Clémence Chasselon laisse son empreinte

Clémence Chasselon laisse son empreinte

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Clémence Chasselon est une fada de sneakers, qui voit un support d’art là où d’autres ne verraient que de simples paires de chaussures. Et ses projets The Freshest Custom et L’Empreinte Design sont là pour aider ceux dont la vision n’irait pas aussi loin. Rencontre. 

Sans une once de mépris, Clémence Chasselon jure à qui veut l’entendre qu’elle n’est pas vraiment « dans la hype ». Si on n’a pas de mal à la croire, on constate, au regard des communautés qu’elle stimule sur ses comptes Instagram, que chacune de ses créations suscite l’enthousiasme de celles et ceux qui incarnent cette même « hype ». Avec The Freshest Custom, cette Marseillaise de 22 ans projette un regard très personnel sur les classiques de la sneaker, qu’elle remodèle à sa guise. Un support dont elle s’est épris en même temps qu’elle s’est épris de son copain, sneakerhead de longue date qui lui a transmis sa passion et qui porte le projet à ses côtés.

Mais plutôt que d’utiliser ses talents à des fins purement lucratives, Clémence s’attache à insuffler à sa discipline une véritable démarche artistique. Comme en témoigne son dernier projet, L’Empreinte Design, qui permet aux semelles iconiques de trouver une place dans les salons les plus soigneusement décorés. Entretien avec une de celles qui cultivent la culture sneakers au creux de la Cité phocéenne.

chasselon Freshest Custom Empreinte Design

Qui es-tu ?

Je m’appelle Clémence, j’ai 22 ans, je suis née et j’habite à Marseille. Depuis petite je baigne dans l’art, et en grandissant j’ai poursuivi dans cette voie selon mes kifs persos, en l’occurrence la basket. J’ai commencé donc à faire du custom, et progressivement il y a eu un petit engouement qui s’est créé à Marseille autour de ça, qui a fait que j’ai pu créer une entreprise dont je vis depuis trois ans. Au départ c’était juste du custom, puis au fil des expérimentations, toujours dans le thème de la basket, j’ai créé L’Empreinte Design, où cette fois je traite plus de déco. Là, j’essaye apporter des petites touches « street » dans un univers où je ne trouvais pas d’objets décoratifs qui ressemblaient à ce que j’avais envie d’avoir au mur.

Quand et comment es-tu tombée dans la culture sneakers ?

Disons qu’à la base, je n’ai jamais été trop girly… Mettre des talons et tout, ce n’est pas mon genre. À côté de ça, j’avais une paire de Tn qui me servait pour mes cours de danse, mais je n’étais ni dans l’histoire des paires, ni dans l’attente des nouvelles sorties. C’est en rencontrant mon mec que j’ai réellement commencé à m’y intéresser. Lui était déjà à fond. Quand on a quelqu’un à côté de soi qui attend les releases comme un ouf, on prend conscience de tout ce qu’il y a autour des sneakers. Tu comprends que ce sont pas des chaussures comme les autres, qu’il y avait des modèles et des histoires intéressantes que d’autres. Et j’ai trouvé ça kiffant. Après, encore aujourd’hui, je ne me considère pas comme une sneaker addict, mais plutôt une « sneaker enthousiast ». C’est-à-dire qu’il y a des paires que je kiffe mais je ne vais jamais me presser pour les avoir, je suis plutôt du genre à attendre la bonne occasion. À l’arrivée, j’ai une collection qui reste relativement petite, mais qui me correspond.

Qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans la customisation ?

En vrai, j’ai toujours aimé retoucher mes fringues et mettre ma patte sur tout ce que je possède depuis petite. À côté de ça, mon mec avait certaines envies. Par exemple, quand on s’est rencontré, il rêvait d’avoir une paire camo et il comptait attendre qu’il y en une comme ça qui sorte. Au lieu de ça, je lui ai dit : « Bah vas-y, go, on va le faire nous-mêmes ! » Entre moi qui avait déjà l’habitude des pinceaux et la démarche du Do It Yourself, et lui qui avait plus les idées et la culture sneaker, on se complétait bien. À partir de là, on s’est lancé et ça a pris.

« Quand tu te retrouves face à des gens qui te demandent un motif Bob l’éponge, Gucci ou un logo de l’OM, tu n’es pas amené à faire ce que tu as réellement envie de faire »

Qu’est-ce qui différencie la sneaker des autres supports que tu as pu travailler par le passé ?

La sneaker, c’est vraiment un signe disctinctif. Comme je disais, étant petite, j’écrivais sur mes t-shirts, je faisais mes propres jeans et tout, mais ça se remarquait moins. Alors qu’une paire, quand elle est vraiment différente, selon où tu vas, les gens le captent tout de suite et ça crée des connexions. Nous, on fait partie de cette génération qui est un peu entre les sneakerheads « OG », qui vont te juger si tu connais pas l’Histoire de la paire, et la génération des « hypebeast », qui débarquent à peine et qui eux suivent à fond la tendance. Et quand tu as une paire custom, tu te fais remarquer par tous ces gens. J’ai l’impression que ça attire beaucoup plus l’oeil.

Comment évoluent les deux projet qui sont les tiens, à savoir The Freshest Custom et L’Empreinte Design ?

Là, sur The Freshest Custom, on vient de prendre un tournant très différent parce qu’on s’est rendu compte qu’être « tout public » et répondre à la demande des gens, ça ne nous correspondait plus vraiment. On n’avait plus assez de libertés. On a toujours cherché à se différencier, en restructant les paires, en y ajoutant des matières différentes, du tech-wear, des coutures, ou en trouvant des façons nouvelles manières de les lacer. Du coup, quand tu te retrouves face à des gens qui te demandent un motif Bob l’éponge, Gucci ou un logo de l’OM, tu n’es pas amené à faire ce que tu as réellement envie de faire. C’est pourquoi on a décidé de stopper les demandes, de ne plus du tout faire de la personnalisation, mais de plutôt de proposer des drops, un peu « à la Supreme ». Comme ça, on se permet d’avoir la main mise sur la création, puis on rend les paires disponibles à la précommande, les gens nous donnent leur tailles et on produit en très peu d’exemplaires. À côté de ça, on essaye de pousser le custom vraiment au max, de proposer une sorte de « pack » avec une boite customisée et tout plein de goodies liés à la basket. C’est là où on peut être plus créatif, et proposer des trucs qui changent de ce que tu peux trouver ailleurs, même dans le monde du custom. Parce qu’au final, le monde du custom s’uniformise énormément maintenant.

Pour L’Empreinte Design, il faut déjà savoir que je suis une swoosh girl, je suis un peu trop à fond Nike… [rires] J’essaye de trouver des alternatives, mais pour moi ce sont les semelles les plus iconiques, donc je travaille essentiellement la Air Max 1 ou la Air Force 1. Je ne me suis pas encore trop aventurée dans d’autres semelles parce que certaines ne rendent pas du tout pareil une fois en relief. Tout ce que je fais sur L’Empreinte Design est complètement personnalisé à chaque fois :  je mets les couleurs que je veux, je fais des incrustations de fleurs, de poudres, de pigments, etc.

À travers ton propos, on comprend que cette activité n’est pas qu’un gagne-pain, qu’il y a une véritable démarche artistique derrière…

Totalement ! Si tu fais du custom LV x Supreme, tu sais que tu vas pouvoir vendre. Nous, ce n’est pas notre parti pris. On préfère sortir des trucs qui vont peut-être paraître un peu plus chelous pour certains, mais qui nous correspondent carrément. D’ailleurs, même quand on faisait des customs à la demande, on ne faisait que de la pièce unique. Et ça rendait les gens fous, car ils ne comprenaient pas pourquoi on ne voulait pas refaire la même chose. Mais pour nous, l’idée était d’éduquer les gens en leur disant « Vous pouvez trouver des idées de vous-mêmes, selon vos envies, de manière à ce que ce soit vraiment VOTRE paire. » Qu’il y ait vraiment un travail de recherche ensemble, entre vous et nous, qui aboutisse sur une paire que vous êtes les seuls à l’avoir. Pensez à quand vous allez chez votre tatoueur, que vous réfléchissez à un dessin hyper perso, si quelqu’un arrive derrière et dit « Je veux la même », vous allez être dégoutés parce que c’est VOTRE réflexion, VOTRE envie. Aujourd’hui, ça a un peu changé et on se limite à trois exemplaires par paire. Ça nous semble être la bonne dose parce que de toutes façons on envoie jamais au même endroit, donc si il y a un gars à Paname, un gars à Londres, et un autre à Marseille qui l’ont, ça reste assez unique.

« J’ai toujours été impressionnée par les détails qu’il y avait au niveau des semelles, esthétiquement, je trouve ça hyper beau »

Aujourd’hui, le custom est ton activité principale, celle dont tu vis ?

On peut dire ça, oui. Mais j’ai quand même quelques petits trucs à côté.

D’autres activités en lien avec le streetwear et/ou la sneaker ?

Pas vraiment. Je m’occupe de la carrière de mon père, qui est artiste peintre. Donc je reste dans un milieu « artistique », sauf que cette fois je ne gère pas le pratique mais tout ce qu’il y a autour : la communication, les relations presse, etc.

Est-ce de lui que tu as hérité ta fibre artistique ?

Oui et non. Disons que c’est lui qui m’a incité à passer à la pratique. Mon père est toujours partant pour tester des trucs. Quand tu es petite, avoir quelqu’un qui est là, derrière toi, et qui te dit « Vas-y, on le fait », ça change la donne. J’ai toujours été poussé à faire ce que je voulais, à créer de moi-même. J’aime la mode, mais je trouve ça plus cool d’aller chercher un truc basique dans une enseigne ou dans une fripe, et le retravailler à ma manière. Ça me correspond plus.

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Pour ce qui est de L’Empreinte Design : comment en es-tu venue à considérer la sneaker comme « objet d’art » ?

Déjà parce que j’ai toujours été impressionnée par les détails qu’il y avait au niveau des semelles. Avant qu’elles soient portées, les finitions sont tellement précises, c’est ouf ! En plus, quand tu connais l’histoire des paires, tu sais qu’il y a plein d’anecdotes qui expliquent pourquoi tel ou tel endroit est designé de telle ou telle manière. Esthétiquement, je trouve ça hyper beau. Au départ, je faisais des dessins des semelles sur du papier que j’affichais chez moi. Puis je me suis dit que j’allais tenter d’en faire une sculpture de la paire entier, mais c’était plus compliqué. Alors que la semelle, c’était pas trop volumineux, et au mur je trouve que ça rend bien : il y a ce qu’il faut de 3D, c’est très graphique, et ça interroge. Plein de gens autour de moi pensent que ce que je fais peut se porter. Alors que non, celle-là tu ne la portes pas, juste tu l’observes et c’est bien assez. À côté de ça, tu pourras porter ta paire et la défoncer, mais la semelle que tu gardes au mur, elle restera intact.

Y a t-il une sneaker que tu aimes particulièrement travailler, et pourquoi ?

Ça va être une réponse très classique, mais pour moi, la meilleure base, c’est la Air Force 1 Low blanche. Déjà, c’est une des premières paires que j’ai eu pour moi, en mode lifestyle, en dehors de mes paires pour la danse. Ma meilleure amie en avait une, j’ai bavé dessus pendant longtemps, donc quand j’ai pu finalement en avoir une, j’étais trop heureuse. Je l’ai rafistolée, je l’ai reblanchie pour qu’elle ait l’air neuve… mais en même temps je l’aimais bien un peu abimée parce que ça voulait dire que je la portais de ouf. Mais pour ce qui est du custom, c’est une base géniale : le cuir est cool, il y a plein de parties différentes, on peut coudre dessus, on peut la teindre, la peindre, etc.

Où trouves-tu l’inspiration pour tes customs ?

Pinterest, énormément. J’aime bien regarder des associations de couleurs que je vois pas ailleurs. Des fois l’inspiration va venir de trucs qui n’ont rien à voir : sur Pinterest, je vais m’arrêter sur des diagrammes où il y a des couleurs de camembert qui vont très bien ensemble et me dire « Putain ça tue, j’y avais pas pensé ! » [rires] Je regarde grave des tatouages aussi. Je suis pas tatouée, je ne me verrai pas être tatouée mais je m’en inspire beaucoup. J’aime bien les dessins qui sont très minimalistes, ceux qui sont fait d’un seul trait, c’est très graphique. Maintenant qu’on fait les customs selon nos inspirations, je vais aller dans des trucs beaucoup plus artistiques.

Peux-tu nous détailler ton processus de travail ?

Au départ, je me charge plus du moodboard. C’est moi qui définit les pistes qui vont me servir pour faire le custom. Mais numériquement, je suis nulle. Autant je gère aux pinceaux, autant l’ordi, ce n’est pas mon truc. Du coup, mon mec s’occupe de matérialiser ma vision sur Photoshop. Après je vais dans mon atelier, je commande les paire quand je sais quelles pointures il faut que je fasse, je les prépare, je les peins, je les shoot, et je les envoie.

« Quelques joueurs de l’OM devenus des clients réguliers, comme Michy Batshuayi, puis son frère Aaron Leya Iseka »

J’ai pu voir que vous aviez tenu un stand au Citadium de Marseille pendant un certain temps, que peux-tu nous dire sur cette expérience ?

C’est plus ou moins Citadium qui a fait qu’on s’est lancé là-dedans pour de vrai. On nous avait proposé le stand en juin, à un moment où je terminais les cours, donc on a  eu l’été pour se préparer et faire toutes les démarches pour que l’entreprise soit créée. Avant ça, on travaillait juste pour nous ou pour nos potes. On s’est retrouvés à créer une entreprise alors qu’on était encore des gamins. Je devais avoir 18 ou 19 ans, mais je ne connaissais rien donc on n’a pas fait de pub ou de dossier de presse. Arrivés à Citadium, on devait être là deux jours par semaine où on répondait aux demandes des gens. C’est comme ça qu’on a étendu notre activité : vu qu’on y était souvent le week-end, c’est devenu un rendez-vous, les marseillais ont vite identifié que le week-end il était possible de faire customiser ses chaussures. C’était une super expérience qu’on a arrêté au bout de deux ans, parce que – comme je disais – la clientèle ne correspondait plus vraiment à ce qu’on avait envie de proposer. Il y avait beaucoup de familles qui venaient le week-end pour mettre un prénom, des oreilles de Mickey ou des trucs liés à l’OM, c’était pas notre truc. Mais si il y a de nouvelles activations à faire, ce sera toujours à Citadium parce que ça a quand même été notre tremplin, on va pas mentir.

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As-tu déjà été sollicité par des personnalités « qui comptent » ?

On a la chance d’avoir toujours été sollicité pour des trucs hyper intéressants ou qui nous ont valorisé de ouf. Le premier truc qui me vient en tête, ce n’est pas forcément « gratifiant » de dingue, mais c’est quand on a travaillé avec Soprano sur une paire vendue aux enchères pour les enfants de l’association Cekedubonheur. Ça, c’était trop kiffant. C’était nos débuts dans le custom et on se sentait trop importants parce que c’est nous que Soprano a choisi pour faire quelque chose qui le représente autant lui que l’association. Après on a eu aussi quelques joueurs de l’OM, qui sont devenus des clients réguliers comme Michy Batshuayi, puis son frère Aaron Leya Iseka. Les joueurs de l’OM avaient aussi le cran de nous laisser des sacs Louis Vuitton, par exemple. Là, on avait affaire à des grosses pièces beaucoup plus ouf à faire que les paires, parce que tu n’as pas la même surface et c’est un produit que tu n’as pas l’habitude de travailler.

Y a t-il une réalisation dont tu es particulièrement fière ?

Franchement, il y en a plein qui sont hyper cools. Je ne vais pas dire qu’on a été précurseurs sur beaucoup de trucs… mais un peu quand même, dans le sens où il y a certaines idées qu’on a commencé à faire et qui été vues et revues par la suite. Le retour du Dragon Ball Z dans le custom, par exemple, on a contribué à populariser le truc vu qu’un joueur de foot – en l’occurrence Michy Batshuayi – nous en a fait faire beaucoup. Après, un de nos premiers customs qui a « buzzé », à l’époque de Tumblr, c’était une Roshe Run blanche avec des empiècements en cuir sur lesquels on avait peint un motif baroque, un peu façon Supreme à l’ancienne. Celle-ci avait vraiment fait le tour d’Internet, il y avait même des sites chinois qui faisaient semblant de la vendre, c’était trop marrant. On l’avait fait dans notre chambre comme deux ados pour l’anniversaire de mon beau-frère, et la paire a fait le tour du monde sur les réseaux. C’était improbable. On était étonnés de voir que ça pouvait plaire autant. Surtout à une époque on ne prenait pas encore notre travail trop au sérieux. C’était encore un amusement.

Pour conclure, que peux-tu nous dire sur le développement de la culture sneakers sur Marseille ?

Depuis deux ou trois ans, on voit de plus en plus de rassemblements autour de la basket. Il y a eu des évènements comme le Bonjour Sneakers ou le DATA Sneakers qui ont ramené énormément de monde, énormément de passionnés. C’était dingue de voir le développement de ces deux events en l’espace d’un an : au départ tu te retrouves dans une petite salle où tu connais toutes les têtes, et l’année d’après tu vois aussi bien des gens de 50 balais qui viennent parce que c’est un truc nouveau que des gars qui ont 13 ans et qui ne jurent que par Supreme x Louis Vuitton. Il y a aussi à Marseille de belles boutiques qui implantent de belles marques, et qui font en sorte que Marseille rayonne plus qu’avant. On voit des projets émerger, c’est sympa. Ça manque peut-être un peu de petits talents. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, j’ai un copain qui a lancé un média urbain avec la volonté de mettre grave en avant des gens de Marseille, sauf qu’il s’est vite rendu compte qu’il y avait beaucoup de talents dans la musique, la photographie ou la danse, mais très peu dans d’autres registres de la street culture où c’est encore un peu vide. Mais ça s’implante doucement.

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