Banger 3 de Mac Tyer : le visage du 93 ne meurt jamais

Banger 3 de Mac Tyer : le visage du 93 ne meurt jamais

Les rapports tendus entre Mac Tyer et les professionnels du disque sont une série dont le dernier épisode s’est déroulé en Mars, avec la sortie avortée de Banger 3. Finalement libérée le 21 Avril, la mixtape est l’occasion pour le Général de nous offrir ce qu’on espérait de lui, sur 21 morceaux. Et de procéder avec brio à un numéro de funambule, ne tombant jamais ni dans le jeunisme, ni dans la réaction. Chronique.

« Lorsqu’on a ressenti la violence d’un plaisir ou d’une peine, d’une peur ou d’un appétit, le mal qu’on subit en conséquence n’est pas tellement celui auquel on pourrait penser, mais celui qu’on subit sans s’en rendre compte. » Ces propos qu’aurait tenus Socrate furent rapportés par Platon en son temps (enfin, dans un alphabet un peu moins compréhensible à nos yeux). Le plus ancien des barbus célèbres s’adressait à son ami Cébès, tandis que les murs de sa geôle le tenaient à l’écart des derniers soleils de sa vie. Pourtant, c’est l’impression inverse que nous donne notre Socrate à nous, notre Monsieur Socrate, dit Mac Tyer général.

L’homme qui avait tant de lucidité et de constats à faire sur les conséquences des bonheurs comme des malheurs sur lui-même et son monde à vingt piges, n’a évidemment pas changé à l’approche de la quarantaine. A la limite pourra-t-on objecter qu’une mélancolie nouvelle semble parfois exister dans cet album, comme dans les plus récents. En fait, elle a toujours été présente, sa mélancolie qui était celle de la rue. Mais, depuis Hat Trick, depuis cette époque où un plafond de verre semble s’être posé au-dessus de son crâne comme pour l’empêcher de devenir la superstar qu’il méritait plus que personne de devenir, la musique de Mac Tyer s’exprime avec ce léger rajout d’amertume en bouche. Celle qui ne part pas qu’importe les crachats. Mais ce statut étrange qui est le sien, à la fois légende du rap et homme qu’on ne cite presque jamais au moment de réaliser des tops, il apparaît dans ses mots dès l’introduction. « Le cœur en peine, je continue ma carrière, cherche au moins le courage pour que je tienne. La vie est un poème qui veut détruire le poète« . Et si elle le travaille peut-être plus qu’en apparence, elle ne semble pas niée. Simplement, l’homme préfère parler de ce qui a toujours mis du carburant dans sa rime, à commencer par sa Seine-Saint-Denis.

« Socrate, pilier du rap, musique live d’Aubervilliers« , clamait un Booba au top de sa renommée pendant les années 2000. Comme Young Jeezy à Atlanta, il est le porte-parole de sa ville, de son département. Et si, comme Young Jeezy, bien d’autres sont devenus depuis des vedettes de son aire urbaine d’origine, il reste à vie l’une des légendes respectables et respectée du 93. L’homme est la voix la plus sincère des débrouillards du département, ce qui ressort dès les deuxième et troisième pistes de la mixtape, l’énervé Pour les vrais et le plus contemplatif 93 se débrouille. Qui semblent être les deux faces d’une même pièce du rap de hustler de la banlieue Nord. Le Général s’adresse aux habitants des quartiers d’Aubervilliers, de Seine Saint-Denis, et particulièrement aux charbonneurs. Ceux qui « s’en fout(ent) de la retraite« , qui partent à La Mine, titre de l’un des morceaux les plus réussis du projet, entre motivation music et récit de rue lui donnant l’occasion de montrer sa facilité à assimiler les flows les plus actuels. « La street, c’est tellement chez moi que je peux y mettre un fauteuil »

Une réalité de la prise de risque permanente et de la quête infinie de l’oseille, si bien contée car tellement incarnée. Qu’il s’agisse de « bicrave fechnou et bedo » ou de vendre sa « pesa comme dans le stup« , Mac Tyer se veut être « la street en classe affaires, du hall jusqu’au penthouse« . Lui l’ancien qui arpente les trottoirs du lucre depuis tant d’années, qu’ils soient collants comme le billet sorti du survêt’ d’un bicraveur, ou propres comme ces euros versés par la Sacem sur son compte bancaire. Et s’il est un vieux de la vieille dans le 93, il n’y a pas que les visuels de Kaaris (80 Zetrei), Sofiane et Kalash Criminel (93 Empire) pour le rappeler. L’album est émaillé de phases le rappelant. Mac Tyer « traînait dans les bars » et « remontait déjà la drogue » à l’époque où la jeunesse posait son cul sur le siège d’une Gilera. « Sur le terrain depuis teenager« , lui le « dinosaure qui a vu s’écraser météorite« . Alors, du haut de ses tout juste 38 ans, ne risque-t-il pas justement de tomber dans la réaction, de devenir un vieux con? Absolument pas. Ce n’est pas le genre du Général de tomber dans ce genre de piège.

Ainsi, lui le mec des années 70, n’a invité que des nineties babies sur le projet, dont les trois plus connus sont chacun à la mode à leur façon. Et s’il fallait retenir avant tout une chose parmi les réussites de Banger 3, ce serait la fabuleuse manière dont ont été exploités ces featurings. Celui avec Keblack, par exemple. L’auteur de Bazardé, qui tourne massivement en radios et en clubs depuis des mois, a une étiquette de rappeur « dansant », tandis que le morceau s’appelle Fais les danser. Et pourtant, Mac Tyer s’amuse avec malice à expliquer au refrain qu’il « n’aime pas faire danser les gens ». Le tout sur un beat de Mr Punisher rythmé mais laissant de la place au kickage, et parvenant à nous faire bouger sans jamais que les percussions ne partent entièrement dans l’afrotrap ou dans un style néo-Marseillais. Et, comme le Général en fin de morceau, on se fait avoir, nos hanches ont vibré, sans qu’aucun ingrédient du rap zumbesque n’ait été entièrement employé. Certains directeurs de programmation de radio semblant aussi s’être laissé emporter.

Une piste surprenante, mais pas autant que la collaboration avec Jok’air, sur ce véritable bijou titré Elle m’a fait ça. Là où beaucoup se seraient contentés de faire chantonner le rappeur-chanteur parisien sur le refrain et un couplet, dans un format radio classique, le Général a compris ce que quelque chose de véritablement grand pouvait être fait. Et le résultat donne un tour de passe-passe six minutes durant, découpé en deux parties, dans lequel les deux artistes exploitent la douceur puis la hargne de leur voix pour parler de cette fille, qui collectionne les amants tout en prenant leurs cœurs en otage. Un Jok’air qui a su aussi bien exploiter ses cours de chant que sur sa Mélodie des quartiers pauvres. Et qui livre ici sa meilleure collaboration hors-MZ. Tandis que Gradur, sur Stevie Wonder, se fait pensif et jette en compagnie du Général un regard froid sur son époque. Enfin, La Verte, jeune crew récemment aperçu sur Daymolition, trouve l’occasion d’apparaître sur un gros projet sur l’efficace Tourmente. Tout ça sans jeunisme, Mac Tyer ne donnant à aucun moment l’impression d’avoir oublié son âge pour plaire aux ados.

Le troisième opus de la série des Banger se veut donc à la fois rue et profond, grave parfois. Il y a comme une odeur d’orage sur les trottoirs d’Aubervilliers. Une souffrance qui n’est pas toujours urbaine, sentimentale aussi. Comme toujours, Mac Tyer aime évoquer au détour d’une ligne ou d’un morceau son rapport ambivalent aux femmes, entre arrogance fière et doutes marquants. Comme sur le plus pop Allô, dans lequel il parle de cette femme « qu’il a dans la peau« , mais qui souffre « quand elle voit le visage de So« . Elle qu’il a déçu, elle qui le laisse seul. Seul face à son écran de téléphone, seul à-côté d’une nouvelle copine aimante et entreprenante qui ne compte pas vraiment. Les femmes, sa tentation première, lui qui apprécie tant leurs regards quand il est « noir et inaccessible« , et qui leur promet l’amour éternel si ce regard se couple avec un fessier hors du commun. Lui qui se retrouve à appeler une escort pour mettre court au manque de tendresse dans Fais-les danser.

Cet album est à coup sûr un plaisir à écouter pour n’importe quel auditeur fidèle de Mac Tyer, en fait. Il y a cette puissante odeur de 93 donc, et les autres caractéristiques déjà énumérées. Mais il y a aussi ces petits plats d’accompagnement qu’aime placer Mac Tyer sur la table. Un petit de chez lui à qui il offre de l’exposition via l’outro J’ai Vu « Rémy », comme il le faisait déjà sur son premier album solo Le Général onze ans en arrière. De l’amour pour les sud-américaines, avec Juliana. Des refrains énervés ci ou là, un peu de politique, de sacrées fulgurances lyricales, des petites vannes en fin de morceaux. Des tracks à l’allure de freestyle comme sur un 06.11.90.05.26 où El Generale se fait Mike Jones. Puis de l’introspection comme sur dans Fatigué où So lâche prise. Bref, Mac Tyer nous a offert un projet labellisée rap d’Auber de qualité, une fois de plus.

« Je ne crois plus en rien, j’en ai trop vu / L’amertume, la vie d’ma mère qu’elle me tue / Le cœur fatigué j’avoue que j’en peux plus / Trop kaïra, je sais que j’en veux toujours plus »

Et si l’album est une vraie réussite, c’est aussi grâce au très joli travail des compositeurs, notamment de Mr Punisher, présent sur la grande majorité des titres. Le Général semble avoir trouvé son beatmaker fétiche, et l’auteur du Diego de Tory Lanez offre une véritable cohérence d’ensemble à la mixtape. Les interventions extérieures étant malgré tout appréciables, comme celles de Mohand, ou de Richie Beats sur la collaboration avec Big Daddy Jok.

En fait, paradoxalement, la seule chose qui manque peut-être à cet album est un véritable club banger. Des morceaux comme La rue en personne ou Kaïra sont dopés en énergie, mais aucune piste sous forme de bulldozer ne vient se mettre en travers de nos oreilles, à la manière d’un Walter contre Gus ou de Chemise à carreaux sur Banger 2. On ne voit pas vraiment ce qui pourrait, dans cet opus, tourner en boucle dans les Audi sur la route de Marbella et dans les boîtes rap de Paname et de province. Un défaut qui rappelle D’où Je Viens, le grandiose second album de Mac Tyer qui était sorti sans hit véritable, à une époque où La Grande Classe de Rohff tournait à plein régime.

Tel une muraille, Mac Tyer reste solide sur ses fondations dans un rap français s’étendant vers des terres de plus en plus lointaines et expérimentant des matériaux sans cesse renouvelés. Cette mixtape – probablement la plus réussie de la série des Banger – est étonnante. Une épaisseur rare de nos jours, et pourtant très peu de choses à jeter. Peut-être tout simplement parce que Mac Tyer y offre ce qu’on attend de lui, et qu’il arrive à le faire sans tourner en rond à longueur de projets depuis une grosse quinzaine d’années. Raconter le 93, raconter l’amour instable, adopter des flows totalement d’actualité sans céder à la facilité, être efficace tout simplement. Tout ce qu’il nous reste à lui espérer est de tourner en rotation sur toutes les radios rap, avec Fais-les danser ou Allo par exemple. Et à ce moment-là, peut-être, l’été 2017 du rap murmurera « Oui oui sisi ». Sous le sourire en coin de Bigou, qui regarde évoluer son frère de tout là-haut.

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