Ibeyi, la meilleure version d'elles-mêmes

Ibeyi, la meilleure version d’elles-mêmes

Yard - Ibeyi, la meilleure version d’elles-mêmes

“Ash”, le deuxième album d’Ibeyi, ressemble à une invocation de la pluie et du beau temps, à un exutoire lové entre le souvenir hanté des jours passés et la rage de vivre le moment présent. Plus dansant, moins brut mais toujours aussi intense que leur premier opus, cet album réunit des collaborations aussi diverses que celles de Kamasi Washington, Meshell Ndegeocello, Chilly Gonzales et La Mala Rodriguez. Comme un moment de recueillement à plusieurs, il mélange les moments de grâces autotunés aux élévations spirituelles dépouillées.

Les deux sœurs franco-cubaines se ressemblent peu : elles se contredisent en riant, ont des opinions divergentes et l’on comprend vite qu’elles ont chacune construit un monde bien à elle. Lisa est bavarde, Naomi ne mâche pas ses mots. On les a écoutées s’accorder le temps d’une interview.

 

 

Vous avez passé beaucoup de temps sur scène avant de retourner en studio !

Naomi : On a tourné deux ans ! On est super contentes. Ça n’arrive pas à tout le monde et c’est une très bonne expérience.

Lisa : Oui, c’est long ! On a eu de la chance de tourner partout, et sur les cinq continents. On a pu voir comment notre musique était perçue par différents publics ; ça, c’était merveilleux. Bien sûr qu’on est fatiguées… Mais j’avais lu cette interview d’une vieille star du rock qui disait que si t’es pas fatigué, que t’as pas perdu ou pris 20 kilos, et que t’as pas envie de te mettre en boule et de pleurer chez toi, c’est que t’as pas fait ton boulot [rires, ndlr] ! Donc je pense qu’on a fait notre boulot… Mais c’était génial. En plus, on a fini en beauté en achevant notre tournée au Brésil.

 

Est-ce qu’on a le sentiment d’avoir des responsabilités en tant que jeune femme aujourd’hui au moment de retourner en studio ?

Lisa : C’est marrant mais ce moment de réflexion n’arrive pas entre la tournée et l’album. Il est là depuis le début et même depuis des années. On réfléchit entre nous et on parle des femmes et de ce qui se passe dans la société. Mais c’est vrai qu’on se rend compte qu’on a une responsabilité, comme toute personne qui est sur scène : la responsabilité d’être vraie, de donner notre vérité, quelque chose qu’on aime, sur quoi on a vraiment bossé et qui compte pour nous artistiquement. Et je pense que c’est ce qu’on a fait. On se pose souvent la question de savoir si on doit donner l’exemple en tant que jeunes femmes musiciennes, j’imagine qu’en quelque sorte c’est le cas…

Naomi : On n’est pas obligées, on ne se pose pas de questions.

Lisa : En fait, on ne s’impose rien mais on aborde des sujets qui nous sont chers, et pas simplement pour être à la radio, et même si c’est écrit pour la danse.

 

 

Ça vous avait manqué le studio ? Combien de temps a duré l’enregistrement ?

Naomi : On était vachement excitées d’y retourner. On adore Richard, notre producteur, et on adore notre studio, c’est un endroit qu’on connaît très bien. L’enregistrement a duré un mois et demi.

Lisa : On n’avait jamais arrêté d’écrire donc on avait hâte de créer un nouvel album. On savait qu’on le voulait plus uptempo : Naomi nous avait déjà dit qu’elle voulait quelque chose de plus hip-hop alors on avait vraiment hâte de travailler et de voir comment il allait prendre forme, se définir et naître.

 

« J’avais lu cette interview d’une vieille star du rock qui disait que si t’es pas fatigué, que t’as pas perdu ou pris 20 kilos, et que t’as pas envie de te mettre en boule et de pleurer chez toi, c’est que t’as pas fait ton boulot » – Lisa

 

Et toi Lisa, tu n’avais pas l’air tout à fait d’accord de prendre une direction hip-hop ?

Lisa : Non, ce n’est pas ça mais j’ai toujours l’impression qu’il faut que je calme Naomi sur son envie d’aller à l’extrême.

Naomi : Et c’est la même chose dans l’autre sens.

Lisa : Oui, on est vraiment deux pôles opposés. Le jour où j’ai envie de faire un album beaucoup plus introverti, heureusement qu’elle est là pour redonner un peu de vie à l’album !

 

Vous avez invité la rappeuse La Mala Rodriguez. Comment s’est passée cette collaboration ?

Naomi : On la connaissait parce qu’on a grandi avec elle. C’est une rappeuse espagnole qui a fait énormément de choses et qui est très connue en Espagne. On lui a demandé et elle a répondu le jour même qu’elle était partante.

 

Et toi Naomi, on va t’entendre rapper sur un de vos albums ?

Naomi : On sait jamais ! On verra [rires]

 

Est-ce que les rôles ont changé depuis Ibeyi : c’est toujours « Lisa la chanteuse » qui compose et Naomi qui s’occupe des rythmiques ?

Naomi : Toujours le même fonctionnement !

Lisa : Mais cette fois-ci Naomi chante énormément ! J’écris les chansons, je les travaille avec ma mère, puis Naomi s’occupe du rythme et on les travaille en studio.

 

 

Vous avez dit à plusieurs reprises vouloir créer votre propre son, ce qui était vraiment le cas dans le premier album. Comment a-t-il évolué dans Ash ? Est-ce que vous avez gardé un fil rouge ?

Lisa : Il s’est transformé…

Naomi : …Mais c’est toujours le même. C’est juste que la production est plus importante.

Lisa : Oui, l’essence est la même. La seule ligne directrice c’est que ça doit être à 100% ce qu’on est. Demain, on peut devenir un groupe de punk, mais seulement à condition d’aimer ça à 100%. Et puis quand même, on voulait quelque chose de plus fort, de plus « coup de poing ». On voulait que ça soit plus large et je pense que ça l’est.

 

« Me voy » va très loin dans le changement de style !

Naomi : À Cuba on n’entend que ça, il n’y a que du raggaeton !

Lisa : C’est assez naturel pour nous de le faire.

 

Et d’où vient cette obsession pour l’eau dans vos chansons ?

Lisa : Ça, c’est de ma faute [rires]… Je suis fille de Yemaya dans le panthéon Yoruba : c’est la déesse de la mer. Et depuis toute petite l’eau me fascine. Et donc ça revient partout apparemment !

 

En parlant d’océans, quelle influence ont eu vos voyages aux quatre coins du monde sur votre musique ?

Lisa : Plus tu entends, plus tu voyages, plus tu rencontres des gens, plus tu crées quelque chose de différent et de nouveau. On est des éponges. On chope l’information partout, et, d’ailleurs, pas que dans la musique. Écouter des albums pour faire un album, non. Il faut voir des expos, lire des livres…

Naomi : Oui, pour nous c’est « cultive-toi ».

 

 

Il y a des rencontres qui ont eu un impact esthétique sur cet album ?

Naomi : Esthétique je ne sais pas, mais qui ont compté pour nous, oui. Il y a eu Prince, qui était incroyable ! Il est venu nous voir jouer et on s’est très bien entendu. Et puis Beyoncé évidemment, avec qui on a travaillé l’an dernier. Sans compter Kamasi Washington et Chilly Gonzales, qui ont participé à l’album.

Lisa : J’ai aussi des gens du passé qui me viennent en tête. Par exemple, moi j’ai grandi en écoutant Asa alors la connaître pour de vrai c’est magnifique !

Naomi : Angélique Kidjo aussi…

Lisa : Oui, la voir sur scène c’est la meilleure école. Idem pour Meshell Ndegeocello qui est une des artistes qu’on a le plus entendue dans notre enfance : qu’elle accepte d’être dans notre album, en plus dans la chanson qui s’appelle « Transmission », c’était quand même un énorme cadeau.

 

« I wanna be like you », est une chanson d’admiration pour l’autre…

Lisa : Oui, en réalité c’est « I wanna be like Naomi » parce qu’on est opposées. Il y a des qualités que je lui envie !

Naomi : Et moi pareil !

 

« Rien ne change mais tout augmente. Notre ambition a toujours été d’être la meilleure version possible de nous-mêmes et 100% nous-mêmes. » Lisa

 

 

Il y a d’autres personnes à qui vous aimeriez ressembler ?

Lisa : Nos inspirations passées restent présentes et d’autres s’y ajoutent. Rien ne change mais tout augmente. Notre ambition a toujours été d’être la meilleure version possible de nous-mêmes et 100% nous-mêmes. C’est le plus dur. Bien sûr qu’on est inspirées par les gens mais on ne s’est jamais dit : « on va faire comme ». Par contre on aspirait à être aussi forte que, ou à un jour faire des chansons aussi belles que, mais en restant fidèles à ce qu’on est.

Naomi : Je crois qu’on n’a pas vraiment de « modèle », on fait ce qu’on veut.

 

Mais l’apprentissage est un des thèmes principaux de cet album. Pour Lisa, la salle de concert, c’est un genre de salle de classe rêvé…

Lisa : C’est sûr que si j’avais été prof, j’aurais fait chanter les élèves !

Naomi : Elle aurait fait une super prof.

Lisa : On a grandi avec notre père qui nous disait « écoute les anciens ». On croit en ça. On croit en la transmission.

Naomi : Oui, on apprend tout le temps. Du public vers nous et dans l’autre sens… On a imaginé le public pendant qu’on écrivait.

 

Qu’est-ce que vous cherchez à provoquer comme émotion chez vos auditeurs ? Une forme de recueillement, de célébration ?

Naomi : De la joie ! Il faut venir nous voir en concert, ça n’a rien à voir avec l’écouter chez soi ! Les gens ne ressentent pas la même chose. Ils chantent et ils dansent.

Lisa : Mais cette joie peut être teintée de tristesse et de nostalgie, ça n’enlève rien. On veut créer un truc électrique.

 

 

Vous pensez votre musique pour deux atmosphères différentes ?

Lisa : J’espère que les gens ont la même réaction chez eux. Les concerts c’est extraordinaire, personne ne se connaît mais tout le monde est connecté. Ce qu’on espère c’est que quand ces gens écoutent cet album, pendant 40 minutes, ils oublient leur quotidien et leurs problèmes. Si t’arrives à changer une minute de la vie de quelqu’un, t’as déjà tout gagné…

 

Vous chantez en yoruba, en anglais et en espagnol. Quand vous vous produisez dans différents endroits du monde, c’est important pour vous d’être comprises par le public ?

Naomi : Pour moi ce qui compte c’est l’énergie qu’on donne et qu’on reçoit, en plus le yoruba… y’a pas besoin de comprendre [rires] !

Lisa : Mais oui, ça te traverse !

 

Lisa, quand tu écris les paroles, est-ce qu’il y a des langues plus à même de signifier certaines choses ?

Lisa : La raison pour laquelle j’adore l’anglais c’est que c’est une langue très directe. J’aime ça et les artistes anglo-saxonnes que j’écoute sont très directes. Les paroles vont droit au but. Mais par exemple « Me Voy » c’est une des seules chansons d’amour de l’album, c’est très sensuel et… C’était tout de suite l’espagnol.

 

J’imagine que la réception de vos chansons et votre succès ne sont pas le même partout…

Lisa : Oui, à Cuba c’est plus charnel quand même !

Naomi : Comme au Brésil…

Lisa : Il y a un sentiment d’appartenance hyper fort. Les cubains sont fiers.

Naomi : Et nous on est fières d’être cubaines tout le temps !

 

 

C’est là-bas que vous vous sentez le mieux ?

Naomi : On a toujours deux parties de nous et Cuba c’est l’autre partie de moi. Je suis moi-même en France et à Cuba aussi… Mais d’une autre façon.

 

Et toi, Lisa ?

Naomi : Elle, c’est dans sa chambre !

Lisa : Oui, là où j’ai mon petit monde.

 

Et le studio alors ?

Lisa : Le studio c’est assez incroyable parce que quand tu écris une chanson que tu aimes c’est super, mais quand elle est produite, c’est une euphorie que je ne peux même pas te décrire ! T’as envie de sauter partout. C’est « godlike ». T’as créé quoi ! Et puis deux minutes plus tard ou le lendemain la chanson ne te plais plus, tu la trouves horrible. Mais les trois secondes que t’as passé à écouter pour la première fois la chanson complète c’est… [Elle laisse sa phrase en suspens]

 

Vous croyez au destin ? Est-ce qu’on peut dire que vous êtes des « Destiny’s Child » ?

Lisa : Je crois qu’on est chanceuses. Mais on bosse dur !

Naomi : Il y a beaucoup de taff… Je suis morte [rires] ! Il peut y avoir du destin et de la chance mais sans travail ça ne marche pas. Après, on a rencontré les bonnes personnes au bon moment et tout s’est aligné.

 

On voulait quelque chose de viscéral et en même temps je trouve que cet album arrive avec une espèce de vague de joie, d’énergie, d’espoir et de « hey let’s dance ! » Lisa

 

Le premier album était une présentation, celui-ci a tout d’un élan et d’une envie d’affirmer votre ambition.

Lisa : Il est de l’ordre du présent alors que le premier album était vraiment un album sur notre passé, nos bagages et nos deuils. Il était plus sage, plus discret. Cet album-là c’est nous maintenant et il montre où on peut aller. On voulait quelque chose de viscéral et en même temps je trouve que cet album arrive avec une espèce de vague de joie, d’énergie, d’espoir et de « hey let’s dance ! ». En effet, il y a un élan. Une énergie vers l’avant. C’est vraiment « boum, on est là ».

 

Laisser sa marque dans l’histoire, c’est important pour vous ?

Lisa : C’est marrant, moi j’y pense jamais ! D’un côté ça nous flatte, ça veut dire que ce que notre musique paraît assez « bold » [audacieux] pour penser qu’on aimerait rester dans le temps. On a juste envie de faire assez bien pour pouvoir faire un autre album, et puis un autre et puis encore un autre. Le but c’est la longévité. Surtout que cet album s’inscrit vraiment dans le moment présent et le partage avec les autres maintenant.

 

Vous semblez assez terre-à-terre parfois. Qu’est-ce qui vous fait rêver ?

Naomi : On ne peut que parler de ce qu’on a vécu. C’est plus simple. Mais ce qui nous fait rêver ? Plein de choses. On fait que rêver, nous !

 

Photos : @lebougmelo

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