4Keus, conte de fée en eaux troubles

4Keus, conte de fée en eaux troubles

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En 2015, dans la cité des 4000, des amis d’enfance font de la musique “pour s’amuser”, comme des milliers de jeunes de quartiers. 40 millions de vues sur YouTube plus tard, le nom de cette bande, 4Keus, résonne dans les autoradios et s’affiche sur les murs de Paris. L’entrée officielle des rookies de la Courneuve dans l’industrie musicale se fait sur un tapis rouge flamboyant, jusqu’à ce que la famille soit subitement déchirée en deux groupes plus ou moins distincts. Rencontre, et récit.

Photo : @antoine_sarl

Cette histoire commence de manière banale. Des amis d’enfance sortent d’un futsal, en 2015. L’un d’entre eux, Bné (au centre sur la photo ci-dessous), lâche un freestyle dans le trajet en voiture du retour. « Pour rire. » Les potes rient un peu, mais adhèrent, surtout : tour à tour, chacun s’y met. « C’est comme ça que 4Keus est sorti du berceau. » 4Keus est alors une formation de sept jeunes de quartier, plus Tyson qui deviendra naturellement le manager car « il n’écrit pas mais il a l’oreille », tel que nous le présente Djeffi (à droite sur la photo), un des trois membres du groupe qui répond à nos questions. Par amour de l’exercice qui, à cette époque, n’avait encore aucun dessein sérieux, les mots s’enchaînent sans suite logique. Les couplets s’écrivent au rythme de la vie qu’on mène lorsqu’on a 15 ans entre les barres de la cité des 4000. Tantôt insouciante, tantôt grave. « On écrivait n’importe quoi, ça n’avait pas de sens, on pouvait écrire des phrases qui n’allaient pas du tout ensemble », nous dit Bné. Pourtant, les grands de la cité y croient déjà. Très vite, ils encouragent les petits à poster les sons sur YouTube. « On avait fait 20 000 vues, et on était déjà surexcité, c’était incroyable », se rappelle Tiakola (à gauche). Puis sans comprendre, très vite, ils atteignent un million de vues avec « Vois t’as vu ». « Ça nous a donné envie de viser le deuxième million. » Ainsi de suite, jusqu’à atteindre le quarantième million quelques mois plus tard, avec le désormais fameux « O’Kartier C’est La Hess ». Ce succès incroyable, les membres actuels de 4Keus, Bné, Djeffi et Tiakola, semblent un peu passer à côté. Déconcertés, ils ne semblent toujours pas réaliser : « À la base, on ne voulait pas en arriver là ! On ne sait même pas ce qu’on fait là. » De façon fulgurante, 4Keus explose dans un contexte où chacune des cités voisines des 4000 avait déjà « son propre groupe qui buzzait ». « Et on a fait la remontada comme les Barcelonais ! » Le succès les foudroie, en cachette des parents qui considéraient encore alors qu’être dans un clip, c’était « un truc de voyou ».

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Ce qui était à la base un jeu est devenu un game plus sérieux. L’engouement grandit, le professionnalisme aussi. Les jeunes financent de leur poche la location d’un studio, pour rendre les choses plus concrètes. Quoique. La récréation s’étend jusqu’aux sessions d’enregistrement, qui se tenaient à quarante, avec tous les amis du quartier. C’est à cet état d’esprit, festif et familial, que 4Keus attribue leur impressionnant succès. « On saute partout, on est toujours de bonne humeur. On garde la tête sur les épaules c’est pour ça que les gens nous aiment bien », pense Tiakola. Simplicité des actes. Simplicité des mots aussi, toujours. Des instrus aux textes, l’énergie est jeune, réaliste et cosmopolite comme notre époque. Le langage est celui qu’on parle au quartier, au lycée qu’ils suivent toujours. « Si je te dis ‘vois t’as vu’, tu ne vas pas comprendre, mais quand on parle comme ça, la Courneuve sait que c’est nous », explique Tiakola, toujours. L’emploi de l’expression « le sang de la veine » dans « O’Kartier C’est La Hess » est tout sauf anormal pour eux. Ils l’emploient comme si elle était universelle, comme si elle était leur, sans savoir que c’est une expression profondément marseillaise, popularisée par Jul, et peu utilisée dans les textes des rappeurs n’étant pas phocéens. Leur musique est à l’image de ce qu’ils sont : des éponges s’imprégnant sans limite des codes du monde dans lequel il baigne. De la danse, aux sapes, aux émotions propres à la jeunesse, la musique de 4Keus est sans doute l’expression le moins formaté du regard de ces jeunes sur la vie qu’ils mènent.

Jusqu’à ce que soit sifflée la fin de la récré

Du fruit de leur travail naît alors la première mixtape, Hors Séries Vol. 1, avec le tube « O’Kartier c’est la Hess ». Un son qui ne devait initialement pas voir le jour. « Sur ce son-là, je n’avais pas du tout l’oreille ! », plaisante Tyson. Malgré une instru plutôt dansante, la chanson résulte d’une histoire plus sombre : un règlement de compte survenu à la cité, à la suite duquel une bonne dizaine de grands frères, des supporters de la première heure, sont emprisonnés. « Au quartier, c’était vraiment la hess ! Ça faisait un vrai vide, on était mal. On ne pouvait pas envoyer des mandats pour tout le monde. On a donc fait un son pour s’exprimer. » Personne ne voulait le rendre public – seul le refrain avait fuité sur Snapchat, atteint la maison d’arrêt, jusqu’à ce que la force envoyée par les frères du placard soit trop forte pour être contenue. Des couplets sont rajoutés à un refrain catchy, spontané, et un clip surréaliste vient épicer le tout : la parfaite recette du tube imprévu. Dans ledit clip, les trois interprètes portent des t-shirts bien trop petits pour eux, des tortues holographiques nagent dans le ciel et une baleine traîne près de la côte. Le tout est tourné en impro totale, sur les falaises d’Etretats. « Nos frères sont toujours en prison, ils nous envoient des snaps, on leur envoie des mandats. Maintenant, on peut se le permettre. On n’oublie pas. »

De ce son, il y a un avant et un après. Son succès a révélé le potentiel de 4Keus pour toucher, grâce à une fraîcheur inouïe, et malgré un quotidien parfois sombre. C’est alors que les propositions de gros labels pleuvent. Et qu’il est dur d’avoir les idées claires lorsqu’on ne se rend pas compte soi-même de sa valeur. Parmi toutes les avances, celle de Dawala, créateur du Wati B, se démarque. D’abord parce que Tyson, secrètement appelé mini-Dawala, était fan du parcours du producteur. Bné en rit encore : « Quand on est dans la voiture aujourd’hui avec Dawala et Tyson côté passager, c’est trop marrant. Il veut faire tout pareil que lui. Ils ont le même langage. Ils commandent les mêmes tacos ! » Ensuite et surtout, parce que Dawala a su leur parler sans détour de leurs forces comme de leurs faiblesses. « C’est le seul qui ne nous a pas vendu du rêve. Au lieu de parler chèques, on a parlé développement et durée. Ça nous a rassurés », confient les garçons. Rare et sage lucidité que de reconnaître ce besoin de protection face aux embûches qui peuvent joncher la route du succès. Il faut dire que pour le Wati B, l’expérience n’est pas sans rappeler la formation de Sexion d’Assaut quelques années auparavant, dont l’énergie et la fraîcheur ont, pour eux aussi, fait la recette d’un grand triomphe.

Et les embûches ne se font pas attendre : quelques jours après la signature, les sept amis, soudés comme une famille, se séparent en deux groupe dans des circonstances troubles. Sur Twitter, Snapchat et loin des 4000, les rumeurs circulent : on parle de coup de pression, de « grands qui contrôlent la cité », et de sept gamins au milieu de tout ça qui endossent, contre leur gré, le costume de poules aux oeufs d’or. 4Keus d’un côté, et 4Keus Gang de l’autre. De la cité à leur public, de plus en plus large après Hors Série Vol. 1, c’est l’incompréhension totale. 4Keus Gang, composé d’abord de HK, Leblack, Bouska et Peké, signe chez LoudSchool, ancienne label d’H Magnum. Bné, Djeffi et Tiakola – ainsi que Tyson – restent chez Wati B. « On ne s’attendait pas à ça, ce ne sont pas des potes mais des frères. Il y a eu des malentendus sur des détails et on n’a jamais pu s’expliquer. » Des détails pourtant ravageurs : dans le son « Le temps passe », 4Keus Gang accuse leurs frères de 4Keus d’avoir abandonné le quartier, en raison du succès qui leur serait monté à la tête. 4Keus répondent via « Extinction des feux », un morceau fait à contrecoeur, non pas pour « clasher » mais rectifier les accusations. « Ce morceau, on ne voulait pas le faire à la base. » Les jeunes vivent mal ce qu’ils traversent, et les raisons du conflit restent opaques au public. L’engouement était devenu monstre, et la simplicité qui guide leur musique s’accorde difficilement avec l’argent et la célébrité, deux concepts autant enrobés de lumière que d’ombre. Les Internets spéculent : le succès aurait éveillé les flammes de quelques opportunistes qui auraient voulu leur part d’un gâteau pas encore sorti du four. Au quartier, on nie. On continue de partager les deux groupes sans distinction. Pour Bné, Djeffi et Tiakola, c’est un handicap. Pour le public, c’est la confusion.

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Quand on demande aux jeunes si commencer une carrière en sachant ne pas être armés face à ce nouveau monde leur fait peur, ils répondent pourtant, avec détermination, que non. « Soit tu as confiance en toi, soit tu n’avances pas. Si nous-même on n’y croit pas, personne ne va y croire à notre place. » Leur innocence s’en va, ils semblent apprendre à travers ces épreuves. « On devient parano, on se méfie. On fait attention à ce que l’on dit, avec qui l’on parle, avec qui l’on traîne, confie Tiakola. On se rend compte que du jour au lendemain, on nous met quelque chose dans la tête et que ça peut nous diviser. On n’était pas prêts. » Les trois garçons sont encore sonnés. Au moment de cette discussion, ils avouent avoir eu beaucoup de mal à continuer la réalisation de leur mixtape au titre explicite : La vie continue. Sortir « Extinction des feux » les a un peu soulagés. Pour mieux redémarrer.

Autoroute du succès

La candeur et la spontanéité de 4Keus ont pris un sacré dos d’âne. Mais 4Keus a vite été remis sur la route : « On est plus appliqués, plus réfléchis. Sur l’écriture notamment, on se sent plus conscients, on a plus de thèmes et on vit plus de choses », réalisent-ils. Mais les garçons ont encore les étoiles plein les yeux. Et c’est là toute leur force. Surtout quand ils pensent aux connexions que leur ouvre le Wati B. Parti de la Courneuve, 4Keus prend désormais le large. Le 2 mars est sorti « C’est Dieu qui donne » avec Sidike Diabate, l’éminent artiste malien, l’un des préférés de Tyson. Autre star du Mali invitée sur La vie continue, Weei Soldat. Beaucoup d’amour figure sur cette mixtape, finalement sortie le 16 mars dernier. Les feats sont nombreux et la porte est grande ouverte pour rêver à des collabs plus grandes, “comme Booba par exemple !”. Là encore, le soutien du quartier est conséquent. Les snaps de la prison leur ont confirmé la grande attente. « On est à l’Ouest, on ne réalise rien. Mais tout se passe bien en ce moment et on espère que ça va continuer », nous dit Djeffi. Fin de l’histoire apaisée ? La veille de la sortie de la mixtape, le public assiste à une nouvelle péripétie de ce conte 2.0 : HK, membre initial parti chez 4Keus Gang et chouchou des réseaux, revient chez Wati B rejoindre Bné, Djeffi et Tiakola. Dans une vidéo très courte et sans filtre, il apaise les tensions, dément le conflit avec 4Keus Gang, dément aussi le communiqué de LoudSchool qui affirme que Wati B aurait vendu du rêve aux jeunes. Les autres garçons ne se sont pas prononcés, mais le monstre Internet y va de de ses théories. Sur fond trouble, l’épopée 4Keus s’écrit encore.

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