Blaxploitation - La genèse du hip-hop

Blaxploitation – La genèse du hip-hop

Longtemps perçue comme un sous-genre anecdotique et grotesque, la Blaxploitation revient depuis quelques années sous les feux de la rampe. Grâce aux efforts obstinés d’une poignée de cinéastes et de musiciens passionnés, ce genre de films en principe exclusivement afro-américain semble ressusciter de ses cendres honteuses. En vérité, la Blaxploitation n’a jamais disparue des radars. Apparue subitement en 1971 et disparue aussi sec quelques années plus tard, elle s’est distillée dans la culture afro-américaine, hip-hop en tête.

 

Le Hollywood Noir

 

Issu des mots “black” et “exploitation”, Blaxploitation désigne un genre de films à vocation commerciale et destiné à un public noir. Le terme apparaît vers 1971 avec Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles. La durée de vie de la Blaxploitation est courte, puisque le courant s’essouffle vers 1976, mais sa vigueur est extraordinaire. Pour comprendre le phénomène, il faut saisir le contexte social et idéologique afro-américain du début de la décennie, mais aussi la structure du marché cinématographique.

 

S’il y avait cinq noirs à un coin de rue, la police appelait ça une émeute et ils ramenaient les chiens !

 

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Fred Williamson est une star dans le monde de la Blaxploitation. Ancien footballer, surnommé “Le marteau”, il devient le héros d’un bon nombre de succès donc l’excellent Black Caesar mis en musique par James Brown. Selon lui, le genre est d’abord une bouffée d’air pour les communautés afro-américaines dans un paysage culturel étranglé par la ségrégation.

Si tu te défendais ils te jetaient en taule, ces trucs là arrivaient encore dans les années 1970. Le seul moyen d’y échapper c’était le grand écran…” Et en effet, au début des années 70, le Hollywood traditionnel est en berne. La présidence Nixon tourne au vinaigre, le féminisme réévalue les rapports entre homme et femme et les salles de cinéma sont encore partagées entre public blanc et public noir. Sur la lancée du mouvement des droits civiques (dès le milieu des années 50), une génération de jeunes artistes noirs parvient alors à s’affranchir de l’art blanc. Biberonnés aux discours de Martin Luther King, ils envisagent enfin des héros noirs dont la fin est ailleurs qu’en prison ou sur le bitume, baignant dans leur propre sang. Ils inventent des personnages victorieux et charismatiques. Une nouvelle narration naît, emportant l’engouement populaire avec elle.

 

Un cinéma commercial et stéréotypé

 

Il ne faut pas longtemps après les succès délirants de Sweet Sweetback et de Shaft pour que les majors s’emparent de la Blaxploitation. En un rien de temps, les productions se systématisent, le rare contenu politique est définitivement évacué et les scénarios sont formatés. Pour la plupart, il s’agit de polars en milieu urbain, dont les héros sont des gangsters ou des dealers noirs. Belle part est faite aux tenues extravagantes et, à la manière d’un bon James Bond, le protagoniste finit toujours avec le pactole et la fille. Admettons-le, la Blaxploitation est véritablement encrassée de stéréotypes. Une fois rencontré le pimp séducteur, le vilain policier blanc et la course de voiture haletante, les scénarios tournent rapidement en rond. D’ailleurs Melvin Van Peebles admet sans honte avoir inventé un héros doué de talents sexuels hors normes pour mieux vendre son film. Tout au long de l’histoire, le protagoniste échange donc son corps contre… un peu d’aide, à droite et à gauche. (Rappelons qu’à l’époque la révolution sexuelle bat son plein). Cette ambition commerciale assumée ne fait que grandir par la suite grâce aux croisements entre les genres à succès. Horreur avec Blacula (le Dracula noir évidemment), Kung Fu mais aussi espionnage, western, péplum, comédie tout y passe, avec comme fil conducteur l’utilisation outrancière des stéréotypes caractéristiques de la Blaxploitation. Mais le spectacle est au rendez-vous et malgré ces ressorts souvent faiblards, le genre bénéficie d’une fraîcheur étonnante.

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Désintérêt politique

 

Surprenant ou non, ces films ne sont jamais politisés. Malgré la proximité historique avec la plus grande ébullition intellectuelle et idéologique qu’a traversé la communauté afro-américaine au 20ème siècle, ces films manquent cruellement d’ambition propagandiste et de positionnement politique. Le cinéma aurait été un véhicule idéal pour transmettre les messages progressistes et égalitaires au plus grand nombre, mais la Blaxploitation n’a jamais été utilisée comme tel. Au contraire, en bon média de masse le cinéma distrait. La communauté noire se divise alors entre les élites qui voient ces “caricatures” d’un mauvais oeil, et les classes populaires qui trouvent enfin des héros auxquels s’identifier. Inquiet de voir ses jeunes militants disparaître dans les salles obscures, le Révérant Jesse Jackson prit le risque de dénoncer publiquement la Blaxploitation et les piètres modèles qu’elle offrait à la jeunesse noire.

Mais le débat de l’image positive ou négative des afro-américains dans la Blaxploitation passe à côté du cœur du phénomène. La simple existence d’un tel type de cinéma est à l’époque un formidable pied de nez aux conservateurs et nationalistes américains. Quelques années seulement séparent la Blaxploitation des émeutes de Watts, de la mort de Malcolm X et de celle de Martin Luther King Jr.. Orphelin, le combat de l’égalité a perdu ses leaders et cherche de nouvelles solutions. La force créatrice développée autour de ces films valide l’existence de la communauté noire et de sa culture et lui redonne sa fierté. Bien qu’elle s’arrête brusquement faute d’intérêt des majors, elle perdure bien au delà des années 70 et trouve un écho naturel avec la naissance du hip-hop.

 

Le prisme de la réalité

 

Le hip-hop des années 90 est bien plus mature que celui de la décennie précédente. Les emcees, animateurs de soirées, joyeux lurons, se transforment en romanciers amers, en reporters de l’asphalte et de la vie des quartiers. Le rap emporte progressivement avec lui un message social, parfois même politique. En témoigne le rap de Public Enemy, mais aussi KRS One ou Nas. Ceux-là parlent de la rue comme les meilleurs plumes des années 70, pensons à Iceberg Slim dans ses Mémoires d’un Pimp ou Gil Scott Heron dans Le Vautour.

 

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Lorsque la Blaxploitation mettait en scène la réalité des quartiers, elle fantasmait la sortie du ghetto. Dans un registre du rêve, la communauté afro-américaine se voyait réussir, à grands coups de stéréotypes vengeurs, spectaculaires et libérateurs. Vingt ans plus tard le rêve s’est cassé la gueule. Le sida, le crack et la crise économique ont ravagé les quartiers noirs. Le réalisme journalistique, quasi-photographique que développe Nas par exemple est le symptôme d’un pessimisme ambiant. D’une certaine façon la Blaxploitation et le hip-hop des années 90 racontent la même chose. Mais entre temps, l’euphorie est redescendue, et le ton est monté. Avec Jackie Brown, Quentin Tarantino saisit ce changement et lui donne vie de la manière la plus brillante qui soit. Il suffit de voir le générique d’ouverture du film : Pam Grier la femme forte de la Blaxploitation, égérie indépendante et sexy des années 70, a désormais la quarantaine et se laisse traîner dans un travelling de plusieurs minutes sur un tapis roulant. Hôtesse de l’air, elle semble résignée. La musique l’accompagne, c’est Bobby  Womack :

 

I was the third brother of five
Doing whatever I had to do to survive
I’m not saying what I did was all right
Trying to break out of the ghetto was a day-to-day fight

J’étais le troisième d’une fratrie de cinq
J’ai fait de mon mieux pour survivre
Je ne dis pas que tout ce que j’ai fait était bien
Sortir du ghetto est un combat quotidien

 

Tout est dit. Entre les images et les paroles, sont résumées les vingt années de galères de la communauté afro-américaine. Comme une voix intérieure, Bobby Womack chante ce désenchantement et Pam Grier l’incarne. La revoir, vingt piges plus tard, en hôtesse de l’air fatiguée, c’est recevoir deux claques. La claque du temps qui passe et la claque des rêves perdus.

 

 

Pimp ou Gangsta ?

 

Si dans le fond, Blaxploitation et Rap partagent beaucoup de choses, la forme est quasi-fusionnelle.

Comment ne pas voir dans le Thug popularisé par 2pac une adaptation du pimp de la Blaxploitation les fringues bariolées en moins ? Un antihéros amoral, macho et fier de sa réussite matérielle. De la propre confession de sa mère, le rappeur détenait à sa mort une gigantesque collection de films de Blaxploitation. “Il les regardait sans arrêt quand il était petit, encore et encore. Il regardaient ces films et ceux de Bruce Lee, c’était sa culture de base”.

Et comment ne pas entendre les centaines de samples éparpillés ici et là dans l’histoire du hip-hop, parfois pour leur message, parfois pour leur musicalité ou encore pour leur symbole… Car oui, la musique des films de Blaxploitation mériterait un autre article à elle toute seule. Superfly, Brother gonna work it out, Shaft et son Academy Award pour la meilleure musique… La force irrépressible de la Blaxploitation réside aussi dans l’accès qu’elle a aux studios des labels Motown et Stax, et les orchestrations funky légendaires qui en résultèrent. Tous les grands musiciens afro-américains de l’époque se prêtèrent au jeu. Isaac Hayes, Willie Hutch et Curtis Mayfield viennent d’être cités, mais aussi Marvin Gaye, les Temptations, Roy Ayers, James Brown etc. Ces bandes originales souvent improvisées avaient des moyens et un raffinement exceptionnel pour l’époque, à tel point qu’ils devinrent un argument commercial majeur. Il va sans dire que le hip-hop s’est abondamment servi dans ce répertoire musical pour composer ses plus grands classiques. Pimp ou Gangsta ? Orchestre ou sample ? Entre les deux, c’est la magie qui opère.

 

 

* * *

 

Il est difficile de parler d’un Black Hollywood tant les retombées économiques de la Blaxploitation sur la communauté noire sont faibles. Impossible aussi d’affirmer que le genre a permis de tisser un réseau d’artistes noirs dans l’industrie du cinéma car la fin de la décennie 70 rime avec la fin de nombreuses carrières. Seule les initiatives isolées de Quentin Tarantino (Jackie Brown) ou de Fred Williamson (Original Gangstas) permettent aux stars déchues de réapparaître à l’écran. En fait, qu’ils soient musiciens (comme Isaac Hayes invité par le Wu Tang sur I Can’t Go to Sleep) ou acteurs (comme Pam Grier et Richard Roundtree revenus d’entre les morts après 20 ans de traversée du désert), la première génération a été élevée au rang de légendes vivantes par la seconde génération, celle des rappeurs. Aussi court fut ce moment Blaxploitation, il a su inventer les héros, les codes et la narration de la dynastie culturelle hip-hop.

Vingt ans ont passés depuis les années 90 et la résurrection de la Blaxploitation. Presque cinquante depuis l’assassinat de Martin Luther King. Le hip hop continue de refléter la société qui lui donne vie, et Ferguson regarde derrière elle, en se demandant quel chemin a été parcouru…

Martin had a dream, Kendrick have a dream

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