Kampos St-Denis, théâtre des rêves africains

Au départ lieu de remise en forme pour footballeurs, l’académie est devenue le point de chute de nombreux joueurs sans club, venus du monde entier. Un endroit où d’anciennes stars africaines côtoient de plus ou moins jeunes espoirs déchus. Bienvenue au Kampos Saint-Denis, un club vraiment pas comme les autres.

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Saint-Denis, stade Auguste-Delaune, 12 h 37. Une flopée de joueurs en short et en survêtement se tient droit, dessinant un cercle d’une demi-douzaine de mètres de diamètre. Certains ont les yeux clos, d’autres les laissent ouverts, mais tous sont silencieux dans ce moment de recueillement et de remerciement à Dieu, quel qu’il soit. Ce rituel terminé, un homme, Campos (ou Kampos), couvert de sa doudoune et d’un jogging bleu ciel, commence la causerie qui précède l’entraînement.

À l’ordre du jour : remerciements à un ancien coéquipier venu rendre une visite de courtoisie, distribution des bons et mauvais points suite à la dernière confrontation et, déjà, les premières remontrances. Son ton est dur et intransigeant pour expliquer à ses joueurs que le niveau se durcira fortement dans les prochains mois, ainsi que les exigences. Désormais, tous ceux qui n’auront pas trouvé de club au bout de six mois dans l’académie se verront reconduit à la sortie. La structure change d’ambition et le coach entend le faire savoir.
Bordant la ligne du tramway de Sarcelles à Pierrefitte, le complexe sportif situé à l’extrémité nord de Saint-Denis accueille chaque jour les entraînements de la Campos St-Denis Academy. Les planches de bois délimitant le trottoir de la grille du terrain sont habillées de plusieurs graffitis. Sur une d’elles, l’inscription « Campos, la légende », au feutre indélébile.

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La technique au centre du terrain

Le terrain prêté par la municipalité au club de Campos est le plus isolé du complexe, et incontestablement le plus vétuste. Plus couvert par ses granulés noirs que par l’herbe factice censé lui donné une couleur verte, le synthétique de toute première génération semble pleurer sa désuétude aux yeux et aux crampons des joueurs qui le foulent. En ce jour glacial – et de grève des transports – du mois de janvier, seule une « petite » trentaine de footballeurs s’est déplacée pour participer à l’entraînement. En temps normal – au sens large du terme –, plus de soixante joueurs s’y donnent rendez-vous et en été une centaine, selon l’entraîneur. Ici, il ne faut pas se fier aux apparences, et l’habit ne fait pas le moine. Certains sont en short, d’autres préfèrent le jogging, aucun ne s’encombre de protège-tibias. Aux côtés des crampons stars des publicités de Nike et d’Adidas se croisent d’autres marques obscures de sport, telles que Kipsta, Jako ou encore Givova. Après le dernier rituel qui précède l’entraînement, une quête d’un euro symbolique par joueur servant à l’achat de matériel et à son entretien, les choses sérieuses peuvent commencer.

Inaugurée par des séances de jongles à deux, la séance se poursuit par des jeux de conservation de balle. Visiblement agacé par le manque de compréhension des consignes, le coach manifeste ses premiers énervements pendant l’exercice. « Jouez ! » crie inlassablement Campos à ses joueurs. Les ateliers dédiés au travail des centres et à la vitesse se suivent, avant la traditionnelle opposition de fin de séance. Une-deux, « passe et va », permutations, appels en profondeur… Tout le vocabulaire tactique est présent. Le jeu, parfois très technique et léché, pourrait rendre Willy Sagnol moins certain de ses déclarations. Sur le terrain, les bruits sont rares, le jeu est au centre, pas de place pour les fioritures. On perçoit de temps en temps les noms des joueurs, l’occasion de saisir certains sobriquets qu’on imaginerait mal au dos d’un maillot de Ligue 1, dont le plus marquant reste Cacharel.

Jusqu’ici plutôt silencieux, le coach semble véritablement enfiler son costume d’éducateur au cours de l’opposition, il n’hésite plus à hausser le ton pour faire respecter les consignes. À un moment, Campos, ironique arrête le jeu pour montrer à un joueur fautif comment effectuer une passe latérale du plat du pied à deux mètres de lui, puis lui assène un « Bête ! » traumatisant.

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Un refuge d’espoirs et d’anciens

Ancien gardien de but, « Coach Campos » comme on le surnomme, a officié au Cameroun, en Italie et en CFA, avant d’arrêter sa carrière à cause de blessures récurrentes. De sa vie en Afrique, il garde un altruisme et un sens du partage qui l’ont poussé à accepter l’aide d’un jeune gardien il y a une dizaine d’années. Du jour au lendemain, l’ancien professionnel s’improvise entraîneur et coache son premier « élève ». Le bouche à oreille amènera deux, quatre, puis une dizaine d’autres joueurs, pour former aujourd’hui un club structuré presque comme les autres. La spécificité de Campos St-Denis Academy est de permettre aux joueurs sans club de pouvoir garder la forme avant de retrouver un contrat et une équipe.

Dans sa mission, l’entraîneur est entouré de plusieurs personnes qui composent son staff. La plupart sont des amis et connaissances de longue date, animées par le même amour du football. Parmi eux, son bras droit, « Coach Mike ». Ancien pensionnaire du centre de formation du FC Nantes, où il a notamment côtoyé Mickaël Landreau et Olivier Monterrubio, il a fait ensuite carrière en Angleterre, puis aux États-Unis. Pour lui, le but premier de l’académie est clair : « Je serais prétentieux si je parlais de formation ; former, c’est beaucoup plus vaste et ça commence dans les catégories de débutants, poussins, benjamins… On n’a pas les structures et les compétences pour. Les joueurs qui arrivent ont déjà un certain niveau, des mecs qui ont joué plus ou moins pros en Afrique. Nous, nous sommes là pour optimiser leurs compétences et pour les aider. » Avant de compléter : « Ces joueurs-là n’ont pas eu la chance de continuer à cause de blessures, de mauvais choix, de mauvais conseils… Donc, on les accompagne dans leur remise en forme pour qu’ils puissent trouver un club. »

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Car il s’agit essentiellement de cela. Si quelques membres du club venant s’entraîner sont de jeunes Français d’origine étrangère lâchés par leur centre de formation, la majorité des joueurs présents sont des immigrés venus de pays africains, parfois en situation irrégulière. Le club bénéficie aujourd’hui d’une visibilité suffisamment importante pour accueillir des footballeurs venus de toutes les régions du monde – les dernières curiosités étant deux Japonais de passage ces derniers mois –, mais ses lettres de noblesse ont été écrites en accueillant des stars du football africain : Pierre Womé, Geremi Njitap, Stéphane N’Guéma, Salomon Olembe, Apoula Edel… La liste est longue et révélatrice de cette nouvelle dimension.

Les chemins de la perdition

La précarité est souvent le propre de l’immigré. De ce fait, la configuration du club implique une dimension sociale inévitable et inhérente à la situation de ses membres. Une réalité dont est conscient Coach Mike : « On est obligés d’avoir une implication sociale parce qu’on a plus de soixante joueurs, dont certains qui n’ont pas forcément les moyens de vivre. Il y a des gens qui sont contraints de frauder pour venir s’entraîner, d’autres qui n’ont pas mangé, et certains qui ne savent pas où ils vont dormir ; donc, tu ne peux pas avoir le même comportement qu’avec quelqu’un de stable socialement. Ce n’est pas évident parce qu’on a d’abord une dimension sportive, ils sont là pour le football, mais on doit les accompagner dans leur transition. »

Depuis plus d’un demi-siècle, la professionnalisation du football et l’ouverture des frontières offrent un chemin idéal vers le rêve européen. Un rêve sur lequel capitalisent de nombreux « agents » mal intentionnés, avides de se remplir les poches en misant sur l’espoir de jeunes joueurs et le désespoir de leurs familles. « C’est facile aujourd’hui pour quelqu’un de se faire passer pour un agent en Afrique et réclamer de l’argent pour trouver un club à un jeune. Dès qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent, ils abandonnent l’enfant, qui se retrouve alors devant ses responsabilités. Il faut avant tout que les joueurs et la famille ne tombent plus dans le piège de ce genre de business », préconise Campos.

Maka, Camerounais, fait partie de ces victimes d’agents véreux. Joueur professionnel au Cameroun au début de sa carrière, il est choisi par un agent pour aller en Russie, avec neuf autres personnes, moyennant 3,5 millions de francs CFA (5 335 euros) par tête. Après deux jours sur place, l’agent s’enfuit, la cagnotte sous le bras, laissant les joueurs à l’abandon. Malgré plusieurs mois de galère, il réussit à signer un contrat pro en Première Division ukrainienne grâce au contact d’un oncle vivant en France. Maka mènera ensuite une carrière mouvementée qui le baladera à nouveau à Moscou, puis en Asie, en Moldavie ainsi qu’en Lituanie. Sans club depuis la fin de saison dernière, il s’entraîne avec Campos depuis près de sept mois après l’avoir retrouvé grâce aux réseaux sociaux. À 28 ans, Maka est père de famille et ne travaille plus. Il vit aujourd’hui des économies faites au cours de sa carrière, attendant la meilleure opportunité pour repartir, peu importe où ce sera. « J’ai reçu des propositions à Oman, près de Dubaï, dont j’attends le visa. Il y a un agent qui m’a appelé d’Indonésie, il faut qu’il concrétise son offre et qu’il me tienne au courant. Je n’ai plus 17 ans, je ne cherche plus à jouer en France. Je veux juste trouver un endroit où je puisse exercer mon métier et gagner mon argent tranquillement, m’occuper de ma famille et de mes amis. Moi, la France, je m’en fous, je peux y revenir quand je veux. » À la question de son avenir après le football, Maka répond qu’il aimerait coacher quelque part, mais pense avant tout aux années qui lui restent sur le terrain.

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Pour Guy Stephan, jeune Ivoirien d’une vingtaine d’années, l’histoire est différente mais la finalité se ressemble. Formé dans une école de foot au pays, il évolue en Deuxième Division camerounaise à l’âge de 17 ans. Après quelques matchs pros, il est emmené par son « mentor » en France pour effectuer des essais à Saint-Etienne, Montpellier et Avignon. Le garçon donne souvent satisfaction sur le terrain, mais la signature ne se concrétise jamais : problèmes administratifs, changement de direction, soucis financiers, contrats non homologués… Des péripéties qui forcent Guy à revenir en région parisienne pour « gratter » les clubs de Division d’Honneur et de District avant débarquer, lui aussi, dans le groupe de St-Denis : « J’ai fait un entraînement au mois de décembre dernier, la première fois que Campos m’a vu à l’entraînement, il m’a kiffé. Il y avait un match amical le soir même, il m’a convoqué, j’y suis allé, et j’ai fait bonne impression. Depuis, je suis resté car il m’aime bien. Je ne vais pas me jeter des fleurs, mais je fais partie des meilleurs. »

Sûr de lui, aujourd’hui, Guy vit chez sa grand-mère et partage son temps entre les deux ou trois entraînements de son club de l’Olympique Adamois (95) et les sessions quotidiennes de Campos, en espérant intégrer un club de CFA 2, de CFA, voire de National. Comme beaucoup, son objectif ultime est de taper dans l’œil d’un club professionnel, français ou étranger. Par conviction, fatalisme et sûrement pas mal de confiance en lui, le défenseur central ne travaille pas et ne vit pour l’instant que de primes de match aléatoires, de 100 ou 200 euros, et du soutien familial. « Pour l’instant, je ne pense pas à l’après-football c’est pour ça que dans ma tête je suis condamné à réussir. Mais voilà, comme c’est Dieu qui décide, si ça ne se passe pas bien, je serais peut-être obligé de chercher un travail, mais pas maintenant, je suis très jeune, je n’ai que 20 ans. Si ça ne marche pas, ce sera peut-être dans dix ans que je penserais à autre chose, mais pour l’instant je suis à fond dans le foot », assure Guy, déterminé.

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Objectif : Professionnalisation

À l’académie, pas de détections, ni de tests. Si le travail est rigoureux et les objectifs ambitieux, la vocation associative reste centrale. Un état d’esprit dont Campos est le premier garant depuis le début de l’aventure. « Aujourd’hui, je suis à un niveau de maturité qui me permet de jauger qui peut ou ne peut pas jouer, même si je n’ai pas la science infuse. Tout le monde peut participer et tout le monde est le bienvenu, car tout le monde peut avoir besoin d’aide. Mais après il y a des exigences et des ambitions, même si on essaie de faire la part des choses. On ne tourne le dos à personne à St-Denis », affirme-t-il. Même si la porte est ouverte, les places sont chères et la réussite rare.

En effet, beaucoup de joueurs misent sur le football et croient en une carrière. Une obstination qui pousse certains à signer dès leur première opportunité en se précipitant sur des choix d’équipe hasardeux, quitte à repartir vers une aventure à nouveau incertaine. D’autres, au contraire, refusent de bons clubs correspondant à leur niveau, attendant une structure professionnelle et un contrat juteux qui ne viendront jamais. Une approche délicate pour le staff de Campos qui, tout en encourageant les ambitions des joueurs, doit les aider à faire face aux réalités. Pour Coach Mike, des solutions de rechange existent : « Le plus difficile avec ces joueurs-là, c’est qu’il faut leur faire comprendre qu’à un moment donné tu peux vivre du football, même si tu ne gagnes pas ta vie en ne faisant que jouer. Par exemple, quand les équipes de Division Excellence te prennent, elles te donnent un boulot à côté : soit un contrat CAE, soit une place dans le staff. Les joueurs sont conscients qu’on ne peut pas tous gagner 1 500 euros par mois en tapant dans le ballon, parce que tout le monde n’a pas les qualités nécessaires. On leur fait comprendre qu’un club peut aider à s’intégrer dans la vie sociale. »

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En dehors des entraînements quotidiens, le calendrier annuel du club est agrémenté de multiples matchs amicaux, de tournois d’avant-saison, de rencontres contre des équipes réserves ou de centres de formation d’équipes professionnelles. L’occasion pour l’académie de servir de vitrine aux joueurs, qui y trouvent l’opportunité de montrer leurs qualités aux dirigeants et recruteurs présents lors de ces matchs. Forts de ces succès, Campos et son académie voient leur réputation grandir, et aujourd’hui ce sont souvent les clubs qui se renseignent sur les pensionnaires de St-Denis lorsqu’ils sont à la recherche de nouveaux talents.

Preuve de la reconnaissance de son travail, le coach croule sous les propositions, notamment de clubs de la région parisienne, mais aussi d’Europe de l’Est. Détail qu’il ne manque pas de rappeler à ses joueurs, comme un électrochoc. L’année de son dixième anniversaire, Campos St-Denis s’apprête à prendre un nouveau virage, avec deux défis majeurs : l’organisation d’un tournoi anniversaire réunissant des joueurs internationaux et amateurs ; mais surtout l’officialisation de la structure qui est sur le point d’obtenir le statut d’association et de signer un contrat de partenariat avec un cabinet d’agents de joueurs. Deux objectifs qui augurent encore beaucoup de travail pour Campos. Pour l’accomplissement de ce projet sur dix ans, il n’a jamais rien gagné. Le coach touche son argent en officiant en parallèle à Meudon, dans les Hauts-de-Seine. Quand il s’agit de définir son implication pour son académie et la motivation qui le pousse aujourd’hui à se lever chaque jour pour aider ses jeunes de 12 à 14 heures, il botte mystiquement en touche : « Je ne peux pas répondre à cette question. Dieu seul le sait. Il y a des moments où je suis démoralisé, où je n’ai pas envie, mais je me retrouve quand même sur le terrain. Du lundi au vendredi, tu n’es pas payé, tu as une famille, des obligations… Peut-être que le jour où je fermerais les yeux, Il me répondra. Mais j’espère, et je sais que je suis un des messies, un des envoyés de Dieu. »

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Photos : Thierry Ambraisse

> Retrouvez notre reportage vidéo sur l’école de Campos sur notre site.

 

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