dvsn : « Nous sommes une voix pour ceux qui se sentent en marge »

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Ils sont sous l’aile de Drake, soit la plus grande popstar du rap actuel, mais ne semblent paradoxalement pas vouloir sortir leur tête de son ombre imposante. Entretien avec dvsn, le mystérieux tandem qui laisse la musique parler à sa place.

Le 5 septembre 2015, les abysses de SoundCloud accouchent sans mal de deux titres qui renouent avec un r&b sensuel et léché, le genre qui fait s’envoler les c(h)oeurs féminins. « With Me » et « The Line » réussissent l’audacieux pari de séduire les plus nostalgiques sans dérouter les oreilles neuves. Mais ni les uns, ni les autres ne parviennent à déchiffrer l’énigme mathématique de dvsn, l’entité derrière laquelle se cachent ses auteurs. On murmure qu’il s’agirait d’un « side project » de Nineteen85 – Paul Jefferies de son vrai nom -, producteur à qui l’on doit notamment les hits « Hold On, We’re Going Home » et « Hotline Bling » de Drake. Après l’annonce d’une signature chez OVO, le voile se lève – partiellement. Paul est bel et bien de la partie, mais en binôme avec Daniel Daley, la voix cristalline qui étoffe ses partitions. Mais puisque les deux canadiens ne se montrent pas à l’image, et demeurent assez avares en prises de paroles, le mystère dvsn reste entier. Quelques heures avant leur première vraie date parisienne à l’Élysée Montmatre, ils ont tout de même accepté de nous aider à le percer un tant soit peu.

Photos : @lebougmelo

Depuis que votre groupe existe médiatiquement, rares sont les occasions où l’on a pu vous entendre en dehors de votre musique. Pourquoi avoir souhaité rester si discrets ?

Daniel Daley : On n’a pas réellement fait le « choix » d’être discrets. Je pense surtout que les gens ne réalisent pas à quel point tout est allé très vite pour nous. On était de simples artistes de SoundCloud, puis on a vu tout plein de labels arriver vers nous, avant de finalement signer chez OVO. À partir du moment où on a signé, notre album est sorti…

Nineteen85 : … deux ou trois semaines plus tard.

D : Après ça, on a fait genre dix concerts avant que Drake nous emmène avec lui sur sa tournée mondiale. Autant dire que pour nous, il était surtout question de gérer tout ce qui a pu nous arriver en si peu de temps.

N : Les choses sont allées tellement vite qu’on n’a pas réellement eu la chance de pouvoir s’arrêter un tant soit peu, et prendre le temps de communiquer ou de faire des interviews. On essayait juste de suivre le mouvement.

Cela se retranscrit également à travers vos visuels ou vos covers d’albums, où vous n’apparaissez jamais à l’image. Est-ce une manière de donner une portée plus « universelle » à votre musique ? De faire en sorte que chacun puisse se l’approprier ?

D : À travers dvsn, on fait en sorte de toujours mettre la musique au coeur de notre démarche. Mais dvsn va au-delà de lui en tant que producteur et moi en tant que chanteur. Je pense qu’on est en train de devenir une voix pour ceux qui ont le sentiment d’être en marge, d’être différent des autres. On se concentre sur notre art en premier lieu, et on essaye d’y mettre tout ce qui nous représente le mieux et tout ce qui va avoir un écho auprès des gens. C’est plus intéressant que d’afficher ma tête en gros sur la pochette, de faire tout plein de shootings photo, des gros plans sur mes Air Max ou quoique ce soit. On fait juste en sorte de voir un peu plus loin, de ne pas se focaliser que sur notre propre personne.

Plus qu’un album d’amour, Morning After semble être un album de reconquête amoureuse. Cela correspond-il à ce que vous viviez au moment de réaliser ce disque ?

N : C’est en quelques sortes le stade auquel on est depuis qu’on a commencé à publier notre musique. On se retrouve souvent dans ce genre de relation qui n’est pas réellement définie et où tu finis par te demander : « Qu’est-ce qu’on est au juste ? ». « Est-ce qu’on doit aller de l’avant ? Est-ce qu’on doit regarder dans le rétro ? Est-ce qu’on doit juste vivre au jour le jour ? » Tous ces moments de doutes, je pense que tu peux les entendre sur Morning After. Parfois on les évoque à travers nos amours passés, parfois on se réfère à cette relation naissante que l’on souhaite emmener plus loin, puis parfois on ne parle ni au passé, ni au futur.

D : D’autant qu’en toute honnêteté, je pense qu’il y a beaucoup plus de gens qui se trouvent dans cette zone grise qu’il n’y a de gens qui voient tout noir ou tout blanc.

« dvsn va au-delà de Nineteen85 en tant que producteur et moi en tant que chanteur »
– Daniel Daley

Au niveau des sonorités, votre musique a ce côté légèrement organique qui séduira les nostalgiques du R&B des années 90, mais reste tout de même dans l’air du temps. Comment vous parvenez à trouver le bon équilibre ?

N : Je pense que ce qui joue c’est justement le fait qu’on n’a jamais cherché ce bon équilibre. [rires] On a simplement fait ce qu’on aimait faire, et il s’est avéré que ceux qui nous écoutaient avaient le sentiment que c’était le parfait mélange entre l’ancien et le nouveau. Tant mieux. Pour ma part, je pense que notre musique s’inspire de ce qu’on a écouté par le passé et de ce qu’on écoute encore aujourd’hui. On a pris un peu de tout ça et à partir de là, on a développé notre propre son.

Est-ce la recette d’un son intemporel ?

N : Je l’espère, oui. Je ne suis pas sûr que c’était l’idée de base mais ça marche parfaitement. [rires]

Au cours des dernières années, beaucoup d’artistes ont prôné un R&B « sans sentiments », où on chante la séduction tout en insistant sur le fait de ne jamais s’attacher. Chez vous, on retrouve une vision plus « romantique » du sexe où c’est la fusion de deux corps qui éprouvent quelque chose l’un envers l’autre.

D : Je pense surtout que c’est ce que ça devrait être, tout simplement. [rires] Mais je vois où tu veux en venir. Peut-être que leur perspective est un peu différente de la nôtre, mais j’estime que c’est quelque chose que tu dois partager avec quelqu’un avec qui tu es intime, avec qui tu as une véritable connexion. Dans notre musique, on essaye de rester honnête envers nous-mêmes. On ne prête pas attention à ce qui est à la mode ou à ce qu’on est censé dire pour avoir l’air cool sur le moment. Beaucoup de nos amis sont aussi des séducteurs qui peuvent avoir ce genre de comportement, mais on n’est pas nécessairement toujours sur la même longueur d’onde. On fait en sorte de parler de notre point de vue, le plus honnêtement possible. Ce que tu entends à travers nos morceaux, c’est nous.

Drake n’apparaît sur aucun de vos deux albums, mais on y trouve en revanche 40, qui a co-produit plusieurs de vos morceaux. Quel rôle joue t-il auprès de vous ?

N : En vrai, 40 a été le producteur exécutif de nos deux premiers albums. C’est plus ou moins lui qui nous guide dans l’avancée de notre carrière, depuis les coulisses. Mais il a une manière de faire qui nous laisse beaucoup de liberté, il ne s’implique que très peu. Pour te dire : le seul conseil qu’il nous a donné au départ, c’était de sortir les morceaux qu’on avait en stock. « Je ne veux pas trop vous dire quoi faire, j’ai envie que vous compreniez de vous-mêmes. Publiez juste votre musique et voyez ce qui se passe à partir de là. Une fois que vous aurez pris note des résultats, revenez vers moi et on aura une autre conversation. » Ça a toujours été son approche avec nous. Il est très… [Il réflechit] « compréhensif. » C’est à peu près comme ça qu’il opérait avec Drake. Il arrive à cerner ce que tu fais, mais jamais il ne te dit ce que tu dois faire.

Qu’est-ce qu’OVO représente pour vous aujourd’hui ?

D : C’est la famille, tout simplement. [Il sourit]

« Noah ’40’ Shebib arrive à cerner ce que tu fais, mais jamais il ne te dit ce que tu dois faire »
– Nineteen85

Nineteen85, en parallèle de dvsn, tu travailles avec un certain nombre d’artistes. Qu’y a t-il de si particulier dans ta relation avec Daniel ?

N : Comme il l’a dit, c’est la famille. Ce n’est pas courant de travailler avec quelqu’un que tu suis sur toute la ligne. On a une routine, une manière de bosser qui n’est pas vraiment conventionnelle mais à travers laquelle on trouve un certain confort. Mais on ne s’en est pas réellement rendu compte jusqu’à ce que des gens extérieurs ne viennent nous rappeler à quel point l’alchimie était bonne entre nous. Pour lui comme pour moi, c’était quelque chose de très naturel. Quand on se retrouvait à bosser ensemble pour d’autres artistes, ils nous disaient souvent : « Ce que vous arrivez à faire ensemble, c’est incroyable. Vous devriez vous mettre un peu plus en avant, voir plus loin que ce que vous faites actuellement. »

Vous vous connaissez depuis plus de 10 ans maintenant, mais vos premier titres ensemble datent d’à peine deux ans. Pourquoi avoir pris autant de temps ?

D : C’est seulement là qu’on s’est senti prêts. Je ne saurais pas te dire pourquoi, c’est ce que Dieu a voulu.

N : Comme je le dis souvent, c’est aussi une question de timing. Les gens autour de nous jugeaient qu’on formait une bonne équipe et nous ont suggéré qu’il était peut-être temps de donner un sens à notre collaboration. Même notre manager nous disait : « C’est très bien que ce vous faites quand vous bossez avec d’autres artistes, mais ce que vous faites ensemble… C’est un tout autre niveau. »

D : C’est aussi à cette période qu’on a imaginé le concept de dvsn. Mais on se connaissait déjà de longue date : on faisait notre musique, on essayait de placer nos morceaux pour d’autres artistes, entre autres choses. Mais c’est en septembre 2015, quand vous avez pu enfin écouter nos titres, qu’on a décidé qu’on serait dvsn.

Avez-vous une idée de ce dont sera fait la suite pour vous ?

D : Plein de choses arrivent. On va d’abord finir cette tournée, avant de retrouver en studio pour travailler sur ce qui arrive. On a aussi quelques autres idées qui ne concernent pas la musique, mais vous en saurez plus prochainement.

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