In the office with... Jour/né : "Les femmes sexy, sûres d’elles, qui ont des formes, ça nous ressemble plus"

In the office with… Jour/né : « Les femmes sexy, sûres d’elles, qui ont des formes, ça nous ressemble plus »

Au delà d’être une jeune marque vitrine d’une mode actuelle, Jour/Né est avant tout un trio composée de trois esprits créatifs : Léa, Lou et Jerry. Sortis tous les trois d’expériences en grandes corporations fashion, ces trois passionnés de « beau » et de vêtements n’ont pas mis longtemps pour se décider à s’allier et offrir leur vision d’une mode qu’ils veulent élégante, intemporelle et universelle. C’est avec le sourire et dans la bonne humeur que l’on est accueilli dans leurs locaux temporaires à Montrouge. L’occasion d’en connaître un peu plus sur la maison Jour/Né et sur les jeunes entrepreneurs ambitieux et innovateurs derrière ce projet, élaboré et imaginé pour habiller chaque instant précis de la vie de la femme urbaine et moderne.

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On a du vous le demander pas mal de fois, mais pourquoi Jour/né ?

Jerry : On avait vraiment une volonté de créer et de proposer un vestiaire quotidien assez complet pour une femme. Qu’elle puisse le porter aussi bien la journée, que le soir. On voulait que ce vestiaire soit bien pensé, beau et qualitatif. Donc on essaie vraiment de faire des vêtements qui sont nés pour le jour, tout simplement. Penser à ce qu’elle peut porter le lundi matin pour aller au travail, aussi bien que le jeudi soir pour aller boire un verre avec des copines ou le dimanche, pour rester chez soi à la maison… Mais toujours garder un vêtement sur lequel on peut compter pour sa qualité, sa beauté et la façon dont il a été pensé.

Est ce que ça a été dès le départ, un projet ambitieux?

Lou : Directement, ça a été vraiment un projet très sérieux. C’était même un projet de carrière pour nous. On voulait vraiment créer quelque chose qui allait durer dans le temps. Le but n’était pas faire un buzz.

Léa : On n’est pas parti sur une idée simple – faire par exemple des t-shirts avec des images qu’on trouve cool ou des choses comme ça. On est directement parti dans ce qu’on avait vraiment envie de faire, en se demandant ce qu’était notre passion et comment on avait envie de la retranscrire. On a essayé de se donner un maximum pour mettre tous les moyens de notre côté, que ce soit sur les vêtements, sur les lookbooks, sur les photos… Là par exemple, pour notre dernier shoot, on voulait un aéroport, donc on s’est démerdé pour être à Charles de Gaulle, dans le nouveau terminal.

Et du coup au niveau des responsabilités, Jerry tu vas être plus commercial, et le coté créatif sera géré par Lou et Léa ?

Léa : On est hyper complémentaire, ne serait-ce que par nos goûts et par la direction artistique qu’on mène ensemble, ou même par nos compétences, nos formations. On s’occupe tous les trois de la direction artistique de la marque, c’est-à-dire les shootings, les lookbooks, la communication etc… On se concerte avant de tout lancer. Ensuite sur la direction artistique de la collection, Lou et moi faisons la D.A. globale. Je m’occupe de ce qui est recherche de tissus, matières et de toutes les fournitures, comme les gallons qu’on met sur les vêtements. Lou s’occupe plus du vêtement, de la recherche iconographique et fait beaucoup de recherche vintage. Et on fait le plan de collection à deux. Et Jerry s’occupe de la partie commerciale, qui est en pleine évolution parce que le côté vente est hyper important pour nous.

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Vous venez tous de grosses boîtes : Nike, LVMH et Marc Jacobs. Est-ce que ça a quelque part aiguillé ce projet-là ? Est-ce qu’il y’a derrière ce un désir d’indépendance,  peut-être de liberté créative ?

Lou : C’est vrai que dans ces grosses boites-là, la partie créative est souvent minime. C’est sûr qu’on ne peut pas forcément s’y épanouir comme on en a envie. Nous, on a envie de toucher à tout. Même Jerry, qui fait la partie commerciale, a aussi un besoin créatif et l’envie de pouvoir avoir son mot à dire sur des shootings, des choix de mannequin, des castings etc. Quand on aime la mode, – si je parle pour moi qui suis styliste et qui a un grand besoin de créativité -, c’est vrai que dans des grosses boîtes on est vraiment déçu et un peu frustré. Alors que là, tout est à faire.

Léa : On ne peut pas tout maîtriser. En plus ce qui est intéressant c’est que, certes on est passionné par la mode, mais ça passe d’un côté par les vêtements, d’un autre par l’image. Donc justement, autant sur le style, que sur le choix du photographe, que sur le choix du mannequin ou sur le choix du lieu, on fait tout. Dans une grande marque, c’est impossible. Tous les métiers sont séparés. Chez Givenchy par exemple, on ne peut pas toucher à de la chemise ou à du pull, parce qu’ils sont réservés à deux personnes différentes. Il y a beaucoup trop de contraintes qui ne nous plaisaient pas. On avait envie de vraiment faire ce qu’on veut en terme de créativité.

Est-ce que vous pouvez expliquer avec vos mots ce qu’est l’ambition et le style Jour/né ?

Lou : Le style Jour/né, c’est celui d’une femme qu’on a imaginé. Pour nous, cette femme n’a pas forcément d’âge défini. Elle est citadine, mais elle vient des quatre coins du monde. C’est sûr qu’étant tous les trois parisiens, il y a une grande influence parisienne, mais on est quand même des enfants, de ce qu’on aime bien appeler la génération easy-jet. On a voyagé. Cette femme, elle, peut aussi être New-Yorkaise ou Japonaise. Chez Jour/né il y a un aussi un côté un peu funky : on aime les couleurs, les femmes qui sourient, rigolent, ont de la joie de vivre. C’est ce qu’on essaye de retranscrire dans nos collections : notre joie de vivre, ce qu’on aime.

Léa : C’est une femme qui aime la vie, qui rigole. Pas une femme filiforme de défilé. Une femme qui a des formes. Elle a un côté sexy sans être too much, ça ne passe pas forcément par un haut ultra-décolleté. C’est bien de marquer la taille. En même temps on a aussi ce côté un peu garçon manqué qui ressort un peu dans la forme des pantalons, ou sur une chemise un peu trop grande. Il y a aussi un petit côté nostalgique aussi. C’est vrai que quand on regarde nos vêtements, il y a des biais rouge, jaune, bleu, qui rappellent l’enfance. Ce sont des petits détails qui font que sur une femme qui a, je ne sais pas, entre 26 et 35 ans, il y a quand même ce côté un peu amusant et cette envie de fraîcheur qu’on ne retrouve pas forcément chez toutes les marques. On essaie d’oser un peu : la couleur, le parti-pris quoi… Quitte à ce qu’on ne nous aime pas. Je pense qu’on nous aime ou qu’on ne nous aime pas.

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J’ai remarqué qu’il y avait pas mal d’influences auxquelles on ne vous aurait pas liées spontanément. Il y a la collection avec Mamo très sportwear. Il y avait du 60’s dans la première collection. Il y a aussi des pièces qui rappellent la haute couture. Qu’est-ce que vous voulez faire passer dans vos collections ?

Léa : Justement, on ne se cantonne jamais ni à une époque, ni à un style particulier. On réfléchi vraiment à ce qu’on a envie de porter d’abord. C’est vrai que sur notre première collection, c’était un peu plus sixties, même si il y a des côtés hyper années 2000 sur un hoodie ou sur une forme, et qu’on a mixé des broderies anglaises. On part vraiment de ce qu’on a envie de porter. Après ça se traduit par certaines époques, par certains styles, en tout cas on ne se cantonne pas à un truc en particulier.

Lou : Sur Mamo, il y avait le côté streetwear, parce qu’il se trouve que le Mamo est un ancien gymnase. On a donc fait nos recherches et on est parti sur des formes sportwear. Nos inspirations viennent un peu de partout. Quand on fait des recherches, ce sont des recherches qui partent autant de l’art moderne, que de voyages, d’inspirations vintages de femmes des années 60-70, mais même des années 80-90. Et c’est vraiment tout ce qu’on aime. On essaie de mettre tout ça dans un grand pot, de mélanger et de voir ce que ça va donner. Aussi, la volonté chez Jour/né, c’est de garder cette femme Jour/né qui au fil des saisons se reconnait dans nos collections sans vraiment changer de style. Mais on essaie également de créer une historie à chaque collection, parce qu’on aime raconter quelque chose. On raconte une histoire, de la conception du vêtement au shooting, en passant par le choix de la mannequin qui vont faire partie de cette histoire.

À quelle cible vous pensez parler aujourd’hui ?

J : Lorsqu’on conçoit la collection, on essaie vraiment ratisser large et de penser vraiment comme un vestiaire. Donc c’est vrai que si tu pioches dans ton propre dressing, il y a des pièces qui vont être un peu plus classique, qu’on va retrouver aussi bien chez une personne un peu plus âgée ou un peu plus jeune. Une chemise, un t-shirt. On sait qu’après chacun va piocher dedans nos collections un peu comme dans un vestaire, en se disant, il y a des pièces un peu plus modeuses, beaucoup plus tendances et d’autres un peu plus intemporelles. Notre travail, notre mission et tous le plaisir qu’on a, c’est d’essayer de créer ce lien pour essayer de proposer l’offre la plus large, mais en même temps la plus cohérente possible. C’est pour ça qu’on peut retrouver du Jour/né aussi bien sûr une dame de 40 ans, que sûr une personne de 20 ans, que sûr une jeune maman de 30 ans. Notre jeu c’est d’essayer de faire le lien et je crois que c’est ce qui nous plaît le plus dans le rapport à la mode et dans le vêtement et dans Jour/né.

Léa : On se compare à personne, mais en tout cas, le seul constat qu’on peut faire, c’est que quand on nous met au Bon Marché ou quand on est en discussion avec de grands magasins, en général, on voit bien dans quel environnement de marque on nous met. C’est comme ça qu’on en déduit que certaines marques peuvent être ou pas nos concurrents. On n’en fait pas la déduction tout seul, mais on nous met en général à côté de noms comme Carven, Rosana, MSGM, Opening Ceremony, ou comme la ligne Shirt de Comme des Garçons…

Lou : C’est un bon compromis. Parce que ça nous permet de faire des vêtements de qualité, mais qui ne sont pas inaccessible parce que ce n’est pas un prix « luxe ». Les gens peuvent se l’offrir. Ils ne vont pas forcément prendre tout le vestiaire, mais on est accessible comparé à d’autres marques de prêt-à-porter de luxe. Surtout que nous fabriquons en Europe et notamment même à Paris, et cela a un coût.

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Vous avez tout conçu autour d’une direction artistique, avec toutes les histoires qui sont inhérentes à chaque collection : le concept de l’heure, jour de la semaine, les couleurs, le moodboard et les influences.. Il y a un truc très carré. C’est important pour vous d’avoir une stratégie de communication qui soit si minutieuse ?

J : Chaque détail est vraiment important. Le moindre mot, la moindre virgule a son importance, donc on ne peut pas se permettre de lésiner et de se dire que ça va suivre. On essaie vraiment de maitriser toute la chaine de communication avec un discours basé sur l’instant. C’est pour ça qu’on retrouve cette notion de temps. Nos postes Instagram sont marqués à la minute prêt, parce que c’est une communication pensée et en même temps elle est aussi sincère dans le sens où on créé le contenu à partir des envies principales de Léa et Lou. C’est tout de suite, c’est dans l’instant, mais en parallèle c’est aussi réfléchi, logique et on essaie de faire en sorte que ce soit le plus cohérent possible pour que tout à la fin devienne extrêmement homogène.

Qu’en est il de la question de la mixité chez Jour/né ? Vous indiquiez qu’il y avait certaines pièces qui pouvaient être portées par des hommes, mais ce n’est pas un truc qui est forcément communiqué chez vous.

Lou : En fait on n’y pensait pas forcément quand on créé la collection. Après c’est vrai qu’il y a plusieurs mecs de notre entourage qui ont envie de porter du Jour/né du coup. On n’a pas envie de le faire mal. Donc on prend notre temps et on verra. Franchement, ce n’est pas une porte qui est fermée.

Léa : Et puis il y a des garçons qui achètent aussi sur le site, on s’en rend compte. Donc c’est drôle et c’est marrant, mais c’est vrai qu’on avait un peu envie de faire de l’Homme. Seulement c’est pas possible de faire les deux en même temps, parce qu’on pense qu’on est trop petit et qu’on y arrivera pas pour l’instant. Mais en tout les cas, on entend des garçons qui en ont envie. Ça nous fait plaisir, parce que certaines pièces sont mixtes.

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Vos bureaux sont quand même situé dans un emplacement atypique, à Montrouge, pourquoi ce lieu ? 

J : C’est un endroit qui nous permet justement d’être en dehors d’une bulle. C’est notre petite bulle ici, on est tranquille, on peut aller déjeuner tranquillement, on peut dire les choses sans forcément se faire écouter. C’est vraiment notre petit monde à nous. Par contre dès qu’on arrive sur la rue Saint Honoré…

Léa : La rue Saint Honoré c’est aussi un endroit important pour nous et c’est dissocié. D’un côté on est vraiment hyper relié par cette rue Saint Honoré qui finalement accueille pas mal de marques et fait écho à pas mal de personnes, mais ont besoin parfois d’être concentré, d’être seuls. On est dans Montrouge, il n’y a rien autour, on ne peut être qu’entre-nous, du coup on ne pense qu’à Jour/né.

 

Finalement, quels sont les avantages et les inconvénients de travailler chez Jour/né ? 

Léa : Il n’y a que des avantages ! On a une grande liberté créative et je pense qu’on arrive tous les trois au bureau content, parce qu’on fait notre passion, donc on n’a pas à se plaindre.

Lou : Oui on bosse tous le temps quoi. Après c’est une façon de voir les choses, parce que quand on aime ce qu’on fait est-ce que c’est vraiment du travail ? Oui et non.

J : Et puis c’est cool, parce qu’il y a quand même aussi une part de magie et de mystère qui fait qu’on ne sait pas ce qui peut nous arriver aujourd’hui. Un jour on s’est retrouvé à tourner notre film promo avec une équipe de 15 personnes pro, avec la même caméra que celle utilisée dans le dernier Besson. Le lendemain on s’est retrouvé dans un aéroport. Et puis il y a des jours où on se retrouve à faire de la compta ici. Ça fait parte du jeu. Mais il y a une petite part de magie qu’on ne maitrise pas totalement au final. et c’est cool de se dire qu’on se laisse aussi guider par le quotidien. On ne sait pas de quoi demain est fait, on fait tout pour le maitriser et l’anticiper, mais c’est ça qui fait notre plaisir et notre magie. Qui l’eut cru qu’on allait faire ça il y a un an et demi ? Donc c’est cool. On a envie de continuer et de rester dans le travail et dans la modestie.

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Je pense qu’au niveau de l’expérience vous êtes assez rôdé par vos passifs respectifs. Mais comment, vous l’équipe créative, vous stimulez votre créativité, vos inspirations ? J’imagine que vous devez beaucoup sortir…

Lou : C’est un style de vie. C’est sortir, c’est des voyages…Après c’est voir aussi ce que les autres font. Se renseigner pour ne pas faire la même chose. Et puis il y a une certaine culture de la mode à avoir.

Léa : Même dans la rue, c’est avoir les yeux ouverts toute la journée, ne penser qu’à ça. Par exemple avant de dormir je suis sur Internet,  n’importe quoi peut m’y faire penser.  J’essaie de voyager un maximum dans des pays qui changent, d’apprendre de nouvelles cultures, d’être ouverte à la gastronomie… Ça n’a rien à voir mais pourtant ça a tout avoir aussi. Des expos, de nouvelles cultures, ça peut être un mix de choses totalement différentes. On a pu découvrir des matières à travers des voyages alors qu’au départ on trouvait qu’elle ne s’inséraient pas du tout dans la collection avant de se rendre compte du contraire. Ou il y a encore la façon dont certaines femmes portent des vêtements, on n’y aurait pas pensé non plus. Après c’est surtout des recherches. C’est être curieux, être très curieux.

Est-ce que vous avez des petites traditions, par exemple quand de nouveaux vêtements arrivent au bureau ?

Léa : Oui  par contre quand il y a un nouveau vêtement, on est surexcité. Donc je l’ouvre, on fait des photos et on les envoies direct, ça c’est sur. Après les nouveaux vêtements arrivent un peu au fur et à mesure. Ou alors c’est moi qui suis contente d’un tissu, et pareil, j’envoie des photos.

J : Sinon une petite tradition, mine de rien, c’est les jours fériés en fait. Ou on se retrouve tous les trois et tout est calme et on fait les plus grosses journées. Ca permet de réguler pas mal de trucs et de faire vraiment des journées sans ordis, sans mails, sans rien, mais plutôt avec des ciseaux et des crayons à discuter et à échanger. C’est un truc qui commence à se mettre en place.

Vous avez eu le bonheur d’arriver en finale du concours de l’ANDAM [Association Nationale pour le Développement des Arts de la Mode, ndlr] en tant que nouvel acteur, quelle impact cela a eu pour vous  ?

Léa : C’était une bonne expérience au final. On s’est bien amusé si on le prend avec du recul. On devait présenter notre collection en plus, devant des personnes importantes, donc on avait ce petit stress que tout le monde a forcément. C’était vachement cool, mais on sait qu’on était très proche. Et puis c’est un concours qu’on suit depuis qu’on est petit. Moi je le regarde depuis je ne sais pas quel âge. Ce sont aussi de vrais moments. Quand on a été finalistes, on l’a appris un vendredi soir je crois, et on se disait : « Non mais tu te rends compte ! Maintenant il faut qu’on l’ai ! » C’était sympa. Et puis on n’avait même pas six mois d’existence. Les produits étaient en magasin depuis moins de six mois. On venait à peine de commencer.

J : On a eu un très bon accueil de la marque de la part des membres du jury, ils ont très bien compris notre message. On a su trouver notre place et marquer de notre empreinte l’année 2015 sur l’ANDAM. On en est sorti vraiment grandis, et puis c’est vraiment valorisant aussi.

Lou : C’est réconfortant. C’est sûr que ça nous rassure et que ça nous donne envie de continuer, parce que ce n’est pas toujours facile d’être indépendant. On se prend quand même pas mal la tête parfois. Parce que ce n’est pas tous les jours facile de monter son truc.

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En tant que stylistes, quel avis portez-vous sur le travail de Kanye sur ses deux collections capsules, et les critiques qu’il a essuyé ?

Lou : Moi déjà, ça me fait trop rire le buzz qu’il y a eu sur les réseaux sociaux, les « memes » avec les zombies, les personnages de Walking Dead, des clochards dans la rue, avec écrit « Yeezy Season 500€ ». Je trouvais ça trop marrant et tellement vrai ! Et franchement, je pense que s’il y a eu un tel buzz sur les réseaux sociaux, ce n’est pas pour rien. Je ne sais pas qui sont les clients de Yeezy. Je suis une grande fan de Kanye West, mais franchement, qu’il continue à faire de la musique. Qu’il se concentre sur ses albums et ses mixtapes, et si il veut, relooker Kim Kardashian. Mais pour faire des sweatshirts couleur taupe, on n’a pas besoin de lui.

Léa : C’est clair. Mais c’est dommage je trouve parce qu’il n’a pas non plus essayé de faire des sweats avec écrit « Kanye » qui se seraient bien vendu à 90 balles. Il a créé son univers à lui. Il faut que ce soit justifié quand même. C’est un sweat-shirt oversize donc il y a beaucoup de matières. Sa matière je ne sais pas d’où elle vient, d’Italie ou de France, donc ça peut être du jersey ultra-qualitatif. Il y en a du jersey à 30€/mètre et c’est cher 30€/mètre pour le revendre après. Mais il n’y a pas du Swarovski sur son pull non plus. Il faut arrêter à un moment le délire quoi.

J : Pour des prix hors du commun, on s’attend à ce qu’il sorte une collection hors du commun. Donc à la limite, heureusement aussi qu’il nous a fait un truc hyper décalé, et qui soit très cher, parce que c’est ce qu’on attend aujourd’hui de Kanye West. Au vu de ce qu’il représente, s’il sort quelque chose de trop commun, je pense que ça décevrait. Le principal c’est qu’on en parle.

La haute couture a cela de particulier de faire des vêtements qui ne sont pas forcément portables. Mais tout le monde est quand même vraiment fasciné par cet art.

J : C’est la vitrine de la mode. C’est ce qui va faire rêver les gens et consommer de la mode derrière.

Lou : Ca fait travailler les artisans aussi. Il y a tout un savoir-faire et des gens qui ont des qualifications hyper rares. Et la haute couture c’est la rareté. Donc il y a des défilés de haute couture où les robes ne vont pas forcément être achetées comme ça, mais c’est plus du sur-mesure. Donc ce sont des femmes qui ont de l’argent et qui pour une réception, un mariage ou une exception, vont se faire faire une robe de couturier.

Léa : Mais en tout cas, je trouve que quand on voit cette pièce, on ressent quelque chose au même titre qu’on pourrait ressentir quelque chose en face d’un tableau. Quand j’étais chez Givenchy, on allait voir leur présentation haute couture et être face à ces robes-là, ça laisse sans voix. C’est-à-dire que moi pendant 5 minutes, on peut me parler, je n’entend rien. Mais ça ne me fait pas la même chose sur le pull à 800 dollars de Kanye. Il y a un travail, je pense. Après chacun est sensible aussi à certaines choses et pour rendre ces pièces commercialisables, il faut rendre un peu de ce travail, parce que tout le monde ne peut pas se payer ce prix. Je préfère faire une gymnastique sur un truc ultra-cher et qui laisse sans voix quand on le regarde et qui ne soit pas accessible pour tout le monde, et après le rendre accessible dans la mesure du possible.

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Kanye West a assurément ce problème d’être tiraillé entre deux ambitions : faire de la haute-couture et habiller le maximum de gens. A votre échelle, vous rencontrez aussi ce genre de problématique ?

Léa : Non, c’est vrai que parfois on peut avoir envie d’utiliser une matière qui est ultra chère, alors ce qu’on va faire c’est qu’on va l’utiliser sur certain produit ou alors si jamais on utilise cette matière ultra chère, on va être obligé de se restreindre à ne pas faire un truc oversize, parce qu’on ne peut pas se permettre d’utiliser deux mètres de matière pour faire une chemise qui peut n’en compter que un mettre cinquante. Et du coup on essaie de jouer aussi là-dessus, et mine de rien, il y’a des mini contraintes qu’on essaie d’avoir pour que le produit soit commerciale. Mais on s’ouvre tout le champ de possibilités. Et ce n’est qu’à la fin qu’on restreint un tout petit peu sur quelque chose qui sera trop cher pour ce produit, parce que si personne ne l’achète et bien notre produit n’a plus d’intérêt en fait. On veut le voir dans la rue notre produit, on veut le voir sur les gens. C’est ça qui nous fait du bien. C’est la finalité du truc quand même.

Vous parliez des formes des femmes, qui est toujours une question d’actualité quand on parle de mode. Qu’est-ce que vous pensez de cette représentation de la femme un peu filiforme dans la mode. Est-ce que c’est un truc que vous voulez changer ?

Lou : On n’est pas militant, mais en fait si la fille est filiforme parce que c’est sa nature et qu’elle est née comme ça est qu’elle est belle comme ça, ça nous va. Voilà, mais c’est vrai que la grande majorité des femmes ne le sont pas. Chez certaines marques, c’est le « modèle », mais nous on n’a pas envie de ça, parce qu’on a envie que les gens puissent se projeter dans les vêtements. On aime les femmes, les vrais femmes qui ont des formes.

Est-ce que vous êtes sensible à certains mouvements esthétiques dans l’habillement. Par exemple les sapeurs ?

Lou : Moi j’adore les sapeurs ! C’est tout dans la sape! J’ai la même philosophie que le sapeur. Personnellement je peux me considérer comme un sapeur.

Léa : C’est marrant. Je pense que ce qu’on aime, c’est les gens qui s’assument et qui aiment ça. Par exemple, les sapeurs sont authentiques. Donc je trouve ça drôle, c’est cool de voir quelqu’un qui a une passion. Même autre que le vêtement, peu importe.

J : Et c’est rempli d’espoir quoi. Les sapeurs sont dans des contextes qui ne sont pas les plus faciles ou autre et quand tu vois que le mec, parce qu’il porte une veste Versace tout va bien pour lui, c’est cool. Tu te dis, tant mieux s’il est bien.

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Vous verriez bien des sapeurs porter du Jour/né ?

Léa : Oui pourquoi pas !

Du coup ça pose la question : où vous habillez vous ?

Lou : Personnellement, principalement en vintage. Après en mixant du Jour/né. C’est du mix. Du Nike, avec des choses un peu plus luxe comme du Marni ou du vintage. Un peu de tout. Il n’y a pas de règle.

Léa : Ça va être de tout. Ça peut être un coup de folie, pour mon anniversaire, c’est mon rêve d’avoir un truc Marni et j’économise de ouf et je collecte de l’argent à droite à gauche pour l’avoir. Tout ce que je trouve beau, pas forcément de la marque, ça peut complètement être du vintage aussi. Et puis surtout, moi je déteste jeter, donc j’ai des trucs d’il y a 10 ans – voire plus d’ailleurs – que je remets tout le temps. Ca peut être de tout et du Jour/né évidement.

Les filles ont beaucoup plus tendance aujourd’hui à aller chiner dans des friperies pour trouver le truc que personne n’a,  pour ensuite le mêler à d’autres pièces. Est-ce que vous pensez qu’on tend de plus en plus vers des tenues dématérialisées, faites tant de vintage que de haute-couture ?

Léa : J’ai l’impression que ça vient de plus en plus. Quand j’étais plus jeune –  à 14 ans ou à 15 ans – j’essayais de m’acheter des trucs en friperie et mes copines à cet âges-là me disaient «Ah dégueulasse, comment tu peux rentrer tes pieds dans ces chaussures, dans un truc qui a déjà été porté ?» Même mon mec, c’est marrant, il ne supportait pas ces trucs. Il disait que ça puait et maintenant il le fait aussi. Je pense qu’il y a un mouvement, les gens ont envie d’un retour en arrière.

J : Il y a plein d’acteurs comme Zara, qui proposent de très belles pièces, bien finies etc. Mais c’est vrai qu’il faut se l’approprier ce vêtement qui a été produit des milliers de fois et qu’on peut retrouver au bout de la rue. Donc il y a pas mal de femmes qui vont matcher avec des choses un peu plus luxueuses, ou alors oser beaucoup plus de façon créative. Et c’est une façon de s’approprier son vestiaire alors qu’on sait que la jupe on peut être 4 ou 5 à avoir la même. Donc ça les force à pousser les limites de leurs créativités.

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Je voulais savoir ce que vous avez pensé du phénomène H&M Balmain ?

Léa : Je trouve que c’est intéressant ce qu’ils font H&M à chaque fois mine de rien, pour rendre accessible un créateur, même si les robes sont chères. Mais il y a un engouement qui est too much. Il faut arrêter et prendre du recul deux minutes. Je trouve quand même intéressant de pouvoir faire participer différents designers. Ça rend le rêve accessible. Il n’y a pas que les robes à 400€, Balmain ou autre.

J : Moi j’ai été complément dépassé par tout ce phénomène. Je ne m’y attendais pas. Je regarde sur Insta et je vois un mec qui se vante parce qu’il a acheté un portefeuille Balmain. Voilà quoi… Il n’y a rien. Alors toute la clique Kendall, Olivier Roustaing etc., c’est vulgaire et j’avais du mal à me dire que c’était aussi mainstream en fait. Parce que dans les files d’attentes, ce n’était pas des modeuses. C’était pas mal de filles de provinces…

Lou : Parce exemple il y avait eu Sonia Rykiel x H&M, c’était trop cool. Après les Kardashian, c’est malheureusement le modèle des filles aujourd’hui. Je ne comprends pas, franchement il faut m’expliquer. Des fringues à 100 balles, faites en Chine par des enfants, je suis contre. C’est très connu que H&M est une catastrophe écologique et humaine. Sois on décide de fermer les yeux là-dessus, sois on décide de ne pas le faire. Mais c’est sur que H&M est une catastrophe, ça a été démontré par de nombreux documentaires et de nombreux journalistes. Après c’est sur qu’ils sont très forts en com’ et qu’on peut tous un jour acheter un truc chez dH&M, mais voilà, on le sait. Ce n’est pas caché.

Qui pourrait être une égérie Jour/né ?

Lou : Rihanna. Après on aime bien Monica Bellucci, Laetitia Casta…

Léa : Ou à chaque fois on ressort des mannequins de l’époque, plutôt dans les années 2000 et elles avaient des formes. Donc ce n’est pas comme maintenant, avec la mode du filiforme. Une Claudia Schiffer, une Naomi, ces femmes sexy, sûr d’elles, qui ont des formes et qui l’assument, ça nous ressemble plus. Ce sont surtout des filles plus à l’ancienne. Ca ne sera pas une Cara, une Kendall ou je ne sais quoi…

J : Et puis on ne les connaît pas personnellement aussi, et il y a toujours la donnée de la personnalité.

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Est-ce qu’il y a des maisons françaises qui vous inspirent, qui sont des exemples ?

Léa : APC c’est quand même un beau modèle. Ils sont restés fidèles à eux-mêmes. On aime ou on n’aime pas. Ils sont un peu classique par rapport à ce qu’ils font, ils n’ont pas bougé quoi. Isabelle Marant, c’est un beau modèle. Un très beau modèle. Elle est restée qui elle est.

Lou : Kitsuné aussi. C’est une belle réussite. Si on arrive à faire ça je serais contente.

D’ailleurs le footwear, c’est un truc qui vous parle aussi ?

J : On est passionné de pompe tous les trois. Il faut prendre le temps et faire une bonne proposition. Ce n’est pas seulement proposer un derby avec écris Jour/né sur la semelle. Ce n’est pas le but, il faut trouver son style, la chaussure, ça peut prendre un peu de temps. En fait c’est un projet à tiroir Jour/né. C’est une très très grosse armoire, on a envie de faire plein de choses et la seule règle c’est de le faire au bon moment et seulement à partir du moment où on sait bien le faire. On parlait de l’homme, est-ce que demain on va parler de l’enfant ? Il y a plein de choses… Mais le fait que ce soit aussi large, même tout à l’heure quand on parlait des cibles larges, c’est qu’on ne se ferme aucune porte. On a juste à actionner au bon moment les choix qu’on a envie de faire et de les assumer.

Où vous voyez Jour/né dans 5 ans ?

Léa/Lou : Une boutique !

Léa : Une boutique à Paris au moins et on n’est plus à Montrouge. Des bureaux cool qui nous ressemblent. Peut-être un truc comme de l’accessoire, des petits goodies, des défilés dans le calendrier.

Lou : Une plus grosse équipe. Gagner sa vie.

J : Être bien tous les trois. Il ne faut pas qu’on se lève avec la boule au ventre ou quoi que ce soit. Il faut qu’on soit bien. Qu’on soit en haut d’une tour ou pas, même si c’est vrai qu’on préfère, mais juste être tranquille. On est ambitieux et on y croit donc on va y croire.

Journé-Terence-Bikoumou-9

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