Ash Kidd : « Beaucoup font trop d’interviews et pas assez de musique »

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Ash Kidd vient de sortir son quatrième EP, STEREOTYPE, un nom surprenant à l’ère du mélange des genres. Depuis les années Soundcloud jusqu’à sa tournée dans toute la France aujourd’hui, le rappeur et beatmaker trace sa route en solitaire. Au point de n’avoir jamais accordé d’entretiens aux journalistes avant ce mois de mars 2018. Intrigués par les multiple facettes que cache son r&b spleenétique, on a cherché à en savoir plus.

Pour l’une de ses toutes premières interviews, Ash Kidd nous donne rendez-vous au Paris Breakfast, un speakeasy parisien qui colle bien avec l’image du rappeur : lumières tamisées, bouteilles d’alcool clinquantes et décorations mordorées : le ton est donné. En entamant la discussion avec l’artiste, difficile de savoir si l’on se rapproche ou si l’on s’éloigne un peu plus de sa personne. Ses réponses sont tantôt sibyllines, tantôt lapidaires. On se dit qu’on n’aura jamais le temps, en trente minutes, de le cerner, lui qui livre des bribes de son intimité dans ses projets sans jamais vraiment rien laisser échapper de son histoire. Qu’importe, celui qu’on appelle Claude Bourgeois est un être vaporeux certes, mais sa voix est assurée et l’intrigue bien ficelée. Ash Kidd joue tous les rôles qu’il s’invente et sa schizophrénie poetic détonne de façon étrangement agréable d’une industrie musicale réglée à l’heure de l’hybridité. Reste plus qu’à lire entre les lignes de ses premiers mots.

Photos : @alextrescool

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Quand on essaie de circonscrire qui tu es, on a vite le sentiment de se perdre entre plusieurs Ash Kidd. Tu utilises au moins trois pseudonymes différents, pourquoi ?

« Ash Kidd », c’est l’enfant cendre… C’était juste un délire au début. Ça fait quatre ou cinq ans que j’utilise ce nom. J’ai juste choisi de m’appeler comme ça, il n’y a pas de trucs particuliers venant de moi. Je cherchais seulement à me créer un personnage. Ça n’avait pas vraiment de grande signification. Ça sonnait bien. J’étais un enfant, je fumais beaucoup.

C’est fini d’être un enfant ?

Oui ! Mais je fume encore. Je suis toujours Ashes…

Et Claude Bourgeois, c’est une invention ?

C’est un autre personnage. Claude Bourgeois, c’est un gars un peu bizarre. C’est moi et c’est la vie que je mène en dehors de la musique. J’ai aussi cette impression que c’est lui qui fait mes instrus, que c’est lui qui pense à ce que je dois faire dans la musique. C’est lui qui pense à Ash Kidd. Ash Kidd, ce n’est qu’un support. En fait, j’ai eu plusieurs noms et je n’aimerais pas dévoiler mon vrai prénom. Mais, si tu cherches dans mes sons, surtout dans morceaux à l’ancienne, tu peux le trouver. En fait, au début je m’appelais Jay Dreaming, et avant ça je m’appelais CJ, avant ça MCS, et après j’ai continué de changer de noms dans les différentes périodes que j’ai eu de ma vie. J’ai jeté des personnages pour en prendre d’autres. 16poetic c’est parce que 16 c’est mon chiffre. Je suis né le 16 aussi. Et voilà « poetic » c’est pour la vibe, c’est pour la chanson, c’est qu’un nom pour les réseaux. En fait, j’ai vraiment plein d’idées de personnages et de noms, et j’aimerais commencer à exploiter tout ça dans les détails ; faire d’autres projets, faire d’autres trucs, parce que je me rends compte que les gens sont un peu perdus et j’aimerais creuser ce sujet. Même moi je ne me suis occupé que d’Ash Kidd : là je suis dedans et c’est moi, c’est mon univers, et c’est ce que je suis maintenant… 16poetic peut peut-être cacher une autre phase.

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Tous ces pseudonymes vont de pair avec le fait que tu ne donnes pas d’interview et que tu crées du mystère autour de toi. Ça te rend moins traçable. C’est un truc qui t’amuse ?

Ouais, j’aime bien être rare. Je voulais mettre davantage la lumière sur ma musique que sur moi.

C’est une valeur ajoutée d’être rare dans la musique aujourd’hui selon toi ?

Je pense que si t’as rien à dire, tu devrais ne rien dire. Dans l’industrie… Je pense que chacun ressent le truc à sa façon. Mais en ce qui me concerne ça fait partie d’un tout. J’essaie toujours de mettre le pouvoir sur ma musique, mes chansons sont des interviews. Là-dedans il y a toutes les réponses sur ce que je vis, ce que je ressens. Mais aujourd’hui j’ai plus de choses à dire qu’avant, franchement. Je commence à vivre des trucs un peu puissants. Des trucs un peu plus sérieux qu’avant, ça commence à prendre une autre tournure. Hors de ma musique, je suis quelqu’un. J’aime bien m’exprimer, parler à ceux qui ne me connaissent pas et parler à mes fans. Ce n’était pas un jeu de ne pas faire d’interviews. C’était juste que je ne me sentais pas de parler. Je préférais rester dans mon coin. Mais là j’ai des choses à dire, des gens à rencontrer ; du coup l’envie de parler m’est venue ces derniers mois et avec le temps, la musique, comment ça a mûri, j’ai décidé d’en faire.

Tu penses que toute cette énigme te protégeait et que c’est une façon de baisser la garde à présent ou tu le prends comme une opportunité nouvelle de t’exprimer ?

Je vois tout ce que je fais comme une opportunité ! Franchement, je n’ai pas de grands sentiments là-dessus. Ma manager m’a demandé si je voulais m’exprimer, et j’ai dit : « Vas-y, on y va ! » Mais d’une certaine façon, les gens vont continuer à ne m’entendre parler qu’à travers ma musique. Le truc de l’énigme, je dirais plutôt que c’est ma façon d’être dans la vraie vie.

Il y a du code quoi !

Y’a du code dans la vraie vie ! Ça décode sale ! Sérieusement, en dehors des concerts etc., je suis vraiment quelqu’un du genre : moins on me voit, mieux je me porte. Je suis dans mon coin. Tout ce temps, j’ai fait ce qui me semblait bon pour moi, et c’est clair qu’il y a un côté vital. J’aime vraiment la musique, je veux faire du son. Et je pense qu’il y a aussi beaucoup d’artistes qui font trop d’interviews et pas assez de musique.

« Moins on me voit, mieux je me porte »

Pourquoi as-tu appelé ton dernier projet STEREOTYPE ? Tu n’as pas peur justement qu’en jouant la carte du secret à fond, ton public et les médias pensent que tu es une construction ou te considèrent comme une sorte de cliché du brun mystérieux ?

Ça fait partie de ma vie. J’ai rencontré plein de gens et j’ai toujours eu l’impression d’être un stéréotype. « Ouais t’es métisse, t’as les filles, tu fais du son, tu fais des soirées… » Beaucoup de gens me font ressentir le truc, et il y a beaucoup de fois où je me sens un stéréotype. Voilà pourquoi j’ai appelé le projet comme ça. C’est un clin d’œil. Et le message c’est aussi de dire : je suis un stéréotype, mais regardez ce que je fais. Si vous voulez me traiter de stéréotype, me mettre dans cette case-là, j’accepte d’en être un, mais regardez bien ce que je fais.

Mais tous ces thèmes que tu abordes : la weed, les meufs, l’alcool, les palmiers, les voitures, est-ce que ce n’est pas une sorte de monde fantasmé, un american dream pour l’avenir ?

Ben non, je suis dedans. J’en parle parce que je suis dedans. Je pense que moi j’ai une façon particulière de le dire, mais sinon c’est ce que tous les gars de mon âge vivent : les relations amoureuses, les drogues que tu prends (si tu en prends), les endroits où tu vas, les gens que tu rencontres, c’est ça. C’est la vie quotidienne.

Je doute que les palmiers et les grosses bagnoles soient un dénominateur commun dans la vie de tout le monde. Après, je ne suis jamais allée à Strasbourg… [rires]

Les palmiers c’est pas à Strasbourg ! Mais c’est mon truc préféré. Je ne sais pas comment t’expliquer… Tout le reste y est. Et si je suis en vacances, je vais me poser sous un palmier, fumer mon joint. Faire mon truc, faire ma ride. C’est juste un mode de vie. Si ton mode de vie c’est les hôtels, Netflix et les cinémas, tu vas parler de ça. Moi c’est de sortir et rider avec mes potes. Partout où on va. C’est pas un endroit, c’est mon monde. C’est ce que je vis. Tu sais, c’est physique. Palmier ça veut dire soleil, et tout ce qui va avec. Qui veut la pluie ? Qui veut la tempête ?

Ce décor unique et, si j’ose dire, ton obsession pour les femmes, tu ne te lasses pas d’en parler ? Ou plutôt, tu n’as pas peur de lasser ton public ?

Je parle naturellement de ce qui m’arrive. Je ne dirais pas « me lasser » mais je dirais que je raconte ma routine. C’est ça qui me parle et qui me fait vivre. J’ai écrit beaucoup de sons où j’étais hors du sujet et j’écris beaucoup d’histoires aussi, comme j’ai fait pour Lolita par exemple. En l’occurrence, je suis sorti de ma routine à moi pour raconter quelque chose et je pense faire plus de sons comme ça dans le futur, j’en ai déjà sur la route là. Mais je ne peux pas m’inventer une vie, je parle de ce qui m’anime.

Il y a un passage qui m’a touchée dans CRUISE, c’est une sorte d’interlude très rapide qui s’appelle « 72h ». C’est comme si tu avais vraiment eu besoin de parler de cette fille, et pourtant tu n’en as pas fait une chanson.

Tout est dit dans le son. C’est que soixante-douze heures, c’est un week-end… C’est une petite relation, donc c’est un petit son !

Quand on regarde les vidéos de tes concerts, on ne voit que des filles dans le public. Quel regard portes-tu sur ce phénomène ?

Est-ce que si je te dis que je préfère qu’il y ait plus de filles que de garçons, c’est une réponse [rires] ? Non… Je pense que je ne suis pas un rappeur français ordinaire. Je parle plus aux filles qu’aux garçons. Et même dans la vraie vie, je parle plus aux filles qu’aux garçons ! J’ai conscience que j’ai des fans, je fais la différence. C’est tout, peu importe les messages, peu importe ce que je reçois, je prends l’amour des fans. J’écris des histoires et je vois bien à qui ça parle. Plus aux filles sans doute parce qu’il y a plus de sentiments que de haine. Il y a un moment où il faut dévoiler ces sentiments-là et moi je le mets en musique donc c’est un rap différent de ce qui se fait aujourd’hui en France. Ça ne revendique aucune violence.

Quand je t’écoute je me dis que t’es passionné par la musique et que c’est ta vie, et en même temps je me demande si tu ne vas pas prendre l’oseille, acheter une baraque à ta mère, une Jeep noire à ton père et tout arrêter.

Non, je vais toujours faire du son je pense. Je n’ai jamais fait du son pour gagner quelque chose. Si je gagne quelque chose c’est vraiment… Je ne pourrais que remercier Dieu et ma famille. C’est eux qui m’ont poussé à faire du son, qui m’ont poussé à me mettre dedans. J’ai fait de la musique avant internet, avant tout ce bordel-là et je ferai toujours de la musique. Après, est-ce que c’est ce que je vais faire pour rassasier mes proches jusqu’à la fin de ma vie ? Je ne sais pas. Mais je suis vraiment passionné par ça. Faire des instrumentales, écrire des morceaux, c’est un truc dont je me suis imprégné depuis bien des années mais j’ai d’autres rêves en tête.

Dans tes chansons, tu évoques la cité, ta sœur, le fond de la classe… Mais on ne sait vraiment pas grand-chose de ton histoire.

Tu ne vas pas trouver aujourd’hui ! Mais oui, j’ai une petite sœur et des grandes sœurs.

Donc la femme a toujours été la figure numéro un dans ta vie.

Ouais, carrément. Et sinon… Il faut écouter les sons. Il faut chercher pour trouver : je viens d’un quartier de Strasbourg, d’une zone urbaine et j’y ai vécu un tas de trucs. Plusieurs collèges, plusieurs relations, plusieurs drogues, c’est tout. Il n’y a pas d’identité, c’est quelque part. Ça s’est passé quelque part. Je ne représente rien.

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Comment en es-tu venu à faire de la musique ?

J’ai commencé à faire des instrus assez tôt. Au début, j’ai reçu un piano, j’avais dix ans, c’était un petit piano où tu ne pouvais pas aligner deux lignes. Après, j’ai fait trois ans de batterie, j’ai fait mon solfège… À moitié… Puis je me suis procuré un gros piano Yamaha et c’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais faire ça. J’ai fait des instrus. J’ai commencé à en faire des dizaines et des dizaines. Avec tous ces sons je me suis dit : « pourquoi je ne mettrais pas ma voix dessus » ? Et ensuite je suis allé en studio. Dans notre ville, tout le monde se connaît : tous les danseurs se connaissent, tous les djs se connaissent, c’est un petit truc. Et moi j’ai toujours été dans le côté artistique de la ville. Par là, j’ai eu l’opportunité d’aller en studio, j’ai fait un premier son, et j’ai commencé à kiffer. J’en ai fait un deuxième, un troisième, un quatrième… Jusqu’à ce que j’en arrive là.

Ton influence R&B vient de cet entourage-là?

Non, elle me vient clairement des Etats-Unis et de tout ce qui se faisait avant. Dans le rap je trouve qu’il y a des instrus vraiment incroyables mais dans le R&B [il prononce air’n’b], j’ai été attiré très tôt par les mélodies et la musicalité. Ça m’a mis un coup. Tu peux dire en écoutant ma musique que j’en ai écouté et que j’en écoute toujours. Je pense que c’est quelque chose de dévoiler ce côté-là, ça a été une grosse étape dans ma vie de mélanger le R&B à ma musique. Mais je sens aujourd’hui que ma musique est faite de ça. Tous les groupes, les boys bands, les Ne-Yo, les Chris Brown, les Omarion, etc., m’ont bercé.

Donc ton freestyle Claude sur YouTube, c’était juste une passade rap ?

Je me disais : « je vois tout le monde qui essaie de rapper et de sortir des flows, vas-y je vais sortir des flows » ! Et c’était surtout que ce soir-là on était… On était défoncés… J’avais ce son-là… Et on était dans le délire… Mon cameraman a proposé qu’on fasse tout de suite le clip. C’était juste un épisode.

C’est l’une des rares vidéos où l’on voit ton entourage. Le personnage que tu crées est assez isolé.

Je suis très solitaire. Je passe beaucoup de temps tout seul et j’ai quelques vrais amis mais on n’est pas du genre à se montrer. Si tu vois mes amis ce sera toujours sous une vidéo calculée. C’est pas « en bas d’un bâtiment et on shoot un clip ». Tu sais, je prends la musique au sérieux et quand je fais une vidéo ce n’est pas pour essayer de représenter quelque chose ou quelqu’un. Mais dans Aquarium on voit aussi mes amis proches.

Tes « pables » ?

Ouais, mes pables, c’était un délire pour Cruise ça.

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Il y en a un qui apparaît régulièrement par ailleurs, c’est Antonin Naim Adjé, alias Hotel Paradisio. Vous êtes un vrai binôme ?

Comment dire… On a connu beaucoup d’époques ensemble. On a une alchimie que je n’ai eu avec aucun autre artiste français jusqu’ici. Parce que c’était pas qu’un artiste que j’ai rencontré comme ça, on est devenu potes d’abord. J’ai réalisé une de ses vidéos, ensuite il a réalisé mes vidéos et puis je l’ai poussé dans le son. En fait, Antonin a toujours fait de la musique mais quand on s’est rencontrés il faisait surtout de la vidéo. Alors on a fait des projets vidéo, on a fait des sons qu’on n’a pas sorti… Et un jour on s’est posé et je lui ai dit qu’il devrait le faire pour de vrai. Je lui ai dit : « Montre-leur, montre-leur ce qu’on vit. Parle-leur de ce que t’as vécu, de ce que tu sais, crée toi ton personnage. » Il en est sorti Hotel Paradisio.

Pourquoi as-tu fait appel à d’autres producteurs sur Mila 809 alors que tu es toi-même beatmaker ?

Je n’ai pas vraiment fait appel à d’autres producteurs. C’est pas une histoire de labels, j’ai le mien de toutes façons, Rose Moon. Ce sont des rencontres que j’ai faites, ça part sur un « j’aime bien ce que tu fais, on devrait faire un truc ». C’est feeling sur feeling. Twinsmatic, ça fait longtemps que je travaille avec eux, notre premier son c’était Loft je crois, mais des années avant on avait déjà travaillé ensemble, avant qu’ils travaillent avec Booba. Et avec Dany [Synthé, NDLR], c’était un autre feeling. J’ai signé avec ma manager [Anne Cibron] donc je l’ai rencontré. J’ai toujours apprécié les beatmakers en France, ils font beaucoup de trucs différents. Dany a travaillé pour Gims, Mister You, Florent Pagny… Moi c’est ce qui me fait kiffer. Quand on s’est retrouvé en studio c’était vraiment naturel, on a fait Lolita assez rapidement. C’était une opportunité de faire un morceau avec lui, c’était lourd ! La vibe était bonne.

Tu te sens proche des autres artistes du moment ?

[Il fait non de la tête.]

Tu te sens seul alors ?

Ouais, je me sens seul et c’est ce qui me fait kiffer.

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