Bardamu : "Enfant de la balle"

Bardamu : « Enfant de la balle »

Les mœurs des quartiers populaires français excitent pas mal de monde. Le sociologue, évidemment, qui y plonge ses mains froides de statisticien pour théoriser et écrire des livres ; la ménagère de plus ou moins 50 ans qui vérifie si elle se sent en sécurité à la lumière, ou à l’obscurité, de certains reportages ; et les grosses bouffonnes « judéo-chrétiennes de race blanche » qui s’offrent des sorties médiatiques épicées pour dissimuler maladroitement leur viscérale inhumanité. Pour ma part, le quartier populaire est surtout devenu une adresse concrète aux alentours de mes 13 ans. En provenance d’un IIe arrondissement paisible, je débarque dans la cité de la Grange-aux-Belles, à Colonel Fabien, avec quelques appréhensions de jeune Blanc privilégié. Mon cœur fleur bleue et mes biceps de puceau dépressif font de moi un être plus proche de Bridget Jones que de Conan le Barbare…

 

 

 

1991. J’ai 13 ans… la vie devant soi, les devoirs, les premiers centilitres de sperme, le Clearasil. L’âge ingrat dans toute sa splendeur. Fort heureusement, les premiers soubresauts du rap français chamarrent de couleurs vives mon existence de bouffon sans envergure. Rap, donc, mais aussi graffitis, football et, bien sûr, masturbations en rafales, qui sont autant de joies égayant ma petite barque adolescente.

La cité de la Grange-aux-Belles est un bloc de béton à dominante orange solidement arrimé entre le canal Saint-Martin et le siège du Parti communiste français. Deux rues piétonnes transpercent de part en part des immeubles faits de résidences et de HLM. Une population middle class en côtoie une autre moins argentée dans une relative indifférence parisienne. Pas de grande insécurité, mais çà et là des cailleras grappées qui bicravent leur ciboulette.

Ma mère nous installe au 8e étage d’une des résidences. Notre immeuble est propre, sobre, presque feutré. L’appartement est spacieux, avec un balcon qui domine le cœur du complexe où de vives joutes footballistiques scarifient un terrain de handball. La vue offre un panorama urbain dégagé, où l’œil distingue les HLM en face avant de s’accrocher, plus haut, et immanquablement, au Sacré-Cœur comme à un portemanteau.

 


« Mon cœur fleur bleue et mes biceps de puceau dépressif font de moi un être plus proche de Bridget Jones que de Conan le Barbare. »


 

Les premier temps, je fais profil bas et m’acquitte de mes corvées de courses sans musarder. Le regard des autochtones jauge mon enveloppe fragile sans beaucoup de tendresse. Il serait alarmiste de dire qu’un halo menaçant plane sur mes clavicules saillantes, mais d’instinct je perçois la nécessité de faire tamponner mon identité par l’administration. La solution la plus simple est en fait pour moi la plus compliquée. Elle consisterait à traîner un peu dans le coin, serrer quelques mains avec l’œil ferme, me battre dès que mon honneur est en ballottage, me faire une place avec les couilles et les tripes. Oui mais, voilà, mes bourses sont trop régulièrement auto-vidées pour être d’un quelconque secours et mes tripes sont réservées aux fonctions digestives. Je fuis le conflit et la violence, j’aime les golden retrievers, lis Strange, Astérix et Benoît Brisefer. Je suis une vraie couille molle pusillanime, inapte à inspirer d’emblée la crainte ou le respect. Une seule caractéristique peut me sauver la mise : ma pratique assidue du football. Sans être un talent de la discipline, je commence à maîtriser mon crochet court et affiche un succédané d’élégance balle au pied. La mine solennelle au balcon, lunettes de Francis Heaulme sur le pif, mulet à la Chris Waddle au vent, je décide que le football sera mon levier jusqu’à la respectabilité.

Du 8e étage où je réside jusqu’au terrain de hand-foot il y a un dénivelé abrupte que je me dois de parcourir sans fléchir, une sorte de colimaçon initiatique qui me mènera jusqu’à l’arène. Je suis clairement un héros de tragédie grecque dont le psychisme adolescent se cogne à ses limites… Je redoute l’autre, les différences, les gens de mon âge, et fantasme sans doute beaucoup trop sur ce qu’est véritablement un « quartier » de Paris. Je ne le savais pas encore, mais j’allais simplement rencontrer des gens, même si au moment de les rejoindre ils n’étaient que le mètre étalon de ma peur de l’inconnu.

 


« Je suis une vraie couille molle pusillanime, inapte à inspirer d’emblée la crainte ou le respect. »


 

Je sors de chez moi, non sans jeter un dernier regard plein d’amour à ma mère qui me recommande, inconsciente du danger qui me guette, de « ne pas rentrer trop tard ». L’ascenseur s’ouvre dans un grincement de cercueil, je m’y engage avec le visage digne d’un condamné à mort innocent. Le funeste monte-charge descend gravement les étages avec un ronronnement mécanique. Je sors de l’immeuble, la grisaille parisienne me happe. Je marche, le buste haut, les cervicales rigides, jusqu’aux tables de ping-pong qui surplombent le terrain en contrebas. Je peux distinguer les gladiateurs, balle au pied, concentrés sur la mise à mort de l’adversaire. Ma détermination s’ébranle, mais je ne m’arrête pas et commence à escalader la grille du stade ; une grille bien évidemment fermée par des boloss de la mairie qui pourtant craignent que l’oisiveté ne soit mère de tous les vices chez les jeunes. Je descends un ultime océan de marches et, ce faisant, je deviens un personnage à part entière du petit théâtre sportif de la cité…

 

 

Les autochtones qui ne participent pas au match me scannent à distance respectable. Je me positionne sur le côté du terrain dans une posture suggestive qui déclare : « Salut les mecs, je suis disposé à jouer et, pourquoi pas, à assumer les plus basses tâches de l’équipe, genre défenseur central ou même gardien. » En face de moi une miscellanée ethnique se dribble et s’invective. La dimension mentale de la partie est impressionnante, ici on joue autant avec l’intimidation qu’avec les pieds. La tension est à son comble dans ma petite caboche de babtou fragile. Quelques minutes s’écoulent en perles de sueur sur ma nuque et je sens que je deviens une véritable curiosité anthropologique.

 


« La mine solennelle au balcon, lunettes de Francis Heaulme sur le pif, mulet à la Chris Waddle au vent, je décide que le football sera mon levier jusqu’à la respectabilité. »


 

Une équipe vaincue sort du terrain, une autre rentre. « Hey toi, tu veux jouer ? Vas-y, viens. » L’intronisation est brutale et me sort de ma torpeur craintive. J’entre en scène avec une moue sérieuse, voire méchante. Mais quand vous avez le charisme animal de Gérard Jugnot, ça ne marche pas du tout. « – Va aux cages, on changera plus tard. – OK. » Ma chute dans la hiérarchie de la team est spectaculaire, mais c’est une compromission dont je peux m’accommoder dans un premier temps. Le match est âpre et répond aux règles drastiques du « 10 minutes ou 2 buts ». Un 0-0 stérile se profile lorsque le miracle advient. Un joueur de l’équipe adverse m’envoie une frappe de maçon qui partait pour se loger dans la lucarne comme un obus dans un mur, mais ma main gauche, intransigeante, détourne la balle en corner. Les joueurs de mon équipe me relèvent et me célèbrent. Je passe de l’anonymat à la lumière, on m’aime, on me sourit, on me « checke », So Foot parle de mon transfert au PSG, j’enchaîne les conquêtes dans le milieu de la mode et du cinéma, j’ai des démêlés avec la justice pour une sextape avec Alicia Keys et Anissa Kate, je parraine le club de la cité à grands coups de millions d’euros, je quitte soudainement le monde du foot alors que je suis au top et j’arrête à mains nues le haut commandement de Daesh lors d’un voyage en Syrie. Les rayons gamma du succès me traversent et m’irradient d’une gloire hallucinogène.

Nous gagnons le match et je ne me souviens plus du tout de ce qui s’est passé ensuite. Mais cet arrêt fit date dans mon acclimatation au quartier. Les jours suivants, je pus me rendre au stade et insidieusement me glisser dans le cœur du jeu. Tout n’a pas été facile par la suite, loin de là… une petite pouilldé par-ci, une petite algarade par-là, mais aussi plein de bons moments à faire des conneries pas trop grosses, comme voler au ED ou jeter des pétards sur les gens. Pas de quoi activer une fiche S.

 

 

Je repasse parfois dans mon vieux quartier, les intervenants ont changé, je ne connais plus personnes, mais les murs me parlent en silence d’un temps qui m’a marqué pour toujours. Quand je prends des nouvelles, ce n’est pas toujours glorieux, un tel est maintenant en HP, un autre est mort par balle… Mais pour clore mon histoire dérisoire d’adoubement sportif, je me souviens très nettement de Jumai qui arpentait le quartier avec des sapes de merde, toujours emberlificoté dans sa cohorte de frères et sœurs, toujours avec la banane alors que sa vie économique et sociale puait la défaite. Je l’ai recroisé plus tard en manager respecté de l’enseigne Gap et je lui souhaite le meilleur. Les quartiers regorgent de petits miracles, comme un arrêt inespéré, et de gros miracles, comme quand un gamin s’exfiltre de la courbe prévisionnelle du désastre.

 

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