Isha, réalité augmentée

Isha est né en 1986. Son fils a six ans, son rap en a quinze. Son parcours me fait penser à cette phrase de Musset : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » En fait, Isha est arrivé juste à temps dans un monde trop jeune. Mais ça, il a vite su faire avec. Alors qu’il est considéré par certains comme un « ancien » du rap belge (« t’es le dernier » lui disent ses potes), il a fait des acteurs de la nouvelle génération des alliés. Isha joue le jeu du débutant. Tout se passe comme s’il n’y avait pas toutes ces années de rap derrière lui. Ou presque. C’est que sa musique, ni tout à fait « saal », ni tout à fait « verygolote », a des airs désinvoltes mais donne à entendre des scènes d’une réalité parfois indigeste que seul le temps passé a pu rendre comestible.

Loin d’être un néophyte, c’est néanmoins sous une nouvelle identité qu’Isha sort La vie augmente, Vol. 1 en avril 2017. L’EP proclame ses adieux avec « Psmaker » le pseudonyme qu’il se choisit à seize ans en référence au Pacificateur, le film de Mimi Leder avec George Clooney. Dans le fond, rien n’a changé, Isha assure qu’il porte « le même message que Manu Chao » dans la chanson qui a signé son retour, « Oh putain (Avec l’accent du sud) ». « On veut tous être chill. Je pense vraiment avoir un message de paix dans ma musique, peut-être plus de paix intérieure. Manu Chao c’est… On a le même but mais pas le même parcours, je me sens proche de ce genre de mecs. » Oui, il y a une certaine sagesse dans les textes du rappeur belge.

Dans chacune de ses chansons, on se heurte à son vécu en flashbacks, hérité des journées d’été trop longues et des cendriers trop plein, sorte de savoir empirique d’un aîné qui ne fait pas la morale. Au contraire, c’est en apprenant de ses petits frères qu’Isha trouve sa place sur la scène belge en pleine ébullition. « J’étais un peu déconnecté et c’est Jassim [JeanJass, ndlr] qui me tenait au courant de ce qui se faisait. J’ai dû me mettre à jour pour savoir si j’avais ma place dans tout ça. » Fini le boom bap, finie la mentalité sectaire entre groupes. Isha partage l’affiche avec des rappeurs comme Hamza, Krisy, Di-Meh ou Slimka, parce que, finalement, ils en ont des choses en commun. « Y’avait rien en Belgique, y’avait rien en Suisse. On a connu les mêmes galères. Tout le monde a faim maintenant. »

Ah, c’est donc à ça que va lui servir son « Frigo Américain » ; objet de réussite ultime et allégorie de la vie qui augmente. « L’augmentation, c’est un état d’esprit. » Celui dans lequel tu te mets pour voir les choses évoluer, le combat de tous les jours pour avancer à coups de nouvelles paires de baskets ou de projets artistiques. J’essaye de comprendre ce que m’explique le rappeur : on peut parler du passé mais il ne faut pas faire marche arrière. D’ailleurs, pendant ses années de pause, celui qui se fera prochainement appeler Isha accepte l’invitation de Scylla pour enregistrer « BX Vibes ». « Et t’as quand même enregistré deux mixtapes » semble lui rappeler Stan, son manager. Redescendre, c’est perdre.

Voilà qui explique aussi la versatilité de l’artiste bruxellois : visiblement très investi au SAMU Social qu’il va bientôt quitter pour se consacrer au rap, Isha a également créé sa marque de fringues, Deepster, s’occupe de Green Montana, un jeune rappeur belge, et parle déjà de faire de la comédie : « un challenge, mais il y a un moment où tu t’as une vision de la vieillesse et tu te vois regretter de ne pas avoir fait certaines choses, c’est cette frustration-là que je veux éviter. »

« J’ai envie de manger tout ce qui bouge » ajoute l’artiste avec un large sourire. L’appétit a nourri l’imaginaire, et ça s’entend. Son premier EP en tant qu’Isha est surprenant. Trop littéraires pour être hardcore, ses rimes sont frontales et forcent l’auditeur à avaler la vérité toute crue. « Mais comme je le dis dans un nouveau son, mon rap peut être sale et lugubre mais il y a toujours une touche d’espoir qui permet aux gens de se dire ‘il est pas mauvais, il a une sensibilité et tout’. » Je m’étonne. Qu’est-ce qui nous aurait fait penser le contraire ? « Mais moi-même je me pose la question » me répond Isha. « Je marche dans la rue, les meufs tiennent leurs sacs, les mecs tiennent leurs meuf. Tout le temps. Je le sens aussi dans les poignées de mains. Quand je rencontre quelqu’un on me dit ‘Ah en fait t’es cool’. » Je comprends mieux d’où viennent les jeux de mots malicieux et les mélodies ironiques. Celles-là mêmes où l’on se souvient de la présence en filigrane de Veence Hanao, avec qui « c’est clair qu’on pourrait aller plus loin mais c’est comme 21 Savage et Metro Boomin, c’est déjà un feat. »

Chez l’un comme chez l’autre, la réalité est rugueuse. Mais Isha se marre (par pudeur ?) en évoquant son état pendant la conception de l’EP. « J’étais ce mec un peu en dépression. Mais après tu fais des beaux trucs. ‘La vie augmente’ me touche beaucoup, même avec le Vol.2 et le Vol.3, pour moi, ce sera le meilleur morceau. » Qui dit mise à nu dit banger ? De ses épisodes d’angoisse, l’artiste en a tiré des mots tranchants et malins, parfois durs et tendres à la fois. Il y a de la douceur à voir le verre à moitié vide : tout est encore possible. Si elle n’est pas là à 3h28, elle arrivera à « 3h37 ».

En attendant, La vie augmente, Vol. 2 arrive très bientôt. Et le rappeur s’éloigne toujours plus de sa lassitude adolescente – celle d’un Psmaker en colère que la discipline rebutait et qui préférait au sport la liberté du skate et des freestyles. « Je l’ai créé en revenant de concert, j’avais de la vibe. Il y a deux trois morceaux avec lesquels j’ai réussi à toucher un truc que j’avais jamais fait, c’est un truc positif. Et je crois que c’est ça l’augmentation aussi. » C’est que depuis la sortie du Vol.1, un tas de choses se sont upgradées. Isha dit avoir regagné confiance en lui. « Et peut-être que l’album ce sera que des trucs joyeux, je l’espère. »

J’en conclus qu’Isha est peut-être au rap belge cette petite bête qui monte, qui monte, qui monte… Parés au débordement ? Allez, même si l’artiste aime à dire que la musique n’est pas une finalité en soi. « J’ai commencé à écrire à quinze ans. J’avais essayé de faire un journal intime [rires]. Et puis après je me suis mis au rap. Je me dis souvent qu’à quarante-cinq ans je me vois plus rapper mais peut-être que j’aurais encore envie de m’exprimer. Qui sait, peut-être que j’écrirai des trucs. Il y a quelques jours je me suis dit que, pourquoi pas, une autobiographie… Je sais pas qui je suis pour faire ça mais je me dis que dans ma vie il y a eu des périodes, des trucs que j’ai pas encore dit aux gens… » On est tout ouïe.

Photos : @gkayakan