The Weeknd, entre ombre et lumière

Il y a un peu plus de deux semaines, The Weeknd dévoilait aux yeux du monde entier le clip de « Tell Your Friends », titre extrait de son second album Beauty Behind The Madness et produit par le grand Kanye West en personne.

Dans un décor aride et désert, on y voit une silhouette s’avancer d’un pas décidé, la main armée d’une pelle. Dans un premier temps, le plan resserré ne permet pas d’identifier cette silhouette qui s’en va ensevelir le corps d’un The Weeknd susurrant les paroles de son titre. Une fois la tâche accomplie, la caméra laisse finalement apparaître le visage de cet inconnu qui n’est nul autre que… The Weeknd.

La symbolique est forte et vient faire écho au changement de cap significatif qu’a dernièrement entrepris le crooner canadien. Au terme d’une année 2014 ponctuée par d’importants succès commerciaux pour quelques uns de ses singles, The Weeknd a vu son statut évoluer au point de devenir l’un des principaux phénomènes pop du moment. Une position que l’on aurait difficilement pu imaginer pour celui qui brillait encore il y a peu par sa discrétion.

404 Not Found

Retour en 2011. Nous sommes en mars et la sphère médiatique et sociale est en ébullition autour d’un audacieux projet musical mystérieusement sorti du froid canadien. Son titre ? House Of Balloons, une mixtape lâchée gratuitement sur le net qui offre aux auditeurs un r’n’b moderne et aérien, puisant sa force dans la diversité de ses inspirations et porté par la voix angélique d’un homme caché sous le pseudonyme de The Weeknd. Fils d’immigrés éthiopiens, ce jeune Torontois vient tout juste de se consacrer pleinement à la musique après 3 ans d’une vie partagée entre consommation de drogues, petits deals et un job de vendeur chez American Apparel. Dans un tel contexte, difficile d’imaginer une pareille success-story.

House-Of-Balloons

Et pourtant, devant ce phénomène, les médias sont aussi dithyrambiques qu’ils sont intrigués, tandis que Drake, premier porte-drapeau du pays, lui accorde sa bénédiction en relayant quelques uns de ses titres sur son blog. Quant aux labels, ils se précipitent vers l’Ontario et cherchent tous à entrer en contact avec le virtuose.

Cependant, leurs démarches resteront vaines dans un premier temps car The Weeknd entend rester dans l’anonymat. Il n’accorde pas la moindre interview, on ne trouve que peu de photos de sa personne sur le net et ses visuels sont seulement illustrés par des photographies dignes des meilleurs Tumblr. De cette manière, sa fanbase n’a d’autre choix que de se délecter de sa musique qui semble constituer la seule brèche pour pénétrer dans son sombre univers.

Il faudra attendre plus d’un an et une entretien accordé à Complex pour le voir briser le silence qui entoure son personnage. Entre temps, celui qui répond au nom d’Abel Tesfaye a frappé à deux autres reprises au cours de l’année 2011 avant de céder aux sirènes des majors en paraphant un contrat avec Republic Records. Au cours de cette première interview, il évoque entre autres son absence médiatique qu’il justifie simplement par sa nature réservée : « C’est à la fois intentionnel et pas intentionnel. Au début, j’étais vraiment timide devant les caméras. Je détestais ce à quoi je ressemblais sur les photos, au point de demander de me couper des photos qui étaient prises. »

Big as Madonna

Cependant, là où sa timidité naturelle le cantonne à rester dans l’ombre, son irréfutable ambition artistique ne cesse de le happer vers le feu des projecteurs. De fait, à la base du projet The Weeknd, il y a un groupe composé deux individus : Abel Tesfaye et Jeremy Rose, producteur à qui l’on doit notamment « What You Need » ou encore « Loft Music ». Seulement, les relations entre les deux hommes s’effritent peu avant l’explosion de The Weeknd. Le jeune Abel se voit en artiste principal et relègue son collègue au rang de simple producteur quand ce-dernier voit une véritable entité à deux têtes et attend en ce sens que son avis soit bien pris en considération. Il finit alors par s’effacer de lui-même de la trajectoire ascendante de ce qui était aussi « son » projet.

The Weeknd Jeremy Rose Abel Tesfaye

Abel Tesfaye a été bercé aux sons des Michael Jackson, Prince et autres Whitney Houston et aspire à marquer son époque de la même empreinte que ses glorieux prédécesseurs. À la sortie de son premier album Kiss Land, une donnée manque toutefois à l’équation et ce premier jet s’écoule à près de 273 000 copies aux Etats-Unis. Un score honorable aux yeux de tous, mais pas à ceux d’Abel, qui est « profondément heurté par cette sous-performance » selon les dires de Wendy Goldstein, A&R de Republic Records. Malgré son jeune âge (25 ans), The Weeknd fait déjà pourtant office d’artiste confirmé : il compte une horde de fans fidèles qui lui vouent un véritable culte, son travail de l’ombre sur l’album Take Care de Drake l’érige comme l’un des architectes majeurs du son caractéristique de la scène torontoise et il est avec Frank Ocean et Miguel l’un des pionniers du renouveau du genre r’n’b survenu au début de la décennie.

Là où le bât blesse, c’est que l’aspect ténébreux de sa musique cumulé à ses références régulières au sexe et à la drogue font du Canadien un artiste dont le profil n’est que peu en adéquation avec les attentes de la masse. C’est une nouvelle conversation avec Wendy Goldstein qui finit de le convaincre sur ce point. Réaffirmant son souhait de devenir « la plus grande popstar de la planète », cette-dernière le met en relation avec la starlette Ariana Grande et le producteur Max Martin. De cette connexion naît le hit « Love Me Harder » qui inscrit The Weeknd dans les cœurs du grand public sans trop édulcorer son style. S’en suit « Earned It » titre extrait de la B.O. du blockbuster 50 Nuances de Grey qui est certifié quadruple disque de platine, puis une nouvelle collaboration avec Max Martin pour le titre « Can’t Feel My Face » et son clip visionné plus de 60 millions de fois en moins de 3 mois.

À l’instar de « Tell Your Friends », ce visuel réalise également un parallèle tout tracé avec la carrière de The Weeknd. Les premières secondes du clip et de la mélodie concordent avec l’image que l’on pouvait se faire de l’artiste auparavant et sont constituées d’un plan resserré sur le visage d’un The Weeknd tapis dans l’ombre. A l’inverse, la seconde partie s’inscrit en rupture totale avec cette facette du personnage puisque l’on y voit le jeune homme se déhancher sur la scène d’un bar devant un public initialement sceptique. Ce même déhanché, il le reproduira quelques semaines plus tard devant un large public conquis à l’occasion de la cérémonie des MTV Videos Music Awards. Mais aujourd’hui, il n’est plus nécessaire de préciser qui est Abel Tesfaye.

LOS ANGELES, CA - AUGUST 30: Recording artist The Weeknd performs onstage during the 2015 MTV Video Music Awards at Microsoft Theater on August 30, 2015 in Los Angeles, California. (Photo by Kevin Winter/MTV1415/Getty Images For MTV)

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