À la recherche de Kourtrajmé

« Mes amis de Kourtrajmé sont la nouvelle nouvelle vague », tels étaient les mots de Chris Marker, l’un des pionniers de l’essai cinématographique. Vingt ans après leur premier court métrage, Paradoxe perdu, et l’espoir d’un renouveau dans le cinéma français, Romain Gavras et Kim Chapiron ne sont plus les adolescents de quinze ans armés simplement d’une caméra familiale. Le premier est maintenant à la réalisation d’une dizaine de clips et d’un long métrage ; quant au second, il sort son troisième film, la Crème de la crème, aujourd’hui. Loin du raffut des premiers buzz hexagonaux produits par Internet et de la sensation « Pour ceux », que reste-t-il de Kourtrajmé ? Ce label qui a fait vendre, fantasmer et qui a été parfois mythifié, est toujours sollicité à chacune des actualités du tandem. Un poncif journalistique à écarteler pour savoir ce qu’il est bon de garder mais aussi de jeter.

Une histoire de famille

« La famille n’est jamais loin », tels étaient les mots de Kim Chapiron pour décrire l’état de Kourtrajmé, alors en pleine promotion pour Dog Pound. Même si les années ont passé depuis le lancement du collectif, en 1994, les liens tissés semblent toujours intacts et permettent surtout à chacun d’avancer artistiquement. Mais dans chaque famille le point le plus structurant reste la figure du père. Celui de Kourtrajmé demeurera incontestablement Vincent Cassel. Après avoir essayé de faire produire les deux fondateurs du collectif en jouant de ses connexions, l’acteur s’est retrouvé par défaut à occuper le rôle de producteur sur leurs deux premiers longs métrages. Mais au-delà de son implication financière, il incarne surtout l’image internationale de Kourtrajmé à un moment où la dimension du collectif reste locale. Lors du tournage d’Ocean’s Twelve, l’acteur distribuera des courts métrages à tout le casting et notamment au réalisateur Steven Soderbergh, qui tomba sous le charme de la musique du générique de Tarubi L’Arabe Strait, une des productions Kourtrajmé, Thé à la menthe. Ni une ni deux, le réalisateur appelle le compositeur du morceau, Nikkfurie de La Caution, pour la scène de la danse des lasers avec François Toulour. Une exposition inattendue.

C’est dans cette même logique de mise en avant de leurs premières œuvres au cinéma que la présence de Vincent Cassel assure une puissance artistique mais aussi commerciale. En effet, l’acteur à la renommée internationale offre des garanties au box-office que deux réalisateurs débutants sur le grand écran ne peuvent assurer malgré le prestige de l’appellation  Kourtrajmé. Mais ce choix peut être lu en dehors de toute perspective économique pour devenir la simple suite d’une logique fraternelle. En effet, il permet la recomposition à l’écran du duo Vinz (Vincent Cassel) et Bart (Olivier Barthélemy), l’axe fort des Frères Wanted. Car, à la ville comme à l’écran, le travail se fait en famille.

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C’est en cela que dans chacun de leurs films les deux réalisateurs gardent une place pour l’autre, pour son avis, pour ses compétences. Que ce soit par des caméos (Romain Gavras joue le rôle d’un brancardier dans Sheitan et Kim Chapiron celui de Youg Goth dans Notre jour viendra) ou par un travail plus technique. Pendant que Gavras prend la direction de seconde équipe dans Dog Pound et dans la Crème de la crème, Chapiron occupe le même poste dans « No Church In The Wild », le clip de Jay Z et Kanye West. Avoir un œil et une pensée pour l’autre, c’est ça la survie de l’esprit Kourtrajmé aujourd’hui. Si le collectif a longtemps été une famille recomposée en intégrant en son sein de nouveaux membres et adeptes pendant plusieurs années, depuis Sheitan, cette famille s’est décomposée.

Koutrajmé est mort, vive Romain et Kim

Le point d’orgue de Kourtrajmé restera Sheitan, qui reprend les codes, les thèmes mais aussi le rôle du personnage de Bart. D’ailleurs, on peut voir en ce premier film de Kim Chapiron une fin alternative au court métrage coréalisé avec Romain Gavras en 2003, Désir dans l’espace. Même sortie foireuse pour Bart, même embrouille avec le même couple, mais cette fois au lieu d’agresser sa victime d’un coup de bouteille et d’emballer une jeune femme dans son propre vomis, il finit la queue entre les jambes et l’arcade explosée. D’ailleurs, tout au long du film on croise une partie des protagonistes qui ont contribué à façonner l’histoire Kourtrajmé : Oxmo Puccino, Mouloud Achour, Mokobé, Tarubi, Nicolas Le Phat Tan et l’incontournable Joël le Gorille. Primate qui fait l’objet d’un des cinq piliers du Manifeste insurrectionnel de Kourtrajmé : « Je jure que Joël le Gorille apparaîtra dans chacune des productions Kourtrajmé. » Un respect global de cet institution qui fait de Sheitan un feu d’artifice parachevant dix ans de clips, courts métrages et autres bizarreries audiovisuelles. Un point d’orgue, mais surtout un point tout court.

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Car, depuis, Romain et Kim ont entamé un travail plus intime autant sur le fond que sur la forme, la patte Kourtrajmé s’est progressivement effacée et les deux frères se sont retrouvés face à la proposition cinématographique dans tout son éclatement et son immensité. La puissance du collectif qui résidait dans l’alternative proposée d’une esthétique de la rue ainsi qu’à l’effet de groupe s’est donc atomisée. Ils ont dû faire leurs preuves à nouveau. Kim Chapiron a privilégié les longs métrages et propose une approche plus épurée, ainsi que la force d’un travail scénaristique extrêmement dynamique. Quant à Romain Gavras, il impose son style, quelle que soit la forme audiovisuelle, son image tranche, son grain s’identifie. C’est cela qui fait du premier un réalisateur montant et apprécié et du second un vidéaste remarqué et réclamé. Mais entre les deux subsistent des liens qui constituent le ciment de leur relation cinématographique, un credo artistique.

Mettre la caméra dans la plaie

Ceux qui ont toujours revendiqué  « de ne pas justifier la gratuité des scènes gratuites », puis « de ne pas donner un sens à leur film mais de faire un film pour les sens » (respectivement deuxième et quatrième commandements du Manifeste insurrectionnel de Kourtrajmé), se tiennent à ces ferments idéologiques. C’est en ce sens que Gavras et Chapiron ont su rester Kourtrajmé. Tous deux n’hésitent pas à aborder des sujets touchant frontalement à l’humain et plus précisément à l’adolescence. Ils déclinent tous les deux le thème de la jeunesse sous différents angles : celle de la rue de Kourtrajmé à Sheitan, celle en quête d’identité sexuelle dans Notre jour viendra, celle des prisons juvéniles dans Dog Pound et, enfin, celle des dérives estudiantines d’HEC dans la Crème de la crème. En montrant la jeunesse dans tous ses doutes et sa violence, ils nous interrogent sur la société et son évolution, nous mettent face à nos responsabilités.

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Malgré cette (im)pertinence dans le traitement des sujets, les deux cinéastes mettent l’accent sur l’art, sur la caméra. Elle doit exalter les sens du spectateur, quitte à le mettre dans une position inconfortable, intenable même. C’est cette posture qui est déclencheuse de polémiques, on se souvient notamment des retours virulents face aux clips « Stress » et « Born Free ». À l’époque, la gêne était double, la violence des images mais aussi le silence de Romain Gavras refusant d’expliquer le sens de cette dureté. Un refus qui est le fruit d’un militantisme artistique pour ne pas influer sur l’interprétation des spectateurs. Une foi « kourtrajméesque ».

Le troisième long métrage de Kim Chapiron, La Crème de la crème, semble persister dans cette voie. La jeunesse, une autre jeunesse, y est scrutée pour aborder des thèmes qui feront encore frémir les parents d’aujourd’hui. Le réalisateur y observe la même rigueur dans l’appréhension du sujet, tout comme dans Dog Pound pour lequel il avait visité les prisons juvéniles du Midwest américain. Cette fois, c’est la matrice des hautes écoles de commerce à laquelle il s’est initié.

L’éducation artistique apportée par Kourtrajmé s’est associée à une approche plus personnelle du cinéma, mais toujours évolutive selon le sujet abordé. C’est en faisant l’addition de tous ces cheminements que le tandem Chapiron-Gavras conserve cette saveur singulière. Leur devise était : « Seigneur, ne leur pardonnez pas car ils savent ce qu’ils font. » Heureusement, car ce sont eux qui font bouger les lignes du cinéma français.

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