Alpha Wann : "Je ne pouvais faire aucun compromis dans ma musique, pas même pour l’amitié"

Alpha Wann : « Je ne pouvais faire aucun compromis dans ma musique, pas même pour l’amitié »

En une heure d’entretien, sa sonnerie de téléphone sonnera à trois reprises. Le thème musical de son smartphone ? « Holla Holla » de Ja Rule. Comme un indice de plus pour marquer sa différence avec le paysage rapologique actuel et les influences d’un artiste que l’on pourrait sans problème associer à une autre décennie. Celui que l’on a découvert sous l’étiquette 1995 s’efforce aujourd’hui de s’accomplir en tant qu’artiste solo et en tant qu’entrepreneur sous la structure Don Dada, qu’il a crée avec son associé Hologram Lo’. Sur de lui, minutieux et seul maitre de ses choix artistiques, Alpha Wann aborde avec précaution le virage du passage à l’âge adulte artistique. Après le coup d’éclat remarqué du premier volume et le succès commercial d’Alph Lauren II, on peut se dire que le rappeur de 26 ans est sur la bonne voie.

Un truc que les gens ne savent pas forcément : Alpha Wann est ton vrai nom civil.

[Rires, ndlr] Non, je le dis aux gens des fois mais ils ne me croient pas ! Alpha c’est mon prénom et Wann mon nom de famille.

Peux tu nous rappeler l’origine du nom Alph Lauren ?

J’aime beaucoup Ralph Lauren, et c’est un jeu de mot que j’avais trouvé au lycée, ou je m’étais dit que j’appellerais ainsi mon premier projet. C’est synonyme de qualité, j’ai vu mon père en porter, j’ai vu plein de rappeurs en porter. Je me suis dit que si mon père et ces rappeurs en portent, c’est que ça devait être un textile de qualité. Et j’ai roulé avec ça. Les gens aiment trop les Louis Vuitton etc. Moi ce n’est pas trop mon délire. Je préfère Ralph Lauren. Le textile dure et les couleurs sont belles.

Dans quel état d’esprit tu étais pendant la conception de ce projet ?

Je ne me sentais pas spécialement prêt pour un album. Et je ne voulais pas faire de mixtape car c’est un peu synonyme de poubelle pour beaucoup. Je me suis dit que j’allais faire comme 1995 et sortir deux EP avant l’album. Faire un second EP, plus ou moins dans la continuité du premier, mais qui ait sa propre identité musicale et un style différent du premier. Je voulais faire un truc qui n’ait rien à voir. Je préfère faire un truc différent et qu’on me dise qu’il est nul plutôt que l’on me dise qu’il est bien car il est comme le premier. Le premier correspond à une certaine période de ma vie et le second à une autre partie de ma vie. Il est différent en terme d’instrus, de contenus. J’ai un peu vieilli, donc ça se ressent dans les textes.

C’est important pour toi de présenter une nouvelle facette à chaque projet ?

C’est important oui, car sinon tu n’est plus un artiste, mais un artisan. Les gens te commandent une armoire, toi tu montes l’armoire, et tu recommences à chaque fois. Je veux à chaque fois faire différent, sinon ça devient du travail à la chaine. Et je ne suis pas dans ce concept-là.

Le choix de « 1, 2, 3 » comme single coulait de source ?

Oui c’était mon choix, mais par exemple mon associé Lo’ le déteste alors que moi je le kiffe de ouf. Il me fallait une plate-forme sur laquelle je pouvais rapper, un son un peu actuel. J’aimais bien l’instru, j’avais jamais taffer avec Richie Beats, ça fait longtemps qu’on voulait le faire, c’était le moment parfait.

Sur le morceau, t’entames ton couplet sur une anecdote : « Je fumais de la vieille beuh, j’étais en train de cailler/J’ai entendu mon son dans une Porsche Cayenne bleue/Je me suis dit : « fini d’bailler, faut mailler, ça y est. » C’est véridique ?

Oui c’est vrai, mais j’ai un peu grossi les traits, et ça s’est passé il y a longtemps. Je ne sais pas, j’étais assis sur un banc, je galérais, j’ai vu un mec passer, ce n’était pas une Cayenne bleue mais un 4X4 blanc. Le mec dedans écoutait un de mes sons et récitait une phase à moi, mais sur un son qui n’avait rien à voir avec la phase qu’il rappait. Il m’a vu, et ne m’as rien dit. Et je me suis dit le gars se pavane dans son SUV sur un de mes sons et moi j’ai froid et faim… Mais c’était il y’a vraiment longtemps.

Depuis le début de l’aventure 1995, on a peu l’impression qu’une aventure solo était inéluctable pour Alpha Wann, comme c’est un peu le cas pour Nekfeu.

J’ai toujours voulu faire des trucs en solo, mais je n’en ai jamais eu le courage en fait. Faire des trucs seul me prenait la tête, j’avais peur de me lancer. Mais depuis le début il en était question car quand j’écris mes textes, je les écris seul. Pendant longtemps je me disais que je vais attendre encore, mais je l’ai toujours su que j’irais en solo. Je prends plus de plaisir car dans un groupe il y’a des concessions. Là ça ne regarde que moi et celui qui fait l’instru, quand je rappe sur sa prod. C’est plus simple en terme d’énergie, mais c’est plus de travail. Mais personnellement je prends plus de plaisir, je choisis tout moi-même.

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Est ce que le succès d’un Nekfeu, critique et commercial, te met la pression ?

J’ai toujours su que ça allait arriver. Je n’en ai jamais douté. Et comment je me place par rapport à ça ? C’est mon gars, il sait faire plein de choses que je ne sais pas faire et est en train de tout niquer. En dehors de sa personne, plus particulièrement dans sa musique, il fait des choses que je ne sais pas faire, et qui moi ne m’intéresse pas de faire. Pas parce que je ne trouve pas ça bien. Il a la chance d’aimer beaucoup plus de choses que moi. Moi il y’a tellement de choses que je n’aime pas. Ma musique je la fais en calculant tout ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Lui il peut se permettre de rapper sur tellement de trucs différents. Moi je suis dans ma niche et je commence à maitriser mon feu dans mon dojo. Je comprends que son style soit plus populaire, le mien est un peu plus niché. Pas plus subtil, mais c’est pas du rap que tu peux te permettre d’écouter en surface. Pas qu’il fasse du rap qui ne soit pas profond, mais quand j’écris des trucs je pense qu’il faut les écouter plusieurs fois. Il arrive à trouver des bonnes sonorités, des bons refrains quand pour moi c’est des trucs qui me prenne souvent un peu la tête. C’est pour ça que je kiffe quand je l’écoute car ce n’est pas mon truc. Tous les gens qui savent faire des trucs que je ne sais pas faire, je suis souvent fan.

Dans une ancienne interview tu disais vouloir « rattraper » Nekfeu avant de songer à un nouveau projet commun entre vous deux ?

Ce n’est même pas une question de le rattraper, mais je veux d’abord installer mon truc à moi, avoir une fanbase qui connaisse mon univers. Pas forcément le rattraper dans le sens vendre autant de disques que lui, mais installer un truc que je considère respectable. Sinon ça sera seulement des gens qui vont écouter juste parce qu’il y a Nekfeu dedans, ça ne m’intéresse pas du tout. Et quand bien même, il faudrait qu’on se prenne la tête musicalement car on n’a vraiment plus les mêmes gouts. Et ça on le voit quand on chill au calme et qu’on écoute du son, quand ils kiffent une prod, moi je la déteste, quand ils la détestent moi je la kiffe, c’est souvent comme ça.

Quelle est la nature de ta relation avec Hologram Lo’ ?

C’est mon associé, c’est mon partenaire en crime. Sur ce projet, il a pas mal supervisé la production exécutive, il a fait la direction artistique. Bon, il ne sera pas DA sur le prochain, car comme on est trop potes, travailler ensemble c’est relou, on s’énerve vite. Mais c’est mon associé, mon partenaire et il a fait la moitié des sons sur le projet.

Dans toute cette nébuleuse L’entourage/1995, pourquoi tu t’es associé avec lui particulièrement ?

Tout simplement parce que quand on a fait le morceau « Réel » avec 1995, Lo’ et moi étions les deux à détester ce morceau ! C’est toujours le cas d’ailleurs. C’est parti de là. Puis on a commencé à développer des trucs ensemble. Quand je l’ai rencontré, il était déjà pas mal dans l’électro-house, autant que dans le rap. Et puis on s’est dit qu’on allait monter une structure, une plate-forme où on allait pouvoir montrer nos goûts aux gens, où on allait collaborer qu’avec des vrais cracheurs de feu, des gens qui savent faire de la musique, et de la musique différente. Après on n’est pas Bad Boy, ni Roc-A-Fella donc on peut pas se permettre d’amener 15 personnes et de leur dire qu’on va s’occuper d’eux. Il faut d’abord qu’on s’occupe de nous. On est en collaboration avec Caballero, avec un rappeur qui s’appelle Infinit, VM the Don, Diabi, Ocho aussi qui fait des sons… On commence à développer une fourmilière d’artistes talentueux et une plate forme sur laquelle on peut bosser et payer des gens. C’est comme ça qu’on peut monter, ensemble.

Devant le nombre important d’artistes présents dans tous les différents groupes, c’est difficile de ne pas froisser d’égos ?

Non parce que j’ai compris que je ne pouvais faire aucun compromis dans ma musique. Quand un truc ne me plait pas je ne peux pas le faire. Je ne peux pas non plus faire un truc pour l’amitié ou pour autre chose. Ce qui est important pour moi en ce moment c’est de m’occuper de Don Dada, et aussi nos trucs de groupes, mais on fait nos propres trucs avec DD, même si on fait parti d’une grande famille avec S-crew, Nekfeu, L’entourage, 1995 etc. Sur DD, on est sur notre propre niche, on développe la sonorité électro-house avec Lo’ et Diabi et VM the Don, et moi je suis dans mon rap et je suis dans mon propre délire, que t’aimes ou t’aimes pas, je fais ma propre sauce. Et de toute façon on commence tous à avoir des styles différents, donc on ne se met pas à dos qui que ce soit entre nous.

Votre histoire est marquée par des soucis et des imbroglios avec les maisons de disques ou labels, cela renforce un peu plus votre idée de l’indépendance et du Do It Yourself que vous prônez ?

On essaye de moins en moins d’aller voir des gens qu’on ne connait pas pour leur demander de faire des choses, mais plus de demander à des gens que l’on connaît. Sinon c’est compliqué. Après voilà, Believe, je les comprends, ils s’occupent d’Alpha Wann, pas de Madonna. Je comprends qu’il y’ait quelques petites erreurs mais de là à avoir ce qu’il s’est passé. Il y’a des disques qui n’ont pas été envoyés en fait, dès la première semaine. Les gens allaient dans des FNAC, demandaient des CD mais y’en avait pas, c’était un peu relou donc on a décidé de prendre une distrib’ avec laquelle on n’aurait pas ce genre de problème. Quand tu es un artiste en maison de disques, ce genre de mésaventure ne t’arrive pas. Tu as le tampon Universal qui approuve, donc le CD est mis où il faut, quand il le faut. C’est juste que quand t’es un petit ou un moyen chez un petit label, ça va être des problèmes, alors que là c’est Universal, ils vont nous respecter. Moi ce statut d’indépendant je compte le garder mais si demain j’ai un contrat avec lequel je peux faire un milliard par jour tout en restant sur le label, je vais signer. C’est juste qu’il faut qu’on soit en accord avec les redistributions et que les gens soient motivés. Pour le moment on travaille qu’avec nous-même car on sait qu’on est motivés, quand on verra des gens qu’on constatera motivés, on sera prêt à travailler avec eux.

D’où vient ce goût pour la technique dans ton rap ?

Je ne peux pas parler pour les autres, mais moi personnellement j’ai commencé dans ce délire-là instinctivement quand j’ai écris mes premiers textes. Je me suis rendu compte que quand les mots étaient un peu plus longs, ça faisait des plus belles rimes, donc j’ai commencé à être dedans. Et les rappeurs que j’écoutais étaient aussi dedans ; plus jeune j’allais au bled, y’avait des rappeurs qui étaient là-dedans, je commençais à capter plus ou moins. Et même quand j’étais nul, – pendant longtemps j’ai été très nul [rires] -, je savais plus ou moins ce qui était une bonne ou une mauvaise rime, en tout cas je croyais savoir. Puis le rap américain, new-yorkais nous a beaucoup « matrixé ». Je trouve que ça fait partie des seuls trucs que l’on a pu apporter avec 1995, c’est que tout le monde est devenu plus technique. Pas qu’on était les plus forts ou quoi que ce soit, mais à partir du moment où les gens se sont dits « ah ouais y’a des petits collectifs de Panam ou ça rap bien » maintenant le standard c’est qu’on fait un minimum de rimes.

Quand j’ai rencontré les gars de l’Entourage et de 1995, on écoutait tous plus ou moins des rappeurs qui étaient chauds et qui faisaient des rimes riches. Je pense qu’il y a aussi le fait que j’ai commencé, très jeune, je n’ai jamais voulu trop raconter ma vie personnelle. Les gars de mon quartier avec qui j’ai commencé à rapper étaient dans le rap de quartier, ils étaient plus deep dans la rue que moi. Ils ne rappaient qu’à propos du crime, donc direct je n’ai pas voulu faire ça. Raconter un truc que je ne vivais pas ne m’intéressais pas, raconter ce qui se passe chez moi non plus. Et les gens me connaissaient, ils savaient que j’allais à l’école et que chez moi c’était religieux etc. A l’époque j’aimais déjà qu’on attrape les rappeurs en flag, perso j’ai pu mentir spirituellement, mais je n’ai jamais menti quant à mon taux de testostérone lors de bagarres, de tirs ou des bandanas portés etc. Donc quand tu ne sais pas trop quoi raconter et que tu fais tes premiers raps, t’habilles un peu plus la forme que le fond. Ça à commencer comme ça. Ensuite on a pu équilibrer avec le temps.

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Avec 1995 comme L’Entourage, rendre hommage aux générations précédentes ou actuelles ne vous a jamais géné, contrairement à beaucoup en France?

Les gens s’inventent des personnalités, nous on a aucun problème a dire aux gens qu’on kiffe ce qu’ils font. Après ce n’est pas parce qu’on a dit qu’on kiffe qu’on veut faire des feats. ou gratter quoi que ce soit, on est juste des fans de rap, c’est ce qu’on est à la base.

Comme pour Dany Dan, avec qui on t’a pas mal été comparé pendant pas mal de temps ?

Quand j’ai voulu faire du rap et commencer à écouter du rap français, il faisait partie des quelques gars que je trouvais fort donc pendant longtemps je prenais ses intonations mais c’était il y’a longtemps. Et puis le fait que j’avais une voix qui comme lui, ne soit pas vraiment grave, que je sois beaucoup dans le swag, plus les tournures littéraires… Au bout d’un moment j’ai capté en quoi les gens disaient ça et j’ai fait en sorte que ça ne sonne plus comme lui. Mais après on me le disait beaucoup plus quand j’étais plus jeune. Depuis que je suis connu dans le rap, on me l’a beaucoup moins dit qu’a mes débuts. J’ai fait un taf d’épuration de mon style Dany Danesque !

Dans ta façon de faire de la musique et aussi dans ta stratégie, t’es un peu hors temps dans une époque ou sortir en quantité et rapidement est devenu la norme ?

Quand je fais les choses j’essaie de les faire bien, c’est à dire que pour des morceaux, il faut les mixer, ça va me coûter de l’argent. Ensuite je vais vouloir faire des clips, je vais devoir dépenser beaucoup d’argent pour un projet gratuit. Quand je me sentirais prêt à proposer plus de pistes, je pense que ce sera mon premier album, mais une mixtape je n’ai pas l’impression que les gens l’écoutent entièrement. Et puis pour avoir un mixage carré va falloir que je paye un gars, pareil pour le clip. Cela veut dire que si je ne fais pas directement plein de concerts pour revenir dans mes frais… Je pourrais le faire mais je n’aurais pas le temps de faire une tournée parce qu’après j’ai 1995, j’ai plein de trucs à coté et surtout avec Lo’ on essaye de développer Don Dada. L’après-mixtape prendrait plus de temps que de faire la mixtape. Donc je préfère donner en petite quantité et que ce soit de la vraie qualité.

Comment tu repartis ton temps, est ce que 1995 passe toujours en priorité ?

Ouais, c’est le projet prioritaire, même si avec nos projets on n’est pas forcément disponibles. J’ai fini Alph Lauren II, Nekfeu a sorti sa réédition, le prochain truc qu’on va faire c’est l’album 1995.

En adoptant cette stratégie de rareté artistique, tu n’as pas peur d’être oublié ?

Non ça ne me dérange pas, par exemple de ne pas être appelé sur des projets car il n’y a pas un rappeur qui me rendra triste en ne m’invitant pas sur son album. Le moment où je kiffe le plus le son c’est quand j’écris et que je fais ma musique tout seul. C’est vrai que ça pourrait arriver mais c’est aussi pour ça que j’ai L’Entourage et 1995. Avec 1995, on continue à faire des albums et avec L’Entourage, où il y a plein de rappeurs talentueux, je suis souvent sur leurs projets. Je reste toujours la tête dans l’eau. Je ne me sens pas encore au maximum et je préfère me donner à fond dans un album 1995 et qu’il pète tout, plutôt que faire un truc à la va-vite. En fait je ne me sens pas prêt musicalement, je ne sais pas trop encore ce que je veux en terme d’instrus, donc c’est surtout pour ça que mon album je le laisse chiller un peu. Faudrait que ce soit du brand new shit, brand new swag, faut que ce soit différent, je ne veux pas refaire les mêmes sonorités, les mêmes chansons.

Cette volonté de prendre son temps, ça traduit pas une peur de l’échec ?

Non, je n’ai pas forcément peur de l’échec, je suis habitué à l’échec depuis que je suis petit ! [rires]. Parce que je ne compte là-dessus. Que ça se vende à 2000 disques, 1 ou 10000, ce n’est pas ça qui va me faire dire que le projet est bien ou pas. Tant que les gens me disent que le projet est chaud, que j’ai des concerts et que les gens sont prêts à y aller, ça veut dire qu’ils ont kiffé. Et s’ils ont préférés acheter un autre truc, bah ce n’est pas grave. Mais tant qu’ils écoutent mon truc et qu’ils en parlent autour d’eux. Je connais tellement de rappeurs qui m’ont influencé et qui n’étaient écoutés que par deux ou trois personnes, tellement de gens que je considère moi comme des stars et que personne ne connait… Tant que je fais des concerts et qu’il y a des gens prêt à crever là avec toi, ça ne me dérange pas.

Comment tu vois justement tout ce qui se passe dans le game aujourd’hui ?

Comme je te dis, moi je suis un fan de musique. Même dans ma façon de travailler, je ne demande pas aux gens de faire comme moi ou de travailler ou d’être comme ceci ou comme cela. Si les gens aiment bien se répéter ou faire deux fois le même son, bah moi dix fois le même son, je peux le kiffer aussi. Et puis je suis content de faire un truc où ce n’est pas pareil. Et si les gens faisaient pareil, je serais encore obligé de faire un truc différent. Non, moi je kiffe à fond, parce qu’il y a plein de trucs différents. En ce moment il y a des sonorités un peu « cainfri » qui vont débarquer, il y a les sonorités un peu électroniques rapides, la trap normal, la trap 2.0. Moi je kiffe, il y a pleins de styles différents, ça m’inspire à fond.

Ah ouais ? Par exemple quand t’entends des Gradur, des Niska, des Jul… tu arrives à trouver des trucs intéressants ?

Ah fond ! De toute façon, personnellement je m’influence de tout. Un baron qui va dire une phrase dans ma tess’, ça tournure de phrase va me marquer et je vais être influencé. Je suis influencé par tout ce que j’écoute. Mais quand je trouve un truc beaucoup trop incroyable, j’évite de l’écouter, parce qu’après ça m’influence et instinctivement, sans faire exprès, j’essaie de faire pareil. Mais je sais qu’avec certains gars de l’équipe, -parce qu’il y en a qui ne veulent pas-, on peut se mettre n’importe quelle radio et se prendre la playlist. Que ce soit Alonzo, que ce soit Jul, que ce soit Gradur, si le son est chaud et que les flows sont chauds, il n’y a pas de questions à se poser. Au bout d’un moment, j’ai arrêté de me poser des questions, genre est-ce que ça c’est bien, est-ce que c’est pas bien ? Est-ce que quand j’écoute la musique, ça me fait bouger la tête ?

On imagine tellement pas les mecs de l’Entourage bouger la tête sur « Sapés comme jamais ».

Ah et pourtant dans l’équipe, il y a des fanatiques ! Après moi tous les sons cainfris, je suis un fanatique. C’est instinctif. Je n’ai même pas le choix d’aimer ou pas. Mon corps bouge tout seul.

D’ailleurs dans une interview, tu parlais de limite d’âge qui est un peu une hantise chez beaucoup de rappeurs. Tu disais, « dans six-sept ans, je ne me vois pas… il va faire la même chose et si je n’ai pas percer je vais me poser des questions. »

Moi ce que j’appelle percer, c’est gagner assez d’argent pour pouvoir payer les gens avec qui je travaille et me payer moi-même. C’est ça que j’appelle percer. Ce n’est pas être en couverture de Voici ou sur TF1 à 20h. C’est pouvoir gagner de l’argent et payer les gens avec qui je travaille et puis générer de l’argent. Après c’est juste qu’au bout d’un moment, pour moi le rap qui est trop léché, jamais vulgaire, ça ne m’a jamais intéressé. Et je ne me vois pas dire des gros mots trop vieux, tu vois ce que je veux dire ? Je veux une grande famille, une famille kainfri tu vois et il y a trop de jeunes, trop de petits… Et déjà là, je dis beaucoup trop de gros mots et de conneries par rapport aux jeunes qu’il y a dans ma famille. Je ne me vois pas continuer jusqu’à je ne sais pas quel âge, à dire des gros mots. Même pour n’importe quelle somme d’argent on n’est pas trop comme ça dans ma famille. Et je ne me vois pas faire une autre musique ni autre chose que du rap. Je trouverais d’autres business dans le rap, mais je ne me mettrais pas en avant.

T’as l’air pas mal attaché à la notion de famille. Quel est ton rapport avec ton pays d’origine, la Guinée ?

L’endroit d’où mes parents viennent. C’est le pays d’origine de toute ma famille. On a la chance de ne pas avoir été délocalisé par l’esclavage, et il faut toujours apprécié ses racines. Et puis il faut essayer d’améliorer les choses là-bas. Pour moi, pour chaque personne qui a des parents d’une certaine origine et dont les parents sont venus ici à une époque où on immigrait beaucoup, c’est un devoir d’essayer d’améliorer le pays de tes parents. Après je ne te dis pas qu’ils doivent dire « Nique la France », qu’ils partent en disant « Je vais au bled. » Non. Et puis si tu ne prévois rien, tu ne vas rien faire là-bas. Il suffit, quand t’es jeune, d’essayer de commencer à créer des trucs là-bas. Comme par exemple Akon qui a installé des panneaux solaires, par exemple, dans mon village, les gens ont de l’électricité grâce à lui. C’est motivant. Donc ouais, j’aimerais aider le pays. Et puis les gens se feront respecter en France, quand ce sera calme dans leur pays. Tant que ce sera la galère en Afrique, ils ne respecteront pas forcément les renois.

Ce serait notamment ton grand cousin qui t’aurais plus ou moins initié au rap.

C’est mon sensei ! Lui est né en 82, moi en 89. Je crois qu’on a du vivre ensemble à partir de 92/93, lui il était déjà dans le rap. Il était déjà allé aux Etats-Unis et on était dans le 9-2, donc on était déjà très rap français. Il m’a fait écouter du rap depuis mon enfance. Lui n’était pas trop Sages Po. Il était plutôt Lunatic, Ärsenik et du rap américain surtout. Il était dans les raps sombres plutôt. Il aimait le rap français sombre. Il m’avait donné la cassette d’Ärsenik « Quelques gouttes suffisent », c’était en 98/99, donc celle-là, je l’ai écouté. Ensuite il y a eu « Les Princes de la Ville » qui est sorti et que j’ai eu aussi. Et ensuite je ne sais pas, j’ai dû acheter un CD d’Eminem et j’ai commencé à m’émanciper à partir de 14 ans. Dès le collège je me suis dit que je voulais faire du rap, parce que j’ai capté que j’étais paresseux, que je n’étais pas quelqu’un qui aime se lever le matin. Je n’aimais pas l’idée de travailler pour quelqu’un que je trouvais moins intelligent que moi. Je détestais tous ces trucs-là et en même temps je kiffais le rap, donc je me disais que c’était mon truc. [Quand je fonde 1995 avec Areno Jazz], je pense déjà à ne pas travailler, à ne pas avoir de 35h. Mais je pense surtout à ma passion. Je suis jeune, pour moi le travail c’est loin, mais je me dis quand même que ce n’est pas ça que je veux faire.

Un dernier mot sur ton année 2015 et sur ce qu’on peut te souhaiter en 2016?

C’était fantastique 2015. Ils ont ramené beaucoup de nouveau swags dans le rap français. Donc vive 2015. Pour 2016, Plein de concert hein ! La santé et la prospérité.

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