nous avons une opinion et que nous l’exprimons, beaucoup nous critiquent » renâcle l’intéressé. Megan Rapinoe, milieu de terrain de l’équipe de soccer américaine, s’est faite, elle, désavouer par sa fédération : « Représenter notre pays est un privilège. Nous attendons des joueurs et entraîneurs qu’ils se lèvent et honorent le drapeau pendant l’hymne national ». À plus petit niveau, dans le New Jersey, la surintendante des écoles du Diocèse de Camden, Mary Boyle, a averti dans un courrier que quiconque manquerait de respect à la bannière étoilée serait suspendu pour deux rencontres ou renvoyé de l’équipe. La réaction populaire, brutale et radicale, est à la mesure du patriotisme idéologique qui anime le pays.

 


« Les gens veulent souvent qu’on la ferme et qu’on se contente de les divertir. Tais-toi et joue au foot. Mais nous avons aussi des voix. Quand nous avons une opinion et que nous l’exprimons, beaucoup nous critiquent » Brandon Marshall


 

Match après match, la révolte muette de Colin Kaepernick grossit pourtant ses rangs. Ils sont désormais plus de quarante joueurs de près de quinze équipes NFL différentes à avoir rejoint le mouvement. Certains s’agenouillent, d’autres préfèrent lever le poing, à la manière de Tommie Smith et John Carlos. Le 8 septembre dernier, le journaliste Shaun King appelait l’ensemble des joueurs de la NFL à suivre l’exemple de Kaepernick, dans une lettre ouverte publiée sur le site du New York Daily News : « L’année dernière, 167 millions de personnes ont regardé le Super Bowl. C’est environ 40 millions de personnes de plus que celles qui ont voté lors de la dernière élection présidentielle. […] La Ligue représente 1696 joueurs. Si seulement 100 d’entre vous posent le genou au sol durant « The star-spangled banner », cela deviendrait immédiatement l’une des plus grandes protestations sociales dans l’histoire du sport. » Au-delà de la Ligue nationale de football américain, la fronde s’est propagée dans une foultitude de lycées et universités à travers tout le pays, où des équipes entières fléchissent les jambes en cœur. À Oakland, on s’est même allongé dos au sol et mains en l’air.

 

Al Woolum Colin Kaepernick

 

« On n’avait pas vu un tel degré d’activisme sportif depuis presque un demi-siècle. C’est un mouvement », constate Jeremi Duru, professeur en droit du sport à l’Université américaine de droit de Washington. Il y a aussi ce retraité de la marine, Al Woolum, s’agenouillant pendant l’hymne lors d’un match de volley féminin du lycée DeSoto au Texas, vêtu d’un t-shirt « Black Lives Matter », ou ces basketteuses du Fever d’Indiana pliant leurs interminables cannes, bras dessus bras dessous, en ouverture du match contre le Mercury de Phoenix. En NBA, Nick Young, Stephen Curry, Kevin Durant, LeBron James ou encore Victor Oladipo ont témoigné de leur soutien au niner, sans pour autant vouloir l’imiter. Iman Shumpert se mouille davantage. L’arrière des Cleveland Cavaliers, rappeur à ses heures, versifie « Vous avez raison de croire que je vais poser un genou au sol pendant l’hymne » sur son morceau « His story ». À El Cajon, en Californie du Sud, des manifestants ont porté des maillots floqués Kaepernick et placé un genou sur le bitume devant les forces de l’ordre suite au meurtre d’Alfred Olango, un réfugié ougandais de 38 ans ayant eu le malheur de brandir une cigarette électronique sous le nez de policiers.

 

 

Le quarterback de San Francisco s’est mué en icône, en symbole du militantisme noir. Il est peut-être devenu ce leader qui manquait à Black Lives Matter. Son maillot – que Trey Songz et J. Cole ont arboré sur scène – s’arrache désormais en boutique, il s’écoula en autant d’exemplaires pendant la première semaine de septembre qu’au cours des huit derniers mois. Le joueur compte reverser l’ensemble de ses royalties et signer un chèque d’1 million de dollars en faveur d’associations de lutte contre les inégalités raciales. Les San Francisco 49ers, qui ont déclaré reconnaître « le droit à tout individu de choisir de participer, ou non, à la célébration de l’hymne national » au nom de la liberté d’expression, ont annoncé leur intention de faire don de la même somme, pour les mêmes causes. La NFL a rappelé de son côté que les joueurs étaient « encouragés mais pas contraints à se lever pendant l’hymne national ». D’anciens combattants ont même lancé le hashtag #VeteransForKaepernick sur twitter. Le nombre d’adeptes de la méthode Kaepernick croît chaque jour. Barack Obama ? Interrogé sur la question lors du sommet du G20 en Chine, le président a estimé que le joueur exerçait « son droit constitutionnel à affirmer une opinion» et se préoccupait « de problèmes réels et légitimes qui méritent d’être discutés », tout en reconnaissant que sa posture pouvait offenser les forces armées. Kaepernick a risqué sa carrière et sa popularité pour servir un projet qui le dépasse, sans s’imaginer que son action drainerait les masses.

Superstar millionnaire à l’enfance facile, le footballeur déghettoïse la solidarité du mouvement, universalise le combat de Black Lives Matter. Il prouve que les questions de discrimination raciale concernent tous les citoyens, quelles que soient leurs classes sociales et leur vécu. Il n’y a pas que les hymnes qui sont capables de rassembler tout un peuple.