iLoveMakonnen, à l’ouest d’Atlanta

Au sein du paysage rap, Atlanta a toujours fait figure de monde à part. Longtemps réputée essentiellement pour son statut de plaque tournante du trafic de drogue, cette ville, au travers de cette facette, a dessiné la couleur de sa musique locale, la trap. Un genre à qui il faudra moins d’une décennie pour s’étendre au-delà de ses frontières, à tel point qu’en 2009 le New York Times consacre Atlanta en la désignant comme le « centre de gravité du hip-hop », un comble.

Néanmoins, c’est dans le marasme des succès éphémères de 2014 qu’ATL libère quelques uns de ses spécimens les plus étranges, parmi lesquels un certain iLoveMakonnen. Sorti de nulle part, le jeune artiste de 25 ans profite de cet instant pour délivrer un premier EP éponyme joliment ficelé. Un effort qui permet au public de découvrir son style fait d’acrobaties vocales baladées sur des compositions oscillant entre les genres musicaux.

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Toutefois, si le projet passe relativement inaperçu dans sa globalité, celui-ci contient en son sein deux véritables hits qui parviennent à attirer le feu des projecteurs sur Makonnen. Le premier, « I Don’t Sell Molly No More » est rapidement relayé sur Instagram par Miley Cyrus, tandis que le second « Club Going Up On A Tuesday » (ou plus simplement « Tuesday ») voit Drake y apposer sa signature par un couplet qui finit de renforcer le buzz lévitant autour de ce personnage atypique.

Bien qu’il se dise « inspiré » par la trap et qu’il soit soutenu par le gratin des producteurs du genre, iLoveMakonnen se place définitivement en marge de celle-ci et avoue sans besoin de convaincre qu’il n’a pas vocation « à être un thug ou un gangster ». Pourtant, à l’instar de nombreuses autres progénitures d’ATL, le quotidien de Makonnen a également été marqué par son lot d’histoires troublantes.

Love Yourself

Natif de Los Angeles, Makonnen Sheran quitte le soleil de sa Californie à l’âge de 13 ans pour emménager à Atlanta. C’est ici-même que le jeune homme commence à développer un intérêt pour la musique avec le soutien bienveillant de sa mère. Chanteuse à ses heures perdues, cette dernière introduit son petit dans ce milieu en lui offrant un premier clavier avec lequel mère et fils enregistrent l’équivalent de 3 albums, selon les dires de Makonnen. À cette époque, sa pratique reste au stade de simple passion. L’adolescent n’a pas encore le temps d’envisager un avenir dans la discipline qu’un événement tragique remet déjà en question l’idée d’une hypothétique carrière.

Un soir de 2007, Makonnen circule en voiture avec l’un de ses amis les plus proches quand le ton monte entre les deux hommes. Sous le coup de la colère, son compagnon dégaine un gun et se met à l’agiter dangereusement sous les yeux de l’artiste. Quelques minutes passent, la tension s’estompe et les deux amis finissent par laisser leur rancune s’envoler dans la fumée d’un joint, tandis que l’arme reste posée sur les genoux de son camarade. Emettant quelques craintes quant à la proximité du canon, Makonnen se décide de l’écarter quelque peu mais fait accidentellement tomber l’arme, chargée, qui s’enclenche à sa chute. La balle perdue vient se loger dans le crâne de son ami qui meurt sur le coup. L’adolescent risque alors 25 ans de prison et la famille de son défunt camarade s’engage dans un véritable combat pour le faire enfermer. Le juge en décide autrement : Makonnen est finalement condamné à passer 2 ans en maison d’arrêt et écope d’une période de probation de 7 ans.

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Une période douloureuse très mal vécue par l’adolescent qui, en plus d’avoir perdu la personne avec qui il passait le plus clair de son temps, endosse le poids de la responsabilité de cette tragédie. Afin de faire son deuil, le jeune homme passe l’essentiel de ses journées à créer – qu’il s’agisse de compositions musicales, de tenues ou de dessins – mais surtout – il lutte contre la dépression en apprenant à s’aimer à nouveau en tant que personne. Et c’est quelque part au milieu de cette solitude que s’est créé le personnage de Makonnen tel qu’il prend forme aujourd’hui, véhiculant un message d’acceptation de soi que l’on retrouve jusqu’à son nom de scène « iLove » Makonnen : « Les gens n’aiment pas voir l’amour-propre, mais c’est bien la valeur que j’entends appuyer étant donné que lorsque j’étais en maison d’arrêt, tout le monde me détestait. J’ai du apprendre à m’aimer parce que si j’étais resté dans la négativité, ca m’aurait fait sombrer. Me détester m’aurait probablement mené jusqu’au suicide ».

Mais quand on s’intéresse à la musique du bonhomme rondouillard, il semble que l’apparence décomplexée et haute en couleur d’un revanchard de la vie ne soit que le costume endossé par une sorte de clown triste. En effet, bien que les deux extraits de son EP qui ont contribué à son ascension soient particulièrement festifs, la teneur de la plupart des autres titres est singulièrement différente. Entre « Tonight », « Sarah », « Meant To Be » ou encore « Too Much », tous relatent des relations amoureuses chaotiques dans lesquelles il présente les stigmates de son traumatisme passé : « I don’t need your love hauting me, I have enough fucking demons stalking me »

L’avènement des weirdos

C’est donc de contrastes en contrastes que le personnage d’iLoveMakonnen s’est construit et qu’il s’installe peu à peu parmi les artistes à suivre du côté d’ATL. De même, dans un énième paradoxe, le seul critère qui semble finalement le rattacher à sa ville d’adoption, c’est justement son excentricité. À la différence que celui-ci vient pousser un peu plus loin les limites de limites de la bizarrerie.

Faire preuve d’étrangeté dans une ville sur laquelle plane l’ombre d’un homme qui s’est fait tatouer un cornet de glace sur la joue n’apparaît pas comme une mince affaire, mais c’est précisément le créneau qui a été emprunté par quelques uns de récents phénomènes issus d’Atlanta. En effet, qu’il s’agisse d’iLoveMakonnen ou de Young Thug, tous deux détonnent aussi bien par leur voix cartoonesque – allant de l’infiniment grave à l’infiniment aïgu d’une mesure à l’autre – que par l’aspect « androgyne » que l’on retrouve dans leur allure et leur personnalité. Dans le cas du premier, on retrouve cela jusque dans son parcours, puisque Makonnen a étudié la cosmétologie, période dont il a gardé cette tête de mannequin que l’on retrouve sur la cover de son premier EP. Une particularité qui aurait pu être raillée à une époque mais qui ne choque plus aujourd’hui.

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C’est justement là que la démarche devient intéressante : au travers de leur excentricité, des personnages comme iLoveMakonnen et Young Thug contribuent à briser aussi bien les frontières de leur environnement musical que les codes marketing de l’industrie du disque. Une portée qui avait été parfaitement résumée par Makonnen dans une récente interview : « L’idée ce n’est plus d’être marketable, c’est au contraire de ne plus l’être ».

En voyant les choses en grand, ces derniers pourraient bien contribuer à l’émergence d’un genre nouveau, surtout quand l’on constate que d’autres artistes tels que Rae Sremmurd ont récemment connu le succès avec des recettes identiques. Toutefois, avant de pouvoir observer l’avènement d’une éventuelle branche de hip-hop « weirdo », il reste encore à ses potentiels représentants de confirmer qu’ils ne sont pas que de simples phénomènes.

Photos : Mike Belleme & Alex Welsh

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