Dawala et Wati B, seule la trime paie

Dawala et Wati B, seule la trime paie

S’il ne s’encombre pas de bling-bling clinquant et d’egotrips endiamantés, Dawala a pourtant construit avec son label Wati B l’un des empires les plus fastes qu’ait connu le rap français, débordant largement le domaine de la musique pour s’implanter dans le textile, le sport ou même l’associatif. Aujourd’hui entrepreneur respecté, l’ancien gamin du Mali devenu producteur de Sexion d’Assaut, Maître Gims ou Black M a su forcer le destin par l’acharnement et parfois la chance, dessinant au passage un parcours bosselé qui va des compil’ de fortune à l’impôt sur la fortune.

 

Article publié dans le dernier YARD Paper, spécial Hustlers. Toujours disponible > oneyard.com/shop

 

À l’embouchure de la rue Châteaudun, dans un IXe arrondissement parisien compressé par la chaleur de juillet, le café Royal Trinité ronronne paisiblement. Posés devant les restes d’une salade César et trois cafés noirs, deux cadres grisonnants de Sony Music France discutent avec un jeune commercial dont l’aisance fière et forcée masque une gêne juvénile. « Vous savez, j’ai toujours baigné dans ce milieu. Ma famille est dans la banque, mon frère est trader et moi, j’ai monté ma première boîte quand j’avais à peine 10 ans », se vante maladroitement l’apprenti entrepreneur. S’ensuit une cascade de sigles, d’abréviations et d’acronymes de grandes écoles que se renvoient alors au visage les trois hommes dans une joute chevaleresque sans grandeur. Très vite, la discussion tombe dans les clichés de comptoir. « Le problème avec les jeunes, c’est qu’ils n’ont plus d’attention », renâcle l’un des deux pontes de Sony, corseté dans sa chemise trop rigide. Le commercial en devenir acquiesce aussitôt. « Oui, mais ils ont une transversalité que nous n’avions pas. Et la transversalité, c’est ça qui compte », lui rétorque son collègue, tandis que le jeune assis en face d’eux acquiesce une nouvelle fois, comme pour marquer un maximum de points. « Regarde par exemple Wati B, ils s’occupent de tout en même temps. Non seulement ils font les clips, les morceaux et une bonne partie de la promo, mais en plus ils font des partenariats avec un peu tout le monde. Si tous les jeunes étaient comme ça, notre boulot serait nettement plus simple, crois-moi. On a bien fait de les installer chez nous. »

 

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Depuis 2013, le puissant label de rap français a effectivement posé ses bagages au 52-54 de la rue de Châteaudun, chez Sony. La maison de disques détient aujourd’hui 30 % du capital de Wati B. Simples et opérationnels, les locaux investis ne s’embarrassent pas de décoration excessive. Seuls quelques objets disposés çà et là autour des ordinateurs rappellent parfois Sexion d’Assaut, le groupe phare du label. Au mur, une photo montre un disque d’or tenu fièrement par un Noir costaud dont le visage de colosse contraste avec des yeux rieurs. Lui, c’est Dawala, l’homme à l’origine de Wati B, ce genre de jeunes dont parlaient plus tôt les cadres de chez Sony. Vu de loin, cet entrepreneur sans cravate dégage quelque chose d’énigmatique, comme une éminence grise dont on ne sait finalement que peu de choses, si ce n’est qu’elle est la première à palper les billets. Dans la pièce, tout semble s’agiter sans cesse autour de Dawala, comme une fourmilière frémit autour de sa reine. En ouvrant la porte, celui que très peu nomment encore Dadia Diakité claque une poignée de main franche et robuste avant de s’installer derrière un bureau impeccablement rangé. Le ton est calme, la sérénité que renvoie le bonhomme inspire d’emblée un respect révérencieux que ses quelques fautes de français ne parviennent pas à déstabiliser. Pourtant, lorsqu’un associé entre brusquement dans la pièce pour parler affaires, l’intonation de sa voix se fait soudainement plus tendue et presque agressive. Sèche. « Coupe ! Coupe ! » Voilà notre hôte qui force la mise en pause de notre dictaphone. Il faut dire que Dawala a de quoi vouloir préserver son business et celui de sa centaine d’employés, tant Wati B s’est imposé comme l’une des locomotives de l’industrie du disque en France, avec 12 millions d’euros de chiffre d’affaires rien que l’année dernière. Aujourd’hui, sur les six disques de diamant décrochés historiquement par des rappeurs français, trois reviennent à de purs produits Wati B : Sexion d’Assaut, Maître Gims et Black M. Dans un secteur qui peine toujours autant à se remettre sur pied, l’insolente réussite du label fait donc figure d’ovni. D’autant qu’en entrepreneur avisé Dawala a su élargir son public cible en proposant un spectre musical de plus en plus varié, allant d’un rap de rue peu vendeur jusqu’à une forme de variété urbaine plébiscitée massivement par les 10-20 ans. De la même manière, Wati B a aussi diversifié ses revenus à travers une foule d’activités périphériques, comme le sponsoring sportif, les placements produits ou le streetwear, se muant progressivement en une structure tentaculaire. Et si aujourd’hui Dawala affiche un sourire radieux, c’est aussi parce que son histoire à lui commence pieds nus, loin des confortables moquettes des multinationales du disque.


« Je me rappelle les alligators et les rivières, mais c’est assez flou dans ma mémoire. Le village était dans la brousse. » Dawala


 

Enfant de la balle

 

Né en 1974 dans le XIIe arrondissement de Paris, Dadia Diakité quitte la France à l’âge de 1 an pour vivre au Mali avec sa famille, dans la commune de Nioro, à la frontière de la Mauritanie. « Je me rappelle les alligators et les rivières, mais c’est assez flou dans ma mémoire. Le village était dans la brousse et, autour de ma maison, il n’y avait presque que des frères, des sœurs, des tantes et des oncles. Pour passer le temps, on jouait au foot en traçant des lignes par terre et en roulant parfois un chiffon pour faire le ballon », se souvient aujourd’hui le récent quarantenaire. De cette enfance entourée, Dadia a gardé un sens aigu de la famille et des relations humaines, couplé à une passion dévorante pour le football qu’il décrit comme son référent vital, sa manière de prendre ses repères dans la vie. C’est d’ailleurs sur un terrain de foot, alors que le jeune Franco-Malien réclamait la balle dans un français approximatif, qu’est né le surnom « Dawala », déformation de « donne-moi-la ».

 

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Après un bref passage par Bamako, la famille de Dawala décide finalement de revenir vivre en France et s’installe dans le XIXe arrondissement de Paris, quartier Gaston-Pinot, métro Danube. Un retour au pays natal qui prend pourtant des allures de voyage en terre inconnue : « Lorsque j’ai débarqué à Paris à 11 ans, je n’avais jamais vu de Blancs à part au Paris-Dakar. Avec mon frère, on était choqués. On se cachait derrière les voitures en disant : “Toubabou !” (qui signifie « Blanc » en malinké, ndlr). » Comme il ne parle pas encore français, le jeune Dawala file aussitôt en classe de perfectionnement puis enchaîne avec un CAP d’installateur sanitaire. C’est à cette époque qu’il rencontre Abdenor Touil, de un an son aîné, avec qui il lie sur le terrain de foot une amitié durable. « Lorsque j’ai rencontré Dawala, il parlait encore très mal français. On a commencé à jouer ensemble au club de l’AS Saint-Georges, puis il a continué à Bobigny, Aubervilliers, Noisy-le-Sec et ailleurs encore. Dans chaque équipe où il passait, tout le monde l’aimait. Il n’avait pas de quoi payer les licences mais les clubs les lui offraient. Sur le terrain, il était puissant, avec une frappe de mule », raconte aujourd’hui l’ami d’enfance, assis à la table du gymnase de la porte Chaumont, un centre sportif à la façade de bois usée où Dawala fut un temps éducateur. C’est aussi là-bas qu’à la fin des années 90 le futur entrepreneur retrouve son pote de toujours, Oxmo Puccino, avec qui il commence à traîner en compagnie d’une équipe de choc : Time Bomb. « Dans le quartier, on était fiers d’Oxmo, se rappelle le futur “Wati Boss”. Il faisait des tournées avec les mecs de Time Bomb et on les suivait partout en France. On prenait la 405 et on descendait avec eux jusqu’à Marseille rejoindre la Fonky Family. C’était le système D, chacun cotisait un peu pour le plein de diesel et on faisait tourner les boîtes de thon à la catalane. »

 


« Pendant les tournées Sexion d’Assaut, on était une dizaine de personnes compactées dans le van, avec Dawala qui conduisait. Quand on s’arrêtait dans un McDo, les mecs prenaient pour 300 euros de nuggets. » Papys, cousin de Dawala


 

Conscient de la valeur du carnet d’adresses qu’il est en train de se faire, Dawala décide alors de se lancer dans son premier projet musical, afin de réunir sur une même compilation ses amis rappeurs et certains jeunes de son gymnase encore novices du microphone. Sorti en 2001, Pur Son Ghetto volume 1 croise donc bon nombre de têtes brûlées du rap (Rohff, Kery James, Lino, Pit Baccardi, le 113 ou Oxmo Puccino) avec des MC débutants du XIXe arrondissement, comme Le Célèbre Bauza, MC Jean Gab’1, Blackara ou Dawala lui-même, qui pose quelques freestyles dans l’ombre. C’est avec nostalgie que ce dernier se rappelle d’ailleurs cette époque en s’amusant de son sens déjà bien rodé de la promotion : « Je cherchais une stratégie pour le nom et je me suis dit que j’allais l’appeler Pur Son Ghetto, comme PSG. C’était une image forte, c’était Paris. Pour pouvoir la vendre aux touristes, j’ai même mis la tour Eiffel sur la pochette et, à chaque sortie de car de Chinois, j’étais là avec mes compil’. » Ce premier essai en tant que producteur marque aussi la naissance du label Wati B, dont le nom vient du mot bambara waatibè inscrit sur les taxiphones au Mali et signifiant « tout le temps ».

 

 

Tout n’est pas si facile

 

De cette époque qui a suivi la sortie de Pur Son Ghetto, Abdenor se souvient d’un Dawala aux aguets, remuant ciel et terre pour faire connaître Wati B : « Il avait une Mégane toute pourrie dont il n’arrivait jamais à ouvrir le coffre. À l’intérieur, c’était un vrai magasin. Il faisait du porte-à-porte, il allait placer ses disques aux puces de Clignancourt, il vendait ses t-shirts dans les vestiaires pendant les matchs, sur le parking, partout. » Progressivement, les volumes 1 et 2 de Pur Son Ghetto commencent à circuler aux Halles, à la boutique Urban Music, puis à la Fnac de Châtelet, et Dawala devient une figure respectée du microcosme rap parisien. En 2005, les connexions avec la Mafia K’1 Fry finissent même par payer, puisque le duo Intouchable, l’un des groupes affiliés au collectif du 94, choisit Dawala pour produire son second album, La Vie de Rêve. « À l’époque, on avait une image beaucoup plus rue que maintenant. Je me rappelle des grosses sessions d’enregistrement avec presque toute ma cité dans le studio. Une soixantaine de lascars derrière un micro », se souvient aujourd’hui Dry, moitié d’Intouchable, devenu au fil du temps l’un des piliers du label.

 

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Mais alors que son nom gagne petit à petit en réputation, Dawala est secoué par le décès soudain de Sirima, ami d’enfance et associé qui l’avait très largement aidé à ouvrir la société Wati B : « C’était quelqu’un avec qui j’avais grandi. Il avait bac + 5 et c’est lui qui s’occupait de faire les contrats et ce genre de choses. C’était en 2006, j’ai voulu baisser les bras et tout arrêter, mais j’ai pris mon courage à deux mains. Je ne voulais pas que l’histoire qu’on avait construite ensemble se finisse là. » La douleur encore bien présente, Dawala ne souhaite pas s’étendre sur la disparition de son ami, mais entre les lignes et derrière le regard grave du Franco-Malien, on comprend que Sirima reste le moteur invisible de Wati B, celui qui nourrit la détermination sans faille de son patron pour surmonter un à un les coups durs et les coups de mou.

 

Redoublant donc d’efforts pour maintenir la réputation naissante de son label, l’entrepreneur en devenir découvre la même année le groupe Sexion d’Assaut, dans la cave d’un studio de la rue Montorgueil, près de Châtelet – Les Halles. Opérateur discret de cette rencontre, le rappeur H Magnum doit ce jour-là enregistrer un duo avec Dry et décide d’en profiter pour présenter ses amis d’enfance à Dawala. « Je lui avais déjà parlé de la Sexion, mais il ne voulait pas vraiment les rencontrer. Donc, le jour où je devais enregistrer mon morceau avec Dry, je l’ai un peu pris en otage. Les mecs de la Sexion m’attendaient pas loin du studio. Quand je leur ai donné le signal, ils sont entrés dans la cave et ont commencé un freestyle. » Aujourd’hui, même s’il a tendance à réécrire l’histoire en racontant qu’il est allé lui-même à leur rencontre, Dawala reconnaît néanmoins qu’il a immédiatement été soufflé par le niveau du groupe : « Ils étaient comme une bonne équipe de foot, avec des défenseurs et des attaquants. Quand il y en avait un qui kickait, les autres backaient, puis les rôles s’inversaient. Je me suis vraiment vu en eux. » Peu à peu, le producteur commence donc à dépanner Sexion d’Assaut dans la distribution de leurs démos et finit par sortir sur Wati B leur premier street album, Le renouveau. Pas encore stabilisé, le line-up du groupe ne cesse de tourner et beaucoup finissent par se démotiver devant le succès qui ne vient pas. « Les mecs s’amusaient à dire que Sexion d’Assaut, c’était Koh-Lanta. C’est vrai que c’était dur et qu’il y a eu beaucoup d’éliminés », plaisante maintenant Dawala, comme pour mieux rappeler que son équipe fétiche n’a pas atteint le succès d’un simple claquement de doigts. Faute de culminer en haut des hit-parades, Sexion d’Assaut s’acharne, rebondit sur la vague de la tektonik avec le morceau « Anti-tektonic » et enchaîne les concerts de second rang. Papys, cousin de Dawala et habitué des tournées Wati B, se remémore ces années à trimer dans toute la France : « On était une dizaine de personnes compactées dans le van, avec Dawala qui conduisait. Quand on s’arrêtait dans un McDo, les mecs prenaient pour 300 euros de nuggets. En général, on rentrait directement après les concerts et Dawala allait déposer un par un les mecs de Sexion d’Assaut chez eux, comme un grand frère. On se couchait à 6 heures du matin et il appelait trois heures plus tard pour repartir à un autre concert. Il était comme leur entraîneur, c’était un peu l’Aimé Jacquet de Sexion d’Assaut. »

 

 

Le succès en aller-retour

 

Le 29 mars 2010, la sortie de L’école des points vitaux marque le début d’une ère nouvelle pour Sexion d’Assaut. Appuyé par la distribution XXL de Sony Music et des hits comme « Désolé », « Casquette à l’envers » ou « Wati by night », ce premier véritable album du groupe décroche le disque d’or en seulement trois semaines, avant de finir triple platine en à peine un an. Passant brusquement des caves de Châtelet – Les Halles à des programmations radio intensives, le groupe Wati B devient soudainement la locomotive d’un rap français décomplexé, avide de mélodies pop. Invité à faire la première partie de Jay Z à Paris-Bercy, Sexion d’Assaut se permet même de planter à la dernière minute le roi du hip-hop US, à la suite d’embrouilles d’organisation : « Le concert était produit par le tourneur américain Live Nation. Il fallait jouer 50 % moins fort que Jay Z et nous n’avions même pas le droit de faire nos balances. On ne pouvait pas arriver avec sept mecs, des micros mal réglés et un son qui ne sort pas. Donc, j’ai pris la décision de ne pas faire le concert. Au final, on est repartis de Bercy par la porte de secours. On ne l’a même pas croisé. » Malgré ce coup de gueule téméraire, le public continue à s’enthousiasmer pour eux et le succès colossal du groupe finit même par arriver aux oreilles de Puff Daddy, curieux de savoir qui sont ces Frenchies capables de planter Jay Z. Un jour, Dawala reçoit un coup de téléphone et ne comprend pas un mot de l’anglais de son interlocuteur : « Il me disait : « Hello, Wati Boss ?  » J’ai cru que c’était une blague. Puis mon assistante a fait la traduction et m’a dit que Puff Daddy était sur les Champs-Élysées et qu’il voulait me parler. J’étais avec Maître Gims, on est allés le rejoindre à l’hôtel George V et il nous a proposé un featuring sur le morceau « Hello Good Morning« . » En parallèle, le titre « Désolé » fait le tour du monde et tape lui aussi dans l’œil des Américains. On aperçoit alors Snoop Dogg en live en train de rapper sur le tube francophone, Tyga en sort un remix et 50 Cent, faute de pouvoir le reprendre pour des raisons administratives et juridiques, se retrouve à faire des showcases avec Gims.

 


« Le jour où Puff Daddy m’a appelé, il me disait : « Hello, Wati Boss ? «  J’ai cru que c’était une blague. » Dawala


 

Mais tandis que Sexion d’Assaut retourne les charts et les scènes, une interview du groupe parue discrètement dans le magazine International Hip-Hop de juin 2010 refait progressivement surface via les webzines et les réseaux sociaux. Retranscris noir sur blanc, les propos de Lefa, l’un des membres de la bande, font l’effet d’un glissement de terrain emportant tout sur son passage : « Pendant un temps, on a beaucoup attaqué les homosexuels parce qu’on est homophobes à cent pour cent et qu’on l’assume […] Pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance qui n’est pas tolérable. » Le scandale éclate, d’autant plus que la déclaration du rappeur fait référence à d’anciens morceaux comme « On t’a humilié », « Cessez le feu » et « Oh mais vous aussi » sur lesquels le groupe s’en prend à l’homosexualité à coups de punchlines sanguinaires. Face à l’ampleur que prend rapidement la polémique, la presse s’acharne, les concerts se déprogramment les uns après les autres, les morceaux sont retirés des radios et la respectabilité de Wati B, patiemment construite par Dawala, vole en éclats. Le collectif décide alors de présenter ses excuses publiques en plaidant l’ignorance. Ce jour-là, Lefa explique donc ne pas avoir bien dosé ses mots et laisse entendre une confusion de sa part entre les termes « homophobe » et « hétérosexuel », tandis qu’à ses côtés Dawala écoute attentivement la discussion, le visage grave et concentré. Pour certains, cette gymnastique grammaticale est malhabile, pour d’autres, les membres de Sexion d’Assaut se retrouvent prisonniers presque malgré eux d’un problème plus large : celui de la crispation vis-à-vis de l’homosexualité chez les jeunes de quartier. Dépassé par l’ampleur du scandale et boycotté de toutes parts, Dawala décide alors de reprendre les choses de zéro et s’attelle patiemment à la reconstruction de sa réputation et de celle de son groupe fétiche, comme le raconte aujourd’hui son ami d’enfance Abdenor : « Lorsqu’a eu lieu cette polémique, son idée était vraiment de revenir à la base. C’était pour lui quelque chose de symbolique et d’important. Son premier réflexe a donc été d’organiser un concert ici, au gymnase, pour les enfants du quartier. »

 

 

Réalisant la portée et l’influence de ses agissements, le producteur décide alors d’assumer jusqu’au bout son rôle de grand frère en accompagnant ses excuses par des actes tels qu’une tournée de débats avec les associations gays et lesbiennes, la distribution de tracts contre l’homophobie pendant les shows et surtout l’organisation à l’Élysée Montmartre d’un grand concert contre les discriminations et l’homophobie, le 1er mars 2011. Dans un milieu hip-hop où faire ses excuses est parfois vu comme une faiblesse, la repentance zélée de Sexion d’Assaut contribue à déconnecter le groupe d’un rap hardcore et underground tout en lui rachetant une conduite auprès du grand public.

 


« Si Le retour des rois finit par sortir, c’est que Gims et Black M auront fait une fleur aux autres en acceptant d’être moins payés que ce qu’ils valent désormais. » Anraye, ancien membre de la Sexion d’Assaut


 

Rap avec mention

 

Installée derrière son bureau d’adjointe à la mairie de la commune de l’Île-Saint-Denis, Madioula Aïdara-Diaby raconte avec un entrain naturel son amitié profonde avec Dawala. Voilà déjà vingt ans qu’ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de leurs parents, tous maliens, et encore aujourd’hui, cette jeune élue, également CPE dans un collège d’Aubervilliers, se souvient de la polémique qui a secoué son meilleur ami : « Ça lui a fait très mal, mais il a pris tout le monde à bras-le-corps pour les relever. Il m’a envoyé une centaine de places à donner à mes élèves pour son concert à l’Élysée Montmartre. Les jeunes se sont rendus compte qu’on pouvait faire une faute et s’excuser, même en tant que rappeur. » Progressivement pardonné par les associations gays et lesbiennes, Dawala parvient donc à replacer Sexion d’Assaut sur les rails du succès en développant et en accentuant le discours éducatif de son groupe phare.

 

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Sorti le 5 mars 2012, le deuxième album, L’apogée, avec ses chiffres de vente fulgurants, témoigne avec force du pardon du public français. Huit mois après, l’opus est certifié disque de diamant avec 700 000 exemplaires, faisant de Sexion d’Assaut le plus gros vendeur de rap français, très loin devant Booba, Rohff et consorts. « Même s’ils vendent beaucoup plus qu’eux, il n’y a pas de clash avec ces artistes. Le rap de Wati B et Sexion d’Assaut est une valeur antinomique à celle de la rue. Dawala l’assume complètement, il préfère faire de l’éducatif. Des membres du groupe sont d’ailleurs venus plusieurs fois dans notre collège pour des ateliers chant et écriture, des dédicaces en période de Téléthon ou même pour organiser des actions humanitaires avec les élèves », explique Madioula. Ce que confirme Dawala : « On veut faire chanter les enfants de 2 ans tout comme les “wati mamies”. » Mais si Sexion d’Assaut est aujourd’hui devenu un groupe pour tous, certains n’ont pas oublié la bande d’une quinzaine de lascars qui se retrouvaient sur le pavé de la rue de Montholon pour balancer quelques freestyles plein de fougue. Pour Anraye, ancien MC ayant préféré quitter l’équipe en cours de route pour se consacrer à la photographie, cette évolution s’explique par un certain réalisme de la part de ses anciens amis rappeurs : « Au tout début, Sexion d’Assaut était vraiment un collectif de mecs qui avaient la dalle et qui voulaient foutre le bordel dans le rap français. Mais comme les choses ne prenaient pas, vers 2006, presque tous les membres ont arrêté le rap pour se consacrer à la religion. Donc, lorsqu’ils ont décidé de s’y remettre, ils se sont vraiment dit : “Quitte à ce qu’on fasse du rap, on va le faire pour gagner notre vie.” C’était un moment où il commençait à être de plus en plus dur de vendre beaucoup de disques. Ils ont compris que ce sont surtout les 8-15 ans qui achètent du rap aujourd’hui, donc ils sont allés chercher l’argent là où il était. »

 

Wati B au pluriel

 

En roi de la transversalité, Dawala a évidemment su profiter de l’aura spectaculaire de Sexion d’Assaut pour développer une activité à laquelle il a toujours été très attaché : le sponsoring sportif. Très tôt, la tête pensante de Wati B s’est en effet proposée de sponsoriser le boxeur Mohamed Diaby, devenu depuis multiple champion du monde en boxe anglaise, savate française, full contact et kick-boxing. Aujourd’hui, avec le département Wati Boxe, Dawala travaille à l’organisation du premier championnat du monde de boxe au Mali, pour lequel il était reçu l’année dernière par la première dame du pays et le ministre des Sports. Naturellement, il a également infiltré le milieu du foot encouragé par une chance bluffante. Tout commence avec le footballeur ivoirien Gervinho, dont le club, Lille, finit champion de France en 2011. L’année suivante, la marque se décide à sponsoriser le petit club de Montpellier qui termine lui aussi premier de Ligue 1. En basket, un partenariat est acté en 2012 avec la JSF Nanterre, alors dernier de Pro A. La saison suivante, les basketteurs sponsorisés par Wati B finissent champions de France et finalistes de la Coupe de France. De la même manière, la collaboration instaurée avec la Ligue de basket française voit l’équipe de France gagner le championnat d’Europe. « Tout le monde me dit que le Wati B porte chance. J’ai commencé à travailler avec le club de foot de Caen et, le jour où on a officialisé le partenariat, l’équipe a gagné huit matchs de suite, même les joueurs n’y croyaient pas. Ils sont finalement montés en D1 et on peut maintenant lire Wati B sur leurs maillots et sur leurs shorts. » En parallèle, la marque de vêtements continue de s’afficher un peu partout, faisant planer l’ombre de Sexion d’Assaut de Paris jusqu’à Marseille.

 


« Comme les choses ne prenaient pas, vers 2006, presque tous les membres de la Sexion ont arrêté le rap pour se consacrer à la religion. Donc, lorsqu’ils ont décidé de s’y remettre, ils se sont vraiment dit : “Quitte à ce qu’on fasse du rap, on va le faire pour gagner notre vie.” » Anraye, ancien membre de la Sexion d’Assaut


 

Mais au milieu de tous ces projets annexes, qu’en est-il exactement du groupe étendard du label ? À l’heure des carrières en solo de Maître Gims, Black M, Maska et récemment Lefa (tous chez Wati B), l’album Le retour des rois de Sexion d’Assaut, annoncé depuis longtemps comme le successeur de L’apogée, n’est clairement pas une priorité. Alors que Dawala botte en touche en repoussant la question à 2017, Anraye, membre du groupe à ses débuts, fait quant à lui part de ses doutes sur la sortie d’un nouveau projet de ses ex-coéquipiers : « Si Le retour des rois finit par sortir, c’est que Gims et Black M auront fait une fleur aux autres en acceptant d’être moins payés que ce qu’ils valent désormais. » Car, entre-temps, les succès des deux poids lourds du groupe ont en effet déséquilibré la dynamique collective. À cela s’ajoute un Maître Gims qui, en créant sa ligne de vêtements Vortex et son propre label Monstre Marin Corporation chez les concurrents Universal, fait preuve d’une indépendance qui aurait pu laisser croire à un futur départ de chez Wati B. Pourtant, avec la sortie en août dernier de son deuxième album, Mon cœur avait raison, chez Sony/Wati B, le rappeur aux lunettes noires vient d’assurer un come-back fracassant aux côtés de Dawala, avec des chiffres de ventes culminant déjà à 300 000 exemplaires. Un succès commercial de plus pour Dadia Diakité, l’ancien gamin de la brousse malienne, qui semble désormais bien loin de l’époque des boîtes de thon à la catalane. Dans le milieu parfois étriqué du rap français, sa réussite sans pareille se mesure désormais en liasses de billets et bouteilles de champagne. Ou plus précisément en Wati Bulle, la boisson gazeuse sans alcool qu’il a lancée en 2013 à l’effigie de son label. On ne se refait pas.

 

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