Everybody hates Ian

Haï ou adoré, l’individu déchaîne les passions partout où il passe. Jeune prodige ou blanc-bec présomptueux ? Ian Connor revêt surtout le statut de l’élément perturbateur et sévit sur le monde du streetwear depuis quelques années maintenant. En témoignent ses dernières frasques dans le magasin colette à Paris. Entre ses looks insolites mais acclamés, ses selfies dans les toilettes d’aéroport, ses accusations de viol, Ian est un être à part qu’il est important de comprendre… avant de condamner. YARD décortique pour vous le phénomène.

 

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Crinière hirsute, chaotique, respirant le laisser-aller et le colorant capillaire ; tronche de vilain garnement d’où émane un regard terne, désintéressé, hautain. Le tout porté par le petit corps rachitique et fragile d’un gamin de quatorze ans. «The king of the youth », en chair et en os ; en chaînes et en or. Ses lettres de noblesse, comme son diadème, il les a gagnés à la sueur de son front, à coups de selfies et de clichés flous, de Supreme, Palace et autre Gosha Rubchinskiy, mais surtout par sa photogénie. Cette prestance avec laquelle il arbore un complet Yeezy trois fois trop grand pour lui tout en exhalant la fumée putride de sa cigarette, il en a fait sa marque fabrique. Mélange de nonchalance profonde et d’audace apparente, elle en dit plus long sur l’individu que n’importe quel outil de recherche.

 

Revenge of the Nerd

 

Ian Connor sur Google… Dix pages de liens sur sa récente altercation avec Theophilus London, A$AP Bari et sur ses accusations de viols. Ni page Wikipédia, ni biographie détaillée. Seulement quelques photos et articles disséminés çà et là. Pourtant. N’importe quel adolescent biberonné au cocktail Instagram-Tumblr-Twitter connaît l’énergumène, ses derniers looks, son strip-club préféré… Plus de 500 000 abonnés cumulés scrutent chaque jour ses moindres faits et gestes. Peu sont aptes à retracer son histoire, lui-même tente de brouiller les pistes. Néanmoins. En creusant un peu, une chronologie s’esquisse. Ian Connor est né en 1993 à New York, d’un père qu’il ne connaît pas et d’Andréa Connor, jeune afro-américaine. Un bébé joufflu, souriant. D’ailleurs. Les photos que poste sa mère sur Instagram contrastent totalement avec l’image de jeune rebelle qu’il dépeint. Il semble avoir eu une enfance joyeuse, bien que tortueuse. Avec un grand frère discret – Michael Connor – et une mère attentionnée mais exubérante. Du moins, c’est ce qu’elle espère véhiculer car la daronne a son propre compte Instagram et ses 738 abonnés, son pseudo @ianconnorsmamasrevenge. La vérité, c’est que les deux entretiennent une relation spéciale, confie-t-il à Complex. Elle l’a façonné. Depuis son jeune âge, sa mère l’habille, lui apprend à poser, développe son goût pour les vêtements et son intérêt pour la mode. Cependant, ils ne se comprennent pas. Ils ne communiquent que très peu. « Elle ne me comprend pas. Je l’aime, elle m’aime. On s’entend bien, mais je ne lui parle pas. » Avoue-t-il au site Blckdmnds.

 

instagram ian connor

 

 

2006 marque le début de son épopée lorsque sa famille et lui déménagent à Atlanta. Ian est âgé de treize ans, et doit faire face à la dureté de « la Grande Pêche » en plus de la méchanceté gratuite des pré-adolescents. Un quotidien difficile pour le jeune « weirdo » incompris… Mais tout ceci l’éveille. Après avoir essuyé les moqueries de ses pairs, il prend conscience de son physique, mais aussi de son potentiel. « I realized I was ugly and my style had to save me. / Je me suis rendu compte que j’étais laid et que mon style devait me sauver ». S’il veut s’en sortir, il ne doit compter que sur lui-même, et son image. Ce que lui a, inconsciemment, enseigné sa mère. Cynique. Passionné. Déterminé comme jamais. Il consacre alors son énergie à développer sa « vision », à absorber l’essence de son univers. Solitaire, sombre. Il fréquente les infréquentables et s’immisce dans un « milieu punk hardcore », il avouera à Mary Tramdack pour Ssense que l’empreinte de cette période constitue aujourd’hui la base de son style. Le jeune Ian ride les rues en skate, fait ses armes… Petit prince turbulent et excentrique.

 

To pimp a butterfly

 

Les années passent. Ian se dessine progressivement un cocon dans lequel il prépare sa mue, son évolution. Par quels moyens concrétiser sa vision ? Se mettre en scène, matérialiser et dévoiler les looks qu’il imagine ? Les réseaux sociaux. Twitter. Instagram. Tumblr. Il s’y exprime sans retenue et cherche à étendre son réseau. Plutôt doué, il gagne progressivement en ampleur. Ses photos floues, son air nonchalant, ennuyé, son allure débrayée, fascinent. Qu’il soit torse nu sous une chemise déboutonnée avec un short qui n’arrive même pas à ses genoux, ou qu’il porte une salopette en jean… Chaque fois, Ian trouve des fans qui le comprennent, qui l’admirent, qui s’identifient à lui. De retour à sa source, New York, en 2011, il dort à même le sol, chez son oncle, et vit de reblogs, de sapes et d’eau fraîche. C’est durant cette période qu’il se lie d’amitié avec les Ken Rebel, Glyn Brown, Ade Oyeyemi, Joo Henderson, commence à se faire un nom… et harcèle A$AP Bari pour qu’il accepte de traîner avec lui. D’abord réticent, ce dernier finit par accepter. À la longue, il le forme puis l’introduit au sein du A$AP Mob. Ensembles ils sillonnent la ville, discutent « sapes », font des photo-shootings, voyagent, festoient… Et Ian entretient cette prétendue bromance de telle sorte qu’une grande part des internautes croit que Bari et lui sont frères. Il contrôle son image.

 

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2011, c’est aussi l’année où il rencontre Theophilus London dans les rues de Brooklyn. À l’époque étoile montante du hip-hop, le protégé de Yeezy le prend aussi sous son aile, le loge, le nourrit, l’habille, prend et partage des photos de lui. Il lui octroie une part de sa visibilité, renforçant son influence sur les réseaux sociaux. Il révèlera même à Complex News avoir été celui qui a introduit Ian à Virgil Abloh ou encore Kanye West en 2014… Il a été jusqu’à l’orienter vers le modeling pour de petites marques telles Praise, Rhude, ou Lumières, contribuant de beaucoup à sa success story. C’est donc par et grâce à ces hommes que Ian Connor émerge de son cocon, métamorphosé. Larve incomprise et moquée qu’il était, il s’est en partie nourrie de l’énergie de ses deux mentors, pour devenir un papillon désormais admiré, prisé, courtisé. Même par Nike qui l’engage en 2012 comme consultant et modèle.

 

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The King of the Youth

 

Séduites, elles aussi. Mishka, Stussy, Supreme, Bape, l’appellent pour qu’il orne leurs lookbooks ou qu’il apparaisse dans leurs clips promotionnels. Toutes s’arrachent son style vestimentaire. Novateur, éclectique. Il associe la brutalité et le côté rebelle du mouvement punk, à l’arrogance et la finesse du streetwear. Célèbre grâce à ses grillz, ses lunettes de soleil, ses sketchers… Le petit gamin d’Atlanta accède peu à peu au statut d’incontournable de la street-fashion. Une « hypebeast » qui dispose d’un réseau solide. Conscient du phénomène, Yeezy accepte de lui accorder une place à ses Yeezy Season show 1 puis 2. Il y fait un tabac. La notoriété qu’il en dégage lui permet d’obtenir un contrat qui le lie à Wiz Khalifa comme l’un de ses stylistes personnels. Domaine dans lequel il excelle. Wiz Khalifa finira reconnu comme l’un des « best dressed-guy of the year » par Billboard en 2015. La même année, son apparition remarquée dans le clip « Shabba » d’A$AP Ferg vient entériner la popularité de Soulja Ian. Mais le consultant artistique/mannequin d’A$AP Rocky ne compte pas s’arrêter là. Par Kanye West, il atteint le cercle des Kardashian-Jenner. La benjamine, Kylie, l’engage aussi en tant que styliste personnel. Sur Instagram, l’avant/après I.C est frappant. Après Tyga, elle découvre les joies d’avoir du Supreme et du Gosha Rubchinskiy sur elle. Quant à Ian, il multiplie les apparitions aux Fashion Weeks, ouvre un premier pop-up shop avec l’aide de Bari : Nova. En bref, à 22 ans, tout a l’air de lui réussir. Même le management de son ami rappeur : Playboi Carti.

 

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Malheureusement. Juin 2016 marquera le coup d’arrêt brutal de la Ian Connor’s Revenge. Tout débute lorsque deux jeunes filles : Malika Anderson puis Jean Deaux publient l’une après l’autre, une confession sur WordPress. Toutes deux y affirment avoir été violées par Ian Connor. Elles décrivent un être tordu, manipulateur, obscène, insistant. Un violeur en série. Allégations que réfuteront l’intéressé puis Theophilus : « Ian est innocent » sur Twitter. Au demeurant. Les tweets de Ian l’incriminent plus qu’autre chose. « If I eat you out or buy you something, you have no choice but to fuck me. I’m as serious as can be with this one / Si je te fais un cunnilingus ou si je t’achète quelque chose, tu n’as d’autres choix que de me baiser. Je suis aussi sérieux que possible. » Par ailleurs, plusieurs de ses supposées victimes s’étant déplacées pour participer à la « slutwalk » organisée par Amber Rose, celle-ci révélait à The Daily Beast que leur nombre approcherait la vingtaine et que la justice aurait été saisie. Enfin, même Theophilus London, après avoir discuté avec l’une des filles apparemment abusée par Ian, ne le pense plus innocent. Un climat de suspicion s’installe rapidement entre Ian et ses amis, renforcé par la jalousie. Le 23 juin 2016 sera le jour des règlements de comptes. Virgil Abloh, Theophilus London, Ian Connor… Tous sont réunis chez colette, à Paris, pour présenter le fruit du travail d’ASAP Rocky et Bari : Vlone clothing. Mais la tension est palpable. Ian, Bari et Theo échangent des paroles haineuses à la vue de tous. Moment de crispation filmé : Ian semble à bout, la tête dans les mains. L’instant d’après, il envoie une tentative de direct dans le buste de son aîné. Après qu’Ian a encaissé le crochet de Bari, les choses se calment chez colette. L’embrouille finira sur Twitter. Les accusations réciproques fusent. Les retweets également. Une chose est sûre, ceux qui ont formé le « Roi de la jeunesse » en ont maintenant après sa tête.

 

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« Ain’t nuthin wrong with being ugly »

 

Soulja Ian est un « pervers », un « nerd », un « weirdo », le revendique ouvertement, et s’en accommode. « Me being weird, awkward, etc…. Has made me push so many bitches away and as much as I wanna change, I’m content with myself. » / Être “chelou”, embarrassant, etc. … m’a permis de rejeter tellement de putes et j’ai beau avoir envie de changer, je suis satisfait de moi-même. » tweetait-il. Et de surcroît, il est laid. Il n’y a qu’à voir les centaines de tweets qui l’expriment chaque jours, l’incompréhension des twittos devant ses selfies accompagnés de fangirls, les messages de haine sans retenue à son égard. Seulement voilà. « Ain’t nothing wrong with being ugly / Il n’y a rien de mal à être laid. » clame-t-il. Assumant sa laideur jusqu’au bout, il décide de la sublimer par sa créativité et son originalité. « Je suis fier d’être moche. Ce n’est pas comme si j’étais repoussant, je suis plutôt artistiquement moche, rien de mal au contraire ». Ian Connor, à la manière d’un Serge Gainsbourg a réussi à magnifier sa laideur. Il en a fait sa propre esthétique artistique en la rendant bankable. La preuve en est que la collaboration avec Wil Fry composée d’un maillot et d’un short à son effigie s’est écoulée en un temps record. Paradoxal ? Comme son rapport ambivalent à la popularité puisqu’il la fuit autant qu’il l’alimente par un flood quotidien sur les réseaux sociaux. Paradoxal également dans son rapport avec les masses juvéniles. Comment expliquer le charme presque magnétique qu’il exerce sur les jeunes ? Une énigme.

 

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C’est qu’au fond… Plus que le nain crade, froid et sombre qu’il est en apparence, Ian Connor est un adolescent qui a compris que pour accéder à la place dont il rêve, il lui faudrait s’assumer pleinement. Qu’importe ses vices et ses défauts. Qu’importe qu’à la naissance il ait reçu les mauvaises cartes, l’important est de changer la donne. Un bras d’honneur envers les codes sociétaux et les canons de beauté. Pour ça, celui qui se décrit comme un « humain lambda qui aime faire des choses banales et aléatoires », puis comme le « Roi de la jeunesse » est perçu comme un petit prodige. Il l’a compris. Il le sait, le cultive et l’utilise. Dégoulinant d’une suffisance irritante et d’un cynisme agaçant, Ian se dévoile dans toute sa splendeur quand on lui demande où il se voit dans dix ans par exemple. La réponse est simple : « mort, assassiné par un fanatique ». Un destin à la Henri IV.

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