Habib Beye, du charbon et une bonne étoile

Dans sa bouche, pas de mots boiteux, de diction qui trébuche ou de tournures mal fichues. Sa langue est élégante, articulée et coulante. Puis elle n’en finit plus de s’exprimer. Un genre d’incontinence verbale. Ça nous va bien, à nous, mais son agenda est chargé. Habib Beye est devenu une starlette chez les consultants. Faut dire que la télé en produit peu, des comme ça. Des belles gueules en costard cintré, qui décryptent et analysent finement, déroulent joliment. Entretien fleuve avec le meilleur observateur du foot français.

J’aimerais qu’on commence par raconter ton histoire depuis le début. Tu es né à Suresnes et tu as grandi dans les Yvelines. Quel souvenir tu as de ton enfance ?

Que de bons souvenirs… On vivait en HLM mais on avait tout ce dont on avait besoin avec ma sœur. J’ai aimé cette vie-là parce qu’elle était faite d’insouciance. Dans notre immeuble, toutes les portes étaient ouvertes. Il n’y avait pas la peur de l’autre, contrairement à aujourd’hui où on se regarde tous, se juge tous. Je n’avais pas ce sentiment-là quand j’étais enfant. La multiculturalité m’a nourri. C’est ce que j’essaie aujourd’hui de véhiculer à mes enfants, l’échange.

Ma maman est française, mon père sénégalais. Elle est catholique, lui musulman. Ça m’a apporté énormément. Je suis un binational, j’ai eu la chance de représenter mon pays, le Sénégal, au football. Un pays que je ne connaissais pas lorsque j’étais jeune, puisque je suis allé pour la première fois au Sénégal à 17 ans. Je me suis imprégné de cette culture au fil de mon enfance de part l’éducation de mon père, mais je l’ai réellement intégrée lorsque je suis allé dans ce pays.

Le choix de la sélection sénégalaise, c’était une manière de te rapprocher de tes origines ?

Exactement. Ça a été un choix difficile parce que, à ce moment-là, ça fonctionnait pour moi, et le cheminement de ma carrière m’aurait amené en Equipe de France. J’ai choisi l’Equipe du Sénégal alors que j’étais pré-sélectionné en Equipe de France, c’est à dire dans une liste très élargie de la Fédération Française. Le Sénégal m’avait déjà sollicité cinq-six mois auparavant et j’avais refusé parce que, de part ma naissance et mon cursus en France, j’étais très éloigné du Sénégal. On ne pouvait pas parler d’amour pour la patrie car je n’y avais jamais mis les pieds. Même si j’avais découvert le pays à 17 ans, c’était insuffisant pour dire que le Sénégal, c’était viscéral. Ça ne l’était pas, ça l’est devenu. Le jour où j’ai choisi de représenter le Sénégal, j’avais eu une longue discussion avec mon père. C’était important pour moi de me demander ce que ce choix-là allait m’apporter, au-delà de l’aspect sportif. À cette époque, le Sénégal n’était pas qualifié pour la Coupe du Monde, ce n’était pas un pays majeur en Afrique mais une nation émergente. On avait eu des succès d’estime dans le passé mais pas de trophées. J’ai fait ce choix en me disant « J’ai envie de connaître mon pays, j’ai envie que ça me rapproche de ma culture, de mon éducation ». Et c’est le plus beau choix que j’ai eu à faire dans ma carrière de sportif. Je ne regrette rien.

Tu as le sentiment d’avoir aidé la sélection à grandir ?

Je pense que tous les binationaux nés en France qui ont choisi de représenter le Sénégal à ce moment-là ont, quoi qu’il arrive, aidé ce pays à devenir plus populaire dans le monde. Nous avons été des ambassadeurs exceptionnels pour notre pays, puisqu’on est partis en Corée et au Japon. On était alors inconnus. Tout le monde pensait qu’on allait être la risée de cette Coupe du Monde et finalement, au bout de cette aventure, toute la France a supporté le Sénégal. C’est une grande satisfaction pour moi aujourd’hui lorsque des gens me disent que nous les avons fait vibrer en 2002. Et ça me conforte dans le choix que j’ai fait. Je me sens aujourd’hui beaucoup plus sénégalais que je ne l’étais il y a vingt ans.

« J’ai choisi le Sénégal en me disant ‘J’ai envie de connaître mon pays, j’ai envie que ça me rapproche de ma culture, de mon éducation’. Et c’est le plus beau choix que j’ai eu à faire dans ma carrière de sportif. »

Au départ, tu t’étais senti comme un étranger là-bas ?

Non, mais je ne me sentais pas légitime pour me revendiquer sénégalais. Alors qu’à partir du moment où mon père était sénégalais, je ne l’étais pas moins que les autres. Et c’est ce que je dis à mes enfants aujourd’hui, c’est important qu’ils le revendiquent. Tu vois, par exemple, ma fille, qui a les cheveux bouclés, est un jour rentrée de l’école en me disant « On m’a dit que j’avais pas des beaux cheveux ». Et du coup elle s’est attaché les cheveux pendant presque un an. Ça me touche, mais vraiment. Je lui ai dis « Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as d’avoir des cheveux bouclés ». Enfant, tu vis des choses difficiles à l’école. Et d’expliquer tout ça aux miens les aidera à mieux appréhender le monde. J’essaie de leur dire qu’au moment de se définir, il faut parler de leur papa sénégalais, de leur maman française et catholique, et de leur grand-père musulman. Pour moi, c’est une richesse incroyable. J’ai vécu dans une famille où ma mère mangeait du porc et mon père non. Il ne m’a jamais dit de faire ci ou ça, juste que le jour où j’en aurais envie, je choisirai.

Quel est ton rapport à la religion ?

Aucun. Je suis respectueux de toutes les religions mais je ne m’identifie à aucune d’entre elles. Je crois en « mon » Dieu, celui que je me suis construis, moi, à l’intérieur. Dernièrement, ma maman m’a envoyé un message pour mes 40 ans en me disant : « Mon fils tu as la chance d’être né avec une étoile au-dessus de ta tête, tout ce que tu touches se transforme en or. Et j’espère qu’elle te suivra jusqu’au bout de tes projets ». C’est un peu ça. Une petite étoile me suit. Et lorsque j’ai une prière, je la remercie.

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Je voudrais revenir en arrière. Tu supportes Marseille depuis toujours mais tu as été formé au PSG. Ça pose un peu le même genre de dilemme que pour un végétarien qui travaillerait chez Charal, par exemple. C’est compliqué de laisser ses sensibilités personnelles de côté ?

Non parce que je n’ai jamais caché mon amour pour l’OM, même lorsque j’étais jeune. Sans aller jusqu’à le crier sur tous les toits lorsque je portais le maillot du PSG. J’ai été fan de l’OM parce qu’au début des années 90, c’est l’OM qui raflait tout en France. A ce moment-là, j’avais 13 ans, et un gamin s’identifie à ce qui gagne, à ce qui fait vibrer. J’ai vu Jean-Pierre Papin, Waddle, Didier Deschamps, Basile Boli lever une Ligue des Champions. Ces joueurs-là me faisaient rêver. Lorsque je suis devenu professionnel, mon but ultime c’était de jouer à l’OM.

Dans le métier que je fais aujourd’hui, l’avantage que j’ai par rapport aux autres, c’est que, de part mon amour pour l’OM et ma légitimité à en parler puisque j’y ai joué quatre ans, mes critiques sont acceptées plus facilement que d’autres. Elles ne sont pas perçues comme une forme de haine. Quand je vais à Marseille aujourd’hui, alors que j’ai été, je pense, le consultant qui a le plus tancé l’OM quand ça n’allait pas, je n’ai jamais de retours négatifs de la part du club. Ils savent l’amour et le respect que j’ai pour eux. Quand je rentre dans mon métier de consultant, j’oublie que j’ai été joueur de l’OM. Je dois analyser toutes les équipes de la même façon.

Dans le passé, beaucoup de joueurs ont porté les deux maillots, celui de l’OM et du PSG. J’ai l’impression que c’est beaucoup moins le cas aujourd’hui, que c’est plus compliqué. Récemment, plusieurs joueurs, comme Guillaume Hoarau, André Ayew, Samir Nasri ou Nenê, ont même affirmé qu’ils ne pourraient jamais jouer pour l’ennemi. Le sentiment d’appartenance et la rivalité se sont-ils radicalisés ?

Je ne sais pas mais ce qui est sûr c’est que l’écart, financier et sportif, entre les deux clubs s’est creusé. Il faut être honnête, aucun joueur de l’OM ne pourrait prétendre jouer au PSG aujourd’hui. Je ne pense pas que la rivalité soit aussi importante qu’elle ne l’était il y a dix ans. J’ai vécu des Clásicos où la rivalité était intense, presque haineuse. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. C’est devenu aseptisé et heureusement d’ailleurs, parce que ce qu’il se passait il y a quelques années n’était pas du tout dans la logique du sport. C’est dommage que l’écart soit devenu aussi important entre les deux clubs, mais on a quand même pu voir sur le terrain que l’OM était capable de rivaliser avec Paris. Après, c’est vrai que les transferts entre les deux clubs se faisaient beaucoup plus facilement il y a quelques années. Tu as par exemple des joueurs qui sont très identifiés Paris. J’avais entendu Mamadou Sakho dire que pour lui ça serait impossible de jouer pour l’OM. Si c’est ce qu’il ressent, je trouve ça compréhensible. Mais, personnellement, j’ai été formé au PSG et aller à Marseille ne m’a jamais posé de problèmes.

Aujourd’hui, des gens me reprochent d’avoir été formé au PSG et d’être fan de l’OM, alors que je n’ai aucune haine envers le PSG. Le seul moment où je ne suis pas pour le PSG, c’est lorsqu’ils jouent contre Marseille. Je serais très content que le PSG gagne la Ligue des Champions, parce que c’est un club français. Je suis reconnaissant au PSG de m’avoir formé et à aucun moment je n’ai cherché à essayer d’effacer cette partie de ma vie sportive. Certains pensent que, parce que je suis un amoureux de l’OM, je suis forcément anti-PSG. Pas du tout.

Tu as pris ta retraite de joueur en 2012. Comment as-tu vécu le retour à un mode de vie plus classique ? Ça a été brutal ou au contraire plaisant ?

Ça a été top pendant trois mois, et ça a été très dur ensuite. Quand tu as vécu 30 ans de passion et 15 ans de professionnalisme au très haut niveau, le jour où ça s’arrête, tu as envie de prendre du recul. Tu as envie qu’on te parle de tout sauf de foot. Tu as envie de te rapprocher de ta famille, de faire des choses que tu ne pouvais pas faire en tant que joueur. Voyager, rencontrer des amis, aller bouffer avec tes potes. Tout faire, excepté jouer au football. Sauf que ça dure trois mois. Au bout de trois mois, tu trouves le temps long. Le matin tu vas courir, le midi tu manges avec des potes, l’après-midi tu profites de tes enfants quand ils rentrent de l’école, le soir tu vas te coucher avec ta femme à 22h…

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Il te manquait un but à tes journées…

Oui, tu réalises que tu faisais ça pendant 15 ans, tous les jours. Tu te levais tu pensais foot, tu te couchais tu pensais foot, tu mangeais tu pensais foot… Les gens ne voient pas le sacrifice que ça représente. Oui on gagne beaucoup d’argent, oui on est célèbre, oui on a de belles voitures… mais ça implique beaucoup de sacrifices derrière, depuis tout petit, pour arriver à son but ultime, devenir professionnel. Et le jour où ça s’arrête, comme tu dis, il te manque quelque chose. J’étais habitué à me lever le matin, à m’entraîner, à être conditionné mentalement pour faire mon travail, être le meilleur possible.

Et puis cette adrénaline que tu perds, ce moment où tu rentres dans un stade… Aujourd’hui, jouer au football ne me manque pas. Ce qui me manque, c’est cette sensation de deux-trois minutes quand tu pénètres sur un terrain de foot. Quand je vais commenter des matchs et que je vois les deux équipes rentrer sous la clameur du public, la musique de la Ligue des Champions… cet instant juste avant le coup d’envoi, c’est le seul moment où je ressens un manque.

« Le jour où tu arrêtes, tu as envie de prendre du recul. De tout faire, excepté jouer au football. Sauf que ça dure trois mois. Au bout de trois mois, tu trouves le temps long. »

Quel genre de reconversion avais-tu envisagé au départ ?

Aucune.

Tu refusais d’y penser ?

Je pense, oui. Mais je crois que c’est le cas de beaucoup de footballeurs. Tu investis dans des trucs, tu participes à des projets… un ami qui monte un restaurant et te propose de mettre quelques billes dedans par exemple, pour avoir un petit quelque chose le jour où tu t’arrêtes. Ou alors tu fais un peu de spéculation immobilière, comme moi j’ai fait. Puis tu te rends comptes que ce n’est pas ton truc. Je t’avoue que je n’avais réfléchi à rien. Mais je suis un homme d’opportunités, ma vie a été conditionnée par des rencontres, des gens qui m’ont fait confiance.

C’est ce qu’il s’est passé avec Canal+.

Oui. En fait j’ai rencontré Ludovic Duchesne un jour à l’école de mes enfants, ce qui est assez improbable. Il m’a demandé ce que je faisais à ce moment-là. C’était durant cette période où je me faisais réellement chier [rires].Je ne pouvais pas lui dire que je m’emmerdais donc je lui ai répondu « Écoute ça va, je m’occupe de mon immobilier, de mes enfants, je vais courir, je prends du plaisir, je pars en vacances… ». Et il m’a suggéré de devenir consultant pour Canal+. Je lui ai dit que non, juger, analyser, ce n’était pas mon truc. Finalement, il m’a demandé l’autorisation de donner mon numéro à Laurent Jaoui et Karim Nedjari. Je le lui ai donné, sans être intéressé. Le lendemain il m’a appelé pour me donner rendez-vous quelques jours plus tard avec Laurent Jaoui. Je l’ai rencontré, et il m’a proposé de commencer en juin 2013, pour un match de pré-saison Lyon-New York Red Bull. Il m’a dit « Vas-y, essaie et tu verras si ça te plait ». J’ai commenté ce match avec Anthony Tobelem, puis je suis rentré chez moi et j’ai regardé le match en replay. Ça a duré 45 minutes. Au bout de 45 minutes, j’ai coupé, avec la certitude que ce n’était pas fait pour moi. Laurent Jaoui m’a appelé pour me demander comment ça s’était passé et je lui ai dit « C’est une catastrophe Laurent, je me suis réécouté ». Il m’a répondu que j’avais fait ce qu’il ne fallait pas faire, qu’appréhender sa voix à la télé, c’était très difficile. Lui m’avait écouté et m’a garanti que c’était très perfectible mais qu’il y avait quelque chose.

En fait ce n’est pas l’expérience qui t’a déplu, mais le résultat …

Oui. Quand je me suis réécouté, j’ai eu le sentiment que je n’apprenais rien aux gens, que je décrivais juste ce qu’il se passait à l’écran et qu’on n’avait concrètement pas besoin de moi pour faire ça. Mais Laurent m’a convaincu de continuer. J’en ai ensuite discuté avec ma femme, qui m’a rassuré et m’a poussé. Et, finalement, je me suis mis dans une posture similaire à celle que j’avais en tant que joueur. Je me suis dit que pour réussir dans ce métier, il allait falloir travailler. Ce n’est pas parce que tu as été footballeur professionnel pendant 15 ans que ça te donne la légitimité de t’exprimer à la télé. Faut bosser, t’imprégner du métier. Et j’ai bossé comme un dingue. J’ai écouté des matchs, d’autres consultants … j’ai regardé des émissions, je me suis réécouté à chaque fois … Et en un mois, le truc a pris.

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Tu as fait tout ce travail tout seul ?

Tout ce travail personnel à la maison, oui. Après il y a des gens qui ont été très importants pour moi dans mon ascension. Parce que j’assimile ça à une vraie ascension, le fait d’avoir été autant exposé par la chaîne en si peu de temps. J’ai notamment travaillé avec Eric Huet pendant très longtemps, sur les matchs du lundi soir, qui ne sont pas trop regardés. J’ai énormément discuté avec lui, avant, pendant, après. Il m’a donné toutes les astuces, me disait « Concentre-toi sur ça », « N’ai pas peur du silence », « S’il n’y a rien à dire ne dis rien »

C’est arrivé très vite mais c’est devenu une passion. Expliquer pourquoi tel joueur a fait tel choix, pourquoi cette surface de pied, quel déplacement a créé cette frappe … tout le côté technique. Mais ça, sans conseils, tu ne peux pas l’intégrer quand tu ne connais pas le métier. Ça ne peut pas venir tout seul. Les journalistes t’expliquent qu’ils donnent le rythme du match, que c’est une forme de mélodie, que toi tu viens ponctuer. On continue d’échanger ensemble, ça me permet de progresser.

Aujourd’hui je m’éclate dans ce que je fais, je prends un plaisir dingue, je voyage, je vais en Turquie, en Espagne, au Portugal … J’ai presque repris une vie de footballeur en fait. C’est ma femme qui n’est pas très contente parce qu’elle me dit que, finalement, elle me voyait trois jours par semaine lorsque j’étais footballeur, et, maintenant que je suis consultant, ce n’est plus que deux jours. Mais comme elle sait que c’est ma passion et que je voudrais devenir entraîneur, elle a conscience que c’est une étape de ma vie pour accéder à autre chose. Ça peut paraître prétentieux mais je sais qu’une rencontre m’amènera de l’autre côté de la barrière. Toute ma vie a été comme ça.

Tu as confiance en ton destin …

Oui, je pense que j’ai un destin fabuleux en fait. Tout ce que la vie m’a apporté jusqu’ici était inespéré. Je suis devenu footballeur professionnel à 19 ans, après être entré dans un centre de formation à 18 ans. J’ai commencé dans un petit club, Strasbourg, et mon rêve était de jouer à l’OM. J’ai joué à l’OM et j’en suis devenu capitaine. J’ai aussi été capitaine de ma sélection. J’ai joué une Coupe du Monde, une Ligue des Champions … Tu m’aurais dit ça à l’âge de 18 ans, ce n’était même pas envisageable. Tout ça m’amène à penser que cette petite étoile dont ma mère parle sera encore là un moment.

« Aujourd’hui je m’éclate dans ce que je fais, je prends un plaisir de dingue, je voyage… J’ai presque repris une vie de footballeur en fait. Ma femme n’est pas très contente, mais elle sait que c’est ma passion. »

Dans quel exercice prends-tu le plus de plaisir : le commentaire en direct ou l’analyse a posteriori ?

Le commentaire. Parce que dans le commentaire, tu as le vécu en direct + l’analyse. Et moi je me nourris du jeu, je suis passionné par ça. Mon plus grand moment de bonheur aujourd’hui, c’est de commenter un match de Manchester City, ou du Barça à l’époque, puis de courir très vite en conférence de presse pour aller écouter Guardiola. Je suis fasciné par ce mec, son approche du football, ses mots … comme un supporter peut l’être lorsqu’il voit Cristiano Ronaldo jouer. C’est mon moment de plaisir. Ou encore, la semaine dernière par exemple : j’ai suivi Arsenal-Tottenham et, après le match, Arsène Wenger nous a invités avec Stéphane Guy dans son vestiaire. Qui aujourd’hui peut avoir le privilège de s’asseoir avec Arsène Wenger et discuter football avec lui pendant une heure ? Pour moi, c’est inestimable. Et c’est Canal qui me permet de vivre ça.

C’est vrai que tu écris tes textes en amont et que tu les répètes tout seul dans ta voiture [rires] ?

En fait ce n’est pas mes textes que j’écris. Quand je prépare un match, j’écris deux, trois, quatre pages … dans mon cahier. Ensuite je lis mon cahier comme une poésie. Je m’imprègne de tout ce que j’ai écrit dedans, des mots-clés, de ce qu’il me semble important, de ce que j’ai surligné… Puis je ferme mon cahier et ne le réouvre plus. Et quand je suis dans ma voiture, ça paraît fou, même un peu psycho, mais je me crée un dialogue avec un personnage virtuel [rires]. C’est important parce que, tu vois, mes amis me disent que j’ai toujours réponse à tout, que je suis rarement dans les cordes ou perdu lors d’un débat. Et ce petit jeu que je m’impose me permet aussi ça. Tu vas te dire que finalement je calcule tout et qu’il n’y a rien de naturel mais en fait si, tout est naturel, sauf que c’est ma méthode à moi pour mener un débat du mieux possible. Un peu comme un homme politique.

C’est presque un travail de comédien …

Oui mais si tu parles de comédie ça veut dire que ce n’est pas réel. Mais ça y ressemble parce que, en fin de compte, je me mets dans une position où je veux développer un certain axe et où j’anticipe les réactions des gens qui vont venir me chercher sur cet axe-là. Dans mon dialogue virtuel, j’essaie d’intégrer toutes les réponses ou toutes les questions qu’on pourrait me poser. Lorsque j’arrive dans une émission, ce petit « jeu de comédien » me permet d’être paré à toute éventualité.

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Ça ne veut pas dire, quelque part, que tu manques de confiance dans ta prise de parole spontanée ?

Pas du tout. Et je n’ai jamais manqué de confiance non plus en tant que joueur. J’ai toujours été hermétique à la pression. Et je vais même te dire : je me nourris de l’adversité. C’était ma force en tant que footballeur. Par exemple, j’adorais arriver au Parc des Princes et me faire siffler. Je pense que l’adversité révèle l’humain. Tu as soit celui qui capitule et abandonne, soit celui qui fait front.

Dans une émission de télé, le fait d’être préparé me permet d’avoir énormément de confiance dans ma prise de parole et d’être armé pour tout. Je déteste participer à une émission ou commenter un match où je ne maîtrise pas tous les éléments, c’est presque obsessionnel. Je suis un « maniaque du contrôle », dixit ma femme. Je veux tout contrôler autour de moi. Je n’aime pas être dans une situation d’inconfort, dans tout ce que je vis au quotidien.

Je pense que c’est lié à l’exigence que tu as envers toi-même …

Exactement, je suis très exigeant envers moi-même. Mais je l’étais déjà en tant que joueur et je pense que ça m’anime aujourd’hui dans tout ce que je fais. Quand j’ai commencé ce métier, ce qui était primordial pour moi n’était pas d’être numéro un, mais de vouloir le devenir. Peu importe que je sois numéro un, il fallait que je fasse tout pour l’être. Et ma satisfaction aujourd’hui c’est de me dire que mon travail porte ses fruits. Mais je ne me contente pas de ce que j’ai là. Mon ambition, c’est de rester aussi performant dans ce que je fais. Ce n’est pas parce que je suis exposé aujourd’hui ou que j’ai « la carte », que je vais moins bosser.

En-dehors de répéter tes textes, tu écoutes quoi comme musique dans ta voiture ?

De tout, je n’ai aucun style de musique. Il y a juste certains genres que je n’écoute pas comme le hard rock. Je peux écouter Charles Aznavour comme Niska. Dans ma voiture, ma playlist est large. R’n’B, rap … Ça dépend de mes humeurs. Je suis aussi conditionné par ce qu’écoutent mes enfants.

On dit souvent que les footballeurs auraient voulu être rappeurs et vice versa. Ça a été ton cas ?

Non, j’ai beaucoup de respect pour les rappeurs mais c’est un talent. Et puis je ne suis pas là-dedans, j’ai plutôt voulu m’ouvrir à un milieu social différent. C’est ma femme qui m’a forcé aussi à ça. On vit dans un monde assez reclus et le défaut des footballeurs d’aujourd’hui, c’est peut-être d’être trop enfermés sur leur milieu. Sortir de ton milieu te permet de rencontrer des gens avec lesquels tu n’aurais jamais pensé avoir d’accointances ou même de centres d’intérêts communs.

Si tu me demandes ce que j’aurais aimé faire si je n’avais pas été footballeur, je ne saurais pas te répondre, parce que j’ai fait ce que je voulais faire. C’est un privilège incroyable. Sinon, j’aurais forcément fait quelque chose d’autre. J’ai un BEP et un Bac Pro comptabilité. Mais je pense que je n’aurais jamais pu être derrière un bureau toute la journée …

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« On vit dans un monde assez reclus et le défaut des footballeurs d’aujourd’hui, c’est peut-être d’être trop enfermés sur leur milieu. Sortir de ton milieu te permet de rencontrer des gens avec lesquels tu n’aurais jamais pensé avoir d’accointances. »

Dans une interview, tu expliques que si tu dirigeais un club français, ta première mesure serait d’interdire le combo jogging-casquette. Je comprends l’importance de la présentation de soi mais tu ne penses pas que ça participe de la stigmatisation d’un certain style vestimentaire ? En NBA par exemple, lorsque le dress code a été imposé en 2005, Allen Iverson avait jugé le règlement discriminatoire envers sa génération, la génération hip-hop.

Je peux le comprendre et je ne critique pas, parce que moi-même je l’ai fait. Ça m’est arrivé, en tant que footballeur, de me rendre à une interview avec une casquette, un chewing-gum dans la bouche et un pantalon à mi-fesses. Mais au-delà de ce que tu représentes en tant que sportif, tu représentes une institution, avec laquelle tu dois être en accord. Être footballeur, c’est un métier public. Lorsque les joueurs se présentent devant la presse, ils sont regardés par des millions de personnes, et leur apparence peut être sujette à critique. J’estime que tu ne dois pas donner les moyens à certaines personnes, qui te jalousent ou sont dans la critique perpétuelle, l’opportunité de te déstabiliser ou déstabiliser l’institution. Tu ne peux pas faire abstraction de l’opinion publique aujourd’hui. Les clubs italiens l’ont très bien compris. Je ne parle pas d’être tiré à quatre épingles et d’imposer à tous le même costume-cravate, il s’agit juste de faire un effort pendant deux-trois minutes, enlever sa casquette, jeter son chewing-gum, remonter son pantalon. Moi c’est comme ça que je le vois en tout cas, mais après je peux très bien comprendre qu’un joueur me dise « Écoute, moi je suis comme ça dans la vie, et ce n’est pas parce que je me présente devant la télé que je dois changer ».

La Ligue 1 a longtemps été considérée comme le parent pauvre des grands championnats européens. Comment juges-tu son niveau de jeu aujourd’hui ? La domination absolue du PSG nous dit-elle quelque chose à propos de la compétitivité des autres clubs français ?

Le problème du PSG, c’est qu’ils ne boxent pas dans la même catégorie que les autres clubs de Ligue 1. En termes de budget, d’effectif… le PSG est davantage comparable à ce que l’on peut voir en Angleterre ou en Espagne. Mais j’estime que c’est un réel moteur pour la Ligue 1, on a besoin d’une équipe ultra dominante en Europe pour forcer les autres à progresser.

En France, les droits TV ne sont pas les mêmes et tant que tu auras cette faiblesse-là, tu ne pourras pas avoir des clubs capables de lutter. Je ne pense pas que la Ligue 1 soit le mauvais élève du football européen, mais elle est moins fournie en argent. C’est une réflexion que les instances doivent mener pour permettre aux clubs d’être plus compétitifs financièrement. Aujourd’hui, le dernier de Premier League prend 90 millions d’euros, c’est ce que prend le PSG en étant champion de Ligue 1. Imagine l’écart… Le premier de Premier League gagne plus de 200 millions de droits TV.

Malgré tout, en Espagne par exemple, certaines équipes qui n’ont pas un gros budget arrivent à avoir des résultats. Et ça, c’est juste une question de mentalité. Sur ce plan-là, il y a énormément de choses à faire. Lorsque tu vois Séville gagner trois fois la Ligue Europa, tu te dis qu’il n’y a pas de raisons que Lyon ou Marseille n’y arrive pas.

Mentalité de gagnant tu veux dire ?

Oui. Tu travailles moins en France qu’à l’étranger. Quand je suis arrivé en Angleterre, la charge de travail était beaucoup plus importante. La mentalité est différente, elle est beaucoup plus compétitive. Ça ne veut pas dire que le niveau intrinsèque de chaque équipe et que le niveau individuel des joueurs est faible. On m’avait dit qu’en Angleterre le niveau était deux fois meilleur. Non. Il faut arrêter de croire qu’un West Brom’-Hull City est supérieur à un Lille-Angers. Il y a plus d’intensité, mais le niveau des joueurs n’est pas non plus énorme. Il faut surtout qu’on arrive à changer de mentalité.

Photos : @samirlebabtou

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