Columbine, tout et son contraire

Columbine, tout et son contraire

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Une semaine et 19 000 ventes plus tard, le rap et ses amateurs ont de quoi faire des courbettes au nouvel album de Columbine, Adieu bientôt. Cette longue suite de productions cloud aux inspirations rock, jazz et électro démontre en tous points que Foda C et Lujipeka ont réussi à faire leur nid dans les nuées du rap mélodique. Fini de glousser, les deux artistes ont pris les rennes de leur ascension avec sincérité. Rencontre.

Photos : @antoine_sarl

Parmi ceux qui avaient entendu parler de Columbine dès le début, fin 2014, la plupart se sont plantés sur ce qu’ils étaient. Ou du moins sur ce qu’ils allaient devenir. Aujourd’hui pourtant, on ne présente plus le collectif rennais au nom morbide, également connu pour sa proximité avec le rappeur parodique Lorenzo. Après 2K16 — un premier projet reçu par le public avec confusion —, les albums Clubbing For Columbine, Enfants Terribles et le single « Pierre, Feuille, Papier, Ciseaux », les rappeurs bretons renouvellent leur séjour sur la scène française avec un album pare-balles. Il faut dire qu’Adieu bientôt fonctionne même sur celui qui en a fini avec les incertitudes de la puberté. « Le film de mon adolescence pourra se rembobiner », affirmait déjà Lujipeka dans « Bluray », et alors qu’on aurait préféré enfouir cette période de notre existence six pieds sous terre, on continue de visionner notre propre film à l’écoute de leurs vingt titres, et on ne peut s’empêcher de laisser les jeunes fondateurs de la colombe-kalashnikov nous prendre sous leur aile.

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Moitié symbole de paix, moitié symbole de mort, moitié « adieu », moitié « bientôt », Columbine s’affiche désormais davantage comme duo que comme collectif. Lujipeka, Foda, et leurs lots de contradictions sont cependant moins tourmentés par les sentiments extrêmes qui s’affrontent en eux que de parfaits représentants du normcore à la française. Flows approximatifs pour voix qui ne se maîtrisent pas encore tout à fait, hoodies où les corps disparaissent, mèches de cheveux qui tombent dans les yeux et sens de l’humour primitif parfois douteux, Columbine est arrivé dans le rap comme Salut c’est cool dans la techno il y a quelques années, avant de muer (dans tous les sens du terme) en un phénomène plus intelligible, depuis devenu incontournable — il n’y a pas à dire, le travail paye.

On a donc fini par adhérer à la sincérité de leur nonchalance (anti-qualité vraisemblablement bankable à l’heure actuelle) résumée en deux temps trois mouvements par Foda : « Tout le monde peut le faire. Il n’y a rien de fantastique dans la création. La différence c’est peut-être que nous, on a envie de sortir des trucs et d’en faire des projets, mais tout le monde peut prendre des notes et aller au bout de ses idées, c’est ça qui est décisif. » Aussi vrai que les deux rappeurs ont fait appel à leur public (une fan base hyperactive on ne peut plus enjouée) pour dénicher des sons nouveaux et choisir parmi leurs propositions un beat qui finira par figurer sur l’album. « On a fait appel à pleins de petits talents dans les gars qui nous écoutent. Certains mecs n’ont rien à envier aux grands alors qu’ils ont seize ans ! On ne veut pas forcément que ce soit super bien produit. La question est de savoir s’il y a une émotion qui nous parle et que le tout soit bien équilibré. »

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Hors de question cela dit que « le ‘fait maison’ devienne un plafond de verre » précise Lujipeka. « On ne tient pas absolument à montrer qu’on fait tout nous-mêmes au point que ce soit dégueu ! » Aujourd’hui, les rappeurs de Columbine racontent fonctionner « comme un laboratoire » un peu moins bordélique que dans le passé, époque clopes entre potes, gaming et internet jusqu’à pas d’heure, pendant laquelle Chaman et Sacha, également membres du collectif, avaient commencé à faire des freestyles. « Moi je faisais de l’impro, j’arrivais pas à écrire, et on faisait tous les deux des instrus », se souvient Foda. Depuis, la ruche Columbine s’est organisée davantage, avec la création de leur label VMS, Chaps à la scénographie du live et des projets qui arrivent de l’autre côté. « On prend la force de tout le monde, le savoir faire de chacun puis on se lance sur quelque chose de sérieux. » Et si jusqu’à récemment c’est principalement Foda qui mettait la main à la pâte pour la réalisation de leurs clips (DIY c’est vrai, mais incontestablement réussis), les rappeurs commencent peu à peu à déléguer.

On retrouve d’ailleurs sur l’album des noms de producteurs que l’on connaît déjà, comme Ponko, Junior Alaprod et Seezy. « Avant on pouvait laisser de côté une prod en se disant ‘on posera dessus plus tard’; maintenant, si elle ne nous plaît pas directement, on passe à autre chose », explique Lujipeka. Et Foda d’ajouter : « Une relation avec une prod, c’est un peu comme quand tu tombes amoureux : parfois avec la première personne, ça ne marche pas, mais il y en a une autre qui arrive et là ça peut être bien du premier coup. » Et puisqu’on en parle, la cohérence des choix artistiques de Columbine est de plus en plus pointue et semble avoir entraîné avec elle une certaine maturité, un discours plus réfléchi, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer des figures féminines, omniprésentes tout au long du projet (« Les grands hommes ne naissent pas dans la grandeur, non, ils grandissent », rappe un certain Youssoupha dans un album sorti le même jour qu’Adieu bientôt).

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« On fait qu’des sons qu’on regrettera après », tranchait Lujipeka dans « Temps électrique ». La réalité est plus nuancée, et Columbine ne connaît pas les remords. Pour Foda, « ce sont des formes d’écritures différentes. Quand j’écoute les sons trois ans plus tard, je trouve ça assez ouf. Mais tu penses des choses quand t’as dix-neuf ans que tu ne penses plus à vingt-deux, c’est pas que t’es complètement honteux de ton son, c’est juste que tu te dis qu’à l’heure qu’il est tu n’aurais pas dit ça. Chaque album est le reflet de notre époque. »

Et celui-ci est né des moments de solitude post-concerts, « de retour à la maison pendant trois mois avec l’impression que rien ne s’était passé ». « C’est le reflet d’un après-tournée, mais le feeling qui l’a emporté c’est un truc un peu ‘no thème’. » À l’image du titre de l’album, ouvert à toutes les interprétations. « Ça parle autant du fait de pouvoir dire au revoir, genre doigt d’honneur à tout ce qui est autour et puis tu te barres, mais aussi d’un rapport à la mort avec un côté martyr, il y a quelque chose d’épique, c’est le climax de Columbine, c’est ça qu’on kiffait, le morceau c’est une apothéose, notre révérence. »

Un salut émouvant d’antihéros, gamins épanouis qui ne cachent pas leur attirance pour les jeux d’adultes (comme on peut le voir sur la pochette du disque, « c’est comme si c’était nous dans le passé ») et, puisqu’il faut les nommer, véritables MC 2.0 — pour innover une expression que les deux rappeurs récusent comme anachronique. « On n’est pas des MC, soutient Foda. On n’est pas de cette culture, on a une conception du rap en direct, on préfère bien chanter et maîtriser nos sons. On n’est pas nostalgique d’une époque de rap et personnellement je trouve qu’on vit la meilleure période. »

Mais gare à la méprise, car loin d’eux l’idée de se démarquer artificiellement de leurs confrères. Alors que peu d’artistes marchent sur les plates-bandes du collectif, ce dernier ne cache pas son amour des codes : « On ne veut pas être différents à tout prix. On reste juste nous-mêmes, on a toujours consommé du rap et on n’est pas en marge. On a des pensées communes avec tout le monde, et notamment avec plein de rappeurs. » Entre apologie bienveillante du mainstream et introspections qui frôlent le délire, Columbine guide qui veut bien s’y risquer vers l’acceptation d’une norme (d’autant plus appréciable qu’elle est bourrée de défauts). Certes, les « Notes pour trop tard » auraient été un bon remède à tous les fléaux du passage à la vie adulte raconté par Columbine, mais n’aurait-on pas perdu au change ?

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