Crayon, ou comment assumer ses contradictions

Crayon, ou comment assumer ses contradictions

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Peut-on aimer en même temps deux genres aussi opposées que le rock et le rap ? Peut-on concilier le dessin et la musique? Poser ces questions à un adolescent n’a pas le même effet que sur une personne plus âgée: l’un se construit, détruisant les référentiels de ses parents, l’autre a un meilleur sens de sa personne et du lâcher prise. Le chemin de l’un à l’autre, c’est l’histoire de Crayon, racontée avec une honnêteté sans filtre pour “assumer le fait de ne pas assumer”. Un état d’esprit qui habite un dernier EP bouleversant, dont les lignes mélodiques prennent la forme d’un dessin dépouillé, esquissé à l’instinct. Une façon pour le compositeur de Roche Musique d’affirmer que quand on est sincère avec soi-même, on n’a plus grand chose à cacher.

Photos : Frame Pictures

Je voulais commencer sans parler de musique avec toi, parce que tu es passé par une école d’art. Qu’est-ce qui t’a fait aller vers ça?

En fait, j’étais très mauvais à l’école, genre j’ai pas eu le bac. Et puis j’ai eu 18 ans et je devais faire quelque chose de ma vie, et la seule discipline dans laquelle j’étais bon et qui me faisait me lever le matin, c’était le dessin. Je dessinais au bic, c’était assez cru pour pas dire torturé. C’était figuratif, très inspiré des expressionnistes de l’avant-garde. Je ne sais plus très bien comment j’ai fait, mais je suis allé aux ateliers de Serres et je leur ai dit que j’avais le bac ou que j’allais le repasser. Au bout de deux mois, j’ai pété un plomb d’être en école. Dès qu’ils m’ont fait asseoir dehors pour dessiner la Geode, j’ai su que c’était mort. C’était les deux seuls mois d’étude de ma vie. Et pour dire la vérité, je crois que j’avais plus de talent pour le dessin que pour la musique.

Qu’est-ce qui est arrivé le premier, le dessin ou la musique?

Le dessin. Enfin j’ai toujours écouté du son mais jamais je m’étais dit que j’en ferai. J’ai toujours eu un peu ce syndrome de l’imposteur, mais pas pour le dessin.

Alors que pourtant, ton père travaillait dans la musique.

Mon beau-père faisait du son ouais. Mais c’était pas le genre de personne à te mettre dans son truc. Après c’est vrai que quand j’avais 4 ans, il y avait ses Korg [synthétiseur, ndlr] dans ma chambre. Mais dès que je prenais des cours de pianos, ça me saoulait, j’étais pas du tout musicien. J’adorais la musique mais ce n’était pas mon moyen d’expression. J’étais un ado un peu mal qui vivait à l’internat, et le seul truc à faire c’était dessiner. Je voulais vraiment me lancer là-dedans, et il y a eu ce truc à mes 18 ans, je vivais sur Paris, j’ai découvert les paradis artificiels, comme les drogues, les soirées etc… et ça a vrillé. J’ai commencé à composer sur Ableton et ça a pris le pas sur le dessin. C’est injuste mais à cette époque-là tu pouvais plus facilement faire carrière sur Soundcloud que dans une galerie. C’était en 2009.

C’était la vague des premiers bedroom producers, avec les artistes comme Miami Horror, Toro Y Moi. Cette génération t’a marquée?

À fond. Et là tu viens de citer deux noms qui à l’époque m’ont marqué à jamais, comme cet album de Toro Y Moi avant Anything In Return… C’était la même période que Long Distance de Onra. Quand j’étais ado j’écoutais des trucs super expérimentaux et en grandissant je me suis ouvert à des artistes comme ceux-là, plus pop et plus catchy.

Voilà oui. J’ai l’impression que ces types étaient plus à la base des beatmakers, et sont devenus les premiers artistes pop internet.

Ouais, c’est à force de s’assumer en fait. Au début tu te projettes en te disant “j’aimerais bien être un type comme ça, ou comme ça” et à force tu espères arriver à ce moment où tu te dis “voilà, ça c’est moi”. C’est un peu le Graal pour un artiste. Moi j’aime à la fois The Cure et Young Thug, je suis censé assumer tout ça. J’essaye d’être authentique dans ma démarche et de m’écouter. Après si le résultat est cheesy, ça relève de l’analyse des autres.

Plus microcosme que Soundcloud, ce sont les soirées parisiennes. Tu croises les mêmes meufs, les mêmes mecs, les mêmes journalistes, du coup on se retrouve dans un mouvement émergeant sans s’en rendre compte.

Il y a quelque chose que je trouve commun aux artistes nés sur internet comme toi ou Darius, c’est qu’il y a une façon de faire plus spontanée, en sortant des morceaux au compte goutte, plus que des EP ou des albums. Pendant longtemps tu as eu ce rythme-là.

En fait il y a deux choses dans ce que tu dis. La narration dont tu parles fait sens parce qu’à l’époque on faisait des tests, parce qu’on ne savait absolument pas vers où on allait. En ce qui me concerne, ça me permettait de voir si ça prenait un peu. Mais c’est aussi un process de tests où tu grandis en même temps. En 2009 j’avais 18 ans, et tu n’es pas la même personne à cet âge ou à 26 ans. Maintenant j’arrive un peu à la fin de ce cycle où je me dis que j’ai pas écouté qu’un seul genre de musique dans ma vie, et c’est pour ça que j’arrive à sortir un EP de 7 titres. Je me dirige tout doucement vers une certaine consistance que j’avais pas avant. C’est intéressant de voir ça avec du recul, on était cette bande de gamins qui ne savaient pas ce qu’ils foutaient.

C’est une sorte de génération spontanée en fait. J’avais eu cette discussion avec Yann Kesz, et lui avait connecté avec Onra par Myspace. Comment toi tu as rencontré les autres de Roche, via Soundcloud ?

C’est plus organique que ça. Après, ces mecs-là étaient déjà connus de ouf quand j’ai commencé à faire du son. Pour moi, Kartell et Darius, c’était le next level. Et puis après j’ai travaillé avec Kitsuné, et je les ai connus dans des soirées. Plus microcosme que Soundcloud, ce sont les soirées parisiennes. Tu croises les mêmes meufs, les mêmes mecs, les mêmes journalistes, du coup on se retrouve dans un mouvement émergeant sans s’en rendre compte.

Tu parlais de Kitsuné. Ça n’a pas été brutal de passer de ta chambre à des dates en dehors de la France?

J’aimerais te dire que ça a été brutal, mais ça n’a pas été aussi rapide que ça. Quand j’ai dit à ma mère à 19 ans que j’allais jouer à Tokyo, elle m’a dit “il y a un mec qui a payé des billets d’avion pour ta musique de merde? Tu veux pas trouver un taff plutôt?” J’ai mis du temps avant d’enchainer des semaines de dates. Même encore maintenant, j’en suis pas à ce stade où je pars 3 mois en tournée. Non, je mentirais si je te disais que c’était brutal. Il y avait l’excitation, maintenant ça me fait un peu plus chier, et puis ce ne sont pas des vacances.

Il y a encore ce fantasme bien vivant autour des artistes partis directement en tournée après avoir eu un hit.

Mais c’est ouf! C’est cool qu’il y ait des mecs comme toi, qui aient ce recul, parce que combien de fois je me retrouve à corriger les gens. Là par exemple, je reviens d’une tournée en Asie, et je m’en plaignais avec quelqu’un sur Skype. Il y a pleins de gens qui n’arrivent pas à prendre conscience de ça, et qui me disent “mais attends, t’as trop de chance”. Alors que le concept des vacances c’est de pouvoir choisir quand tu pars, quand tu reviens et ta destination. On a trop glamourisé ce truc. Tu ne prends pas 1000 € pour juste passer des disques, il faut aussi compter que tu prends 2, 3 trains, 2 avions…C’est un vrai boulot, et au-delà même de ce nom réducteur, c’est quand même un art, il faut avoir une vision, tu ne peux pas le faire comme ça. Tu peux avoir un hit et tourner mille fois plus que d’autres, mais c’est “inutile”, ça ne définit pas un projet ou une carrière, ça ne sert pas une cause, comme ça a pu le représenter pour moi.

J’étais hyper influençable, une éponge, je me posais pleins de questions et en même temps aucune, et je faisais ce que j’étais capable de faire sans grande conviction. Et j’étais mal, ça faisait pas de moi un poète maudit, mais juste un petit con.

Tu es passé par Kitsuné, puis Partyfine, maintenant Roche Musique. Ce sont trois phases assez différentes dans ta discographie.

Grave. Ça remonte à très loin pour moi ces périodes-là. Kitsuné, c’était un tel coup de chance. Comment? Pourquoi? Ça faisait sept mois que je faisais du son, ça sonnait comme une caisse à outils, et le mec qui trainait avec les Daft Punk m’a proposé ça, c’est surréaliste. Aujourd’hui je peux prendre du recul dessus, mais c’était pareil le jour où Yuksek m’a envoyé un DM sur Twitter en me demandant si je voulais bosser avec lui sur un morceau… Je me disais qu’il s’était planté. J’étais hyper influençable, une éponge, je me posais pleins de questions et en même temps aucune, et je faisais ce que j’étais capable de faire sans grande conviction. Et j’étais mal, ça faisait pas de moi un poète maudit, mais juste un petit con. Je faisais des dates sans trouver ma propre musique, c’était pas abouti. Pour Partyfine, ça m’a été proposé à la volée, “tiens il y a un EP avec trois remixes, le graphiste a fait ça” [l’artwork de l’EP représentait un dauphin gonflable], je veux dire moins de vision que ça tu meurs, à quoi bon. Ça ne sert à rien de jeter une nouvelle aiguille dans la botte de foin qu’est la musique sur internet. Aujourd’hui je ne regrette rien, parce que je pense qu’il faut se casser la gueule pour mieux se relever.

Les deux première années chez Roche, je n’ai rien sorti. J’étais dans une phase où je faisais des sons proches de ce que faisaient Darius et Kartell à l’époque. En fait le changement s’est fait avec l’EP sorti avec Dune. C’était la première fois où j’étais content de sortir quelque chose. J’étais investi dans l’artwork, et c’est à ce moment où je suis plus passé du côté songwriter et moins Ableton live, pendant des semaines.

Et tu as toujours travaillé ta musique seul avant? Tu n’as jamais pensé à ce truc d’ado de monter un groupe avec des potes et jouer dans un garage? [rires]

C’est marrant parce que c’est ce que je fais maintenant pour un truc de promo à la radio. Avec mon chanteur on s’est dit qu’on allait prendre un guitariste, et en fait ça fait un groupe. Pour le coup c’était un vrai fantasme auquel j’ai pas eu accès, parce que j’ai passé ma vie devant un putain d’écran. Maintenant que je sais un peu plus jouer du piano et que je sais mieux “parler” ce langage, on fait un band dans un garage, et ça me sauce tellement, si tu savais. C’est le fait de concilier avec mes influences d’avant, parce que j’écoutais que des groupes, pas des beatmakers de Soundcloud.

On dirait que c’est un moment obligatoire pour certains artistes, de repasser par les toutes premières influences marquantes

Pour faire “l’album de la maturité”?

Nan, celui des souvenirs, comme le dernier de Childish Gambino.

En même temps c’est un peu obligatoire, parce que si tu travailles sans nostalgie, tu travailles sur quoi? Là ça va plus loin, parce que je ne renie pas les influences de maintenant, au contraire. J’aime autant être beatmaker que faire des reprises de Joy Division sur scène, et mélanger ces mondes-là sans qu’on se prenne la tête.

Ça t’a pris du temps de grandir pour trouver “ton son”?

Tellement. Après je vois encore que mes influences sont palpables, mais ça me fait plaisir tu vois. J’ai lu un article qui parlait de ma musique, le mec avait écrit “entre Jai Paul, Frank Ocean et James Blake” à propos de « Faith« . STWO me l’a dit aussi, et c’était trop ça. Je peux pas dire que je fais le truc le plus unique de la Terre, mais en même temps ce sont des artistes que j’aime aussi, et dans la manière dont ça ressort, c’est sincère, ce sont des influences que j’ai digérées. Mais oui, ça m’a pris vachement de temps, parce que j’occultais trop d’influences. Et quand tu réunis ça avec des choses plus anciennes, ça devient ma petite compilation à moi. C’est à la fois un fardeau et une chance de ouf de créer ta propre musique. Parce que plus tu vas aimer la musique plus tu vas être exigeant, j’adore ça et j’en aime des tellement différentes, que synthétiser le tout m’a pris du temps. Après c’est cliché de dire ça, mais en réécoutant certaines musiques, tu reconnectes avec l’état d’esprit ou les peines de coeur que t’avais pas ressenties depuis longtemps. Genre, là je réécoute les albums des Smiths et je me demande comment j’ai pu passer autant d’années sans écouter de morceaux avec une putain de guitare dedans. On est devenus trop catégoriques, aujourd’hui si tu écoutes du mumble rap, tu portes du Supreme. Il faut une certaine confiance en soi pour assumer toutes ses influences. Mais le chemin pour agencer tout ça est long si tu comptes en plus l’aspect technique de la musique, ça m’a pris 8 ans.

Ceux qui m’ont connu à cette époque me disaient “ah c’est dommage que tu ne dessines plus.” J’ai toujours voulu que ça y ressemble et maintenant c’est le cas.

Dans “After the tone” on ressent un peu ça par un travail d’épuration, ça rend le morceau très intime. Est-ce que pour arriver à ça, tu as enlevé des couches et des couches d’instruments?

À force, je me suis rendu compte que je faisais de la musique très très très calme. Avant je travaillais avec ce process de soustraction, je me souviens que Brian Eno parlait de James Blake dans ce sens-là. Je trouve ça cool, et en même temps hyper frustrant. Mais pour “After the tone” c’est la démarche inverse, de base on a mis très peu de choses. Les seuls éléments que j’ai rajoutés, ce sont les hi-hats, trois semaines plus tard, et franchement je l’ai regretté. C’est comme quand je peins un tableau, jamais je vais revenir dessus des semaines après, ça n’a pas de sens, ça le dénature. Du coup ce morceau, comme le reste de l’EP d’ailleurs, est très instinctif.

Comment se sont passées les collaborations avec Gracy Hopkins et Lossapardo?

Ce sont des process différents. Avec Gracy on a mille façons de faire, parce que ça fait pas mal de temps qu’on bosse ensemble, il est jeune et il s’autorise beaucoup de tests. Pour “Faith”, on avait jammé un soir avec lui, Pink Flamingo et Lossapardo, j’étais revenu dessus un soir juste avec Gracy au studio et on en a repris un bout. J’ai commencé à bosser un beat, à ce moment-là on avait tous les deux une histoire assez similaire avec nos meufs, et sans trop qu’on s’en parle il est sorti du studio, il est revenu après et il m’a dit “enregistre ça” avec juste une phrase, il est ressorti et revenu avec une autre phrase. Le morceau s’est construit bout par bout comme ça, sans rien écrire, et moi je construisais dessus au fur et à mesure. À la base, les accords n’étaient que sur le refrain, et avec ce process le 4e accord est arrivé en même temps que le 4e mot. À la fin, il était 7h du matin, et on se sentait…Mieux. Comme après une grosse séance d’hypnose, on avait tous les deux besoin de lâcher ce truc.

Avec Lossa on jamme pas mal, lui c’est un mec qui va prendre un ukulélé, un saxo, il touche un peu à tout en étant très décomplexé. Pour “After the tone”, il grattait un truc à la guitare, je l’ai enregistré à la guitare acoustique, je l’ai passé à l’envers…Tu vois, de mon côté, je vais m’autoriser cette liberté de producteur en expérimentant de manière abstraite, un peu comme si je mélangeais des couleurs dans une palette, et on s’est attaqué au sujet avec la mélodie d’abord et le thème. Tous les morceaux avaient cette trame commune inconsciente, ça raconte une histoire d’amour. Pink parle de la rencontre, “Faith” est sur les premiers problèmes de confiance que tu peux avoir dans un couple, et “After the tone” c’est carrément l’embrouille où elle ne te répond pas au téléphone. Avec ces deux mecs on a fait ça de manière tellement sincère, on parle de ce qu’on vit et ce sont mes potes avant tout. Ce truc-là est sacré et je veux qu’il se ressente dans la musique.

C’est marrant que tu parles de jam, parce que c’est complètement ce que tu aurais aimé faire avec une guitare, un garage et des potes dedans en étant ado. Sauf que là tu le fais avec de la musique électronique, tu réconcilies les deux.

C’est exactement ça ! De toute façon, c’est mon amour du paradoxe, j’aime les choses qui s’opposent, la froideur du logiciel, la chaleur des bruits de bouches avec des sons de cordes de guitare, essayer de garder le meilleur des deux, c’est vraiment quelque chose qui m’interesse. En fait, c’est même pas le rendu, c’est le process. Putain, je ne m’en étais même pas rendu compte mais c’est ça. Il y a des choses que tu adores écouter mais que tu vas détester faire. Par exemple, disons que tu es fan de la musique que fait Madeon, pour produire ça il faut se lever tôt parce que c’est certainement super chiant à faire, même si tu aimes le résultat. Je ne veux plus passer ce genre de moment chiant, à être tout seul à bader sur la production. J’ai envie de m’évader en faisant ça, et j’ai la chance d’avoir le temps pour que ça soit bien, parce que j’aime aussi le rendu produit. Après, c’est aussi un équilibre, je n’aboutis que seul, je ne peux pas avoir quelqu’un d’autre que moi sur la décision finale, c’est aussi un moment que j’apprends à apprécier. C’est un équilibre, et c’est bien d’avoir les deux.

Tu as l’impression que les dessins que tu faisais ressemblent à ta musique de maintenant?

Maintenant ouais, ces 7 putains de morceaux et ceux qui arrivent après… J’ai toujours eu cette approche dans le dessin de laisser la feuille blanche, d’avoir ce truc déjà assez épuré, qui se voit sur mes derniers visuels. Inconsciemment, ça ressemble un peu à mes dessins, enfin. Dix années plus tard. Je me souviens de cette interview de Para One, c’est un putain de génie, il raconte comment il est parti de ses études de cinéma à ce qu’il fait maintenant. Quand il était jeune, Tekilatex lui disait “pourquoi ta musique ressemble pas à tes films?” Apparemment il faisait des films hyper torturés, et une musique plus superficielle. Et j’ai l’impression que ça lui a mis un claque. Moi personne ne me l’a jamais dit, mais ceux qui m’ont connu à cette époque me disaient “ah c’est dommage que tu ne dessines plus.” J’ai toujours voulu que ça y ressemble et maintenant c’est le cas. Quand tu écoutes ma musique, ce sont des lignes que tu peux suivre et qui ont des formes et des couleurs. Tu t’en rends compte après coup mais c’est exactement pareil, j’avais jamais eu ce côté libérateur-là, avant je me faisais trop chier en fait, j’ai passé des années de mauvais moments sur Ableton. Ce que j’ai sorti jusque-là ne me rendait pas bien tu vois. Maintenant j’arrive à travailler avec une certaine vision, ce qui me manquait totalement, et que je n’aime pas remarquer chez les autres.

Si je pouvais revenir en arrière, je me dirais “t’es pas Beaudelaire, sors de ça, ça ne t’apportera rien.”

Parlons de l’artwork du coup, comment tu as rencontré Iris?

Je suis tombé sur son Instagram, je ne sais plus trop comment. Et ça faisait des années que je n’avais pas été aussi touché par des dessins, on en revient à ce truc de se reconnecter. J’ai vu ses dessins, je me suis dit “mais doux Jésus”. Je l’ai contactée et petit à petit, l’EP a commencé à prendre un discours. En gros c’est moi à différentes étapes: elle s’est inspirée de photos de moi bébé, de moi enfant, puis ado et maintenant. Les morceaux représentent chacun un état d’esprit à ces différentes phases. En gros, tout l’album raconte une histoire d’amour, c’est un peu personnel, et en même temps c’est quelque chose qu’on vit tous. Iris a ramené ça de manière presque abstraite, quand elle me disait “ça c’est plus une vision d’ado, ça c’est plutôt innocent, plus enfant…” Son style graphique illustre bien ce propos-là.

Tu dessines encore?

Pas de la même manière, et très rarement. Seulement quand je ne me sens pas bien. Parce que la musique sert déjà ce rôle de psychologue, du coup plutôt que de parler à une feuille blanche, je vais me servir de mon logiciel. Mais ça me manque.

Après avoir parlé de tout ton parcours et de tes cassages de gueule pour en arriver à cet EP, imaginons que tu puisses parler à ton toi d’il y a dix ans, tu lui dirais quoi?

Je lui dirais d’être moins dur avec lui-même, pas pour l’art mais d’abord pour soi, et de pas se torturer. Je parlais tout à l’heure des interviews qui ont été des sources d’inspiration: je pense à Flying Lotus qui disait “J’ai trente ans et quelques, s’il y a bien un truc que j’ai appris après toutes ces années, c’est de ne pas m’en vouloir quand ça ne veut pas sortir.” Aussi simple que ça, ce genre de parole ça me transperce. J’ai mis trop de temps à comprendre ça, je n’étais pas dans un état d’esprit productif ou constructif. Si je pouvais revenir en arrière, je me dirais “t’es pas Beaudelaire, sors de ça, ça ne t’apportera rien.” Après tu peux déprimer, évidemment, c’est biologique aussi: tu vis la nuit, tu bouffes mal, ton appart c’est Bagdad, forcément tu seras dans un état d’esprit pas ouf. Même si ça m’arrive encore d’être comme ça, maintenant je bosse au studio, et si ça veut pas, tu t’occupes avec autre chose et tu attends que ça passe [rires]. Il faut être cool avec soi même.

L’EP de Crayon sort le 2 février sur Roche Musique, suivie par une tournée live en France

 

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