Shake This Out – La Force du Geste

Le shake fait partie des banalités de notre génération : on se salue avec un shake, on se congratule avec un shake, mais surtout on s’identifie avec un shake. Personne ne sait vraiment pourquoi, mais le geste est devenu universel, c’est justement vers la compréhension des racines de ce phénomène que naît Shake This Out. Un documentaire qui verra le jour le 13 avril prochain sur France 4. Ce film co-produit par Sofilms et Step by step a été pensé par Julien Nodot et Joachim Barbier, c’est d’ailleurs ce dernier qui en parle le mieux.

 

Alberto – Membre des Latin Kings   « Il faut connaître le handshake : ses lois, ses règles et tout le reste. »

Alberto – Membre des Latin Kings
« Il faut connaître le handshake : ses lois, ses règles et tout le reste. »

 

 

Shake This Out est un mauvais jeu de mots pour aborder un phénomène malentendu. En France, on parle de shake, une contraction de handshake, mais on le prononce et, quelquefois, on l’écrit comme check. Vérifier. Ce n’est pas seulement un souci de prononciation. Le shake est aussi une vérification.  À l’origine, serrer la main était une preuve de confiance. Offrir sa main ouverte pour montrer qu’on ne portait aucune arme. Aujourd’hui, tout le monde « se shake ». Le matin au portail des écoles,  le soir à l’entrée des concerts, sauf les animateurs de RTL, qui, eux, continuent de « se checker ». Avant Laurent Ruquier et Yves Calvi, Barack Obama avait fait de même, un jour de 2008 à St Paul. Ce soir-là, il sait que les démocrates l’ont choisi, à l’issue de leur primaire,  pour représenter leur parti à l’élection présidentielle. Alors, il fête sa victoire, à sa manière, celle de l’homme le plus cool du monde. Il monte sur la scène de l’Union Depot, s’avance vers son épouse Michelle, la prend dans ses bras, lui offre son poing, avant de lui donner une petite tape sur le bas du dos, comme dernière preuve de leur intimité et de leur complicité. On connaît la fin de l’histoire du premier candidat noir à l’investiture suprême. Moins celle de ce geste qui, le lendemain, sera largement commenté sur toutes les chaînes d’informations américaines. Y compris Fox News qui osait se demander, le plus sérieusement du monde, si derrière ce signe ne se cachait pas l’ombre du djihadisme international. S’il s’est invité de façon presque accidentelle dans le bureau de l’homme le plus puissant du monde, ce poing contre poing ne vient pas de nulle part. Il raconte une longue histoire culturelle, difficile à imaginer tant les chorégraphies manuelles qui ritualisent aujourd’hui nos échanges se sont émancipées de sa substance.

 

Common – Rappeur et acteur « Le fait que Barack Obama et sa femme fassent un fist bump montrent qu’ils se soucient des gens. »

Common – Rappeur et acteur
« Le fait que Barack Obama et sa femme fassent un fist bump montrent qu’ils se soucient des gens. »

 

Marion Barry – Ancien maire de Washington DC « Ces politiques qui se font des fist bump, je trouve ça ridicule. Ils essaient de s’identifier  à la communauté noire. Vous voulez vous identifier ? Trouvez-nous des emplois ! »

Marion Barry – Ancien maire de Washington DC
« Ces politiques qui se font des fist bump, je trouve ça ridicule. Ils essaient de s’identifier à la communauté noire. Vous voulez vous identifier ? Trouvez-nous des emplois ! »

 

Ce poing d’Obama à son épouse est le même poing que levaient les Black Panthers dans les années 60 pour appeler à la fin de la ségrégation raciale dans l’Amérique des tout jeunes Civil Rights. Le Black Power n’avait fait que recevoir en héritage, de génération en génération, le signe des esclaves émancipés qui voulaient montrer au monde que leurs poignets n’étaient plus enchaînés. Tout vient de ce geste symbole de liberté arrachée. Une forme de communication non verbale que l’on va retrouver à toutes les étapes de l’émancipation des Noirs américains. Il prendra le nom de DAP, Dignity and Pride, pendant la guerre du Vietnam. « À chaque fois que nous avions une sale journée, c’était notre petite zone de confort parce qu’il y avait encore beaucoup de racisme à cette époque », témoigne dans le film Dennis Hugues, un vétéran noir incorporé en 1966. De la « dignité et de la fierté » pour une minorité qui combattait pour ses droits à l’intérieur de son pays et devait défendre, à l’extérieur, les idéaux de ce même pays engagé sur le front de la guerre froide. Le film commence avec Obama et se termine dans une community radio d’Anacostia, à l’est de Washington DC, l’un des derniers quartiers noirs à ne pas encore avoir été touché par la gentrification générale de la capitale fédérale. « La culture, c’est la façon dont vous faites les choses », rappelle dans le film Kymone Freeman à des jeunes d’Anacostia qui font la démonstration de leur shake sans être capables d’en expliquer la signification profonde. Dans cette séquence, la bande d’adolescents est un peu perdue face au discours de ce leader communautaire et charismatique qui tente de leur expliquer que « rien ne vient de nulle part ». Que tout est affaire de culture.

 

George Pelecanos – Scénariste de The Wire et Treme « Le handshake est jeune et branché. Une nouvelle génération est en train de prendre le pouvoir. »

George Pelecanos – Scénariste de The Wire et Treme
« Le handshake est jeune et branché. Une nouvelle génération est en train de prendre le pouvoir. »

 

À seulement quelques miles, le locataire de la Maison Blanche est bien conscient de la portée de ce geste dans un milieu, la politique, où chaque geste est étudié sous l’angle du symbole. Car, comme le dit Cornell Belcher, l’un de ses conseillers : « Obama est quelqu’un de très différent culturellement de ses prédécesseurs et ce geste lui a permis de rallier un bon nombre d’électeurs jeunes et issus des minorités ethniques. Des gens qui, tous les jours à l’université ou au coin de la rue, se saluent de cette manière. » Traduction, il connaît les codes de la rue et de la culture populaire, notamment celle du hip-hop et du sport, les deux milieux dans lesquels les shakes ont pu devenir des plus visibles. Deux mondes habituellement peu connus des élites politiques traditionnelles.

 

Ted Leonsis – Propriétaire des Washington Wizards « Le simple fait de pouvoir lever le poing était un signe de liberté ; cela ne symbolisait pas le pouvoir mais le fait d’être un homme libre. »

Ted Leonsis – Propriétaire des Washington Wizards
« Le simple fait de pouvoir lever le poing était un signe de liberté ; cela ne symbolisait pas le pouvoir mais le fait d’être un homme libre. »

 

Entre les deux lieux symboliques, Shake This Out est un road movie de quelques miles qui interroge différentes figures de Washington DC, comme un résumé de l’Amérique d’aujourd’hui. Une ville qui concentre tous les lieux de pouvoir et qui fut pendant longtemps surnommée « Chocolate City ». Le lieu de toutes les musiques noires, mais qui fut, bizarrement et pendant longtemps, assez peu réceptive au hip-hop, le style qui a popularisé le shake, grâce notamment à la puissance de l’industrie de l’entertainment américaine.  Shake This Out raconte une autre histoire que celle d’une posture facile pour jouer au bad boy du ghetto quand on habite loin de South Central ou du Bronx. Qu’est-ce que ce geste dit de nous ?  Pourquoi ? Comment ce symbole d’émancipation est-il devenu un rituel urbain ?

 

Cornell Belcher – Sondeur d’opinion pour Barack Obama « Je suis allé à des réunions au Capitole et j’ai fait des fist bump à des membres du Congrès. C’est en train de remplacer la poignée de main traditionnelle. »

Cornell Belcher – Sondeur d’opinion pour Barack Obama
« Je suis allé à des réunions au Capitole et j’ai fait des fist bump à des membres du Congrès. C’est en train de remplacer la poignée de main traditionnelle. »

Joachim Barbier