Comment l’incarcération de Meek Mill a ranimé l’activisme de Jay-Z

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Si Jay-Z a pu être derrière les succès plus ou moins important de Stance, JetSmarter, Devialet ou encore Uber via la société Roc Nation qu’il fonde en 2008, son dernier investissement en date relève d’une cause bien plus noble que l’enrichissement passif. Avec Promise, Hova souhaite garantir à des millions d’Américains la « liberté et la justice pour tous »

En novembre dernier, le rappeur new-yorkais profitait d’une tribune dans le New-York Times pour faire entendre sa colère au sujet de l’incarcération abusive à laquelle Meek Mill faisait, une nouvelle fois, face. Selon lui, le sytème juridique américain « piège et harcèle des centaines de milliers de jeunes noirs tous les jours », surtout le système probatoire, qui au lieu d’être une seconde chance n’est finalement « qu’un champ de mines, où n’importe quel faux pas amènent des conséquences encore plus lourdes que le crime commis ». D’abord outré par la décision du juge de condamner son homologue philadelphien à 4 ans d’emprisonnement, Jay-Z étend le débat autour d’un problème nettement plus large et profondément enraciné dans la culture du pays : la condition et le traitement réservés aux Noirs face à la prison. « En 2015, sur 4,65 millions d’Américains étant en liberté conditionnelle ou liberté provisoire, plus d’un million et demi étaient Noirs. Ces dernières sont envoyées en prison pour violation de leur liberté conditionnelle à un degré beaucoup plus fort que les personnes blanches. » Pour Jay-Z le constat est clair, les Etats-Unis pourraient littéralement « fermer des prisons si on traitait les gens en probation ou libérés sur parole plus équitablement ».

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Éteint à ce sujet depuis plusieurs mois, ce n’était finalement que pour mieux se préparer à l’affrontement. Annoncé comme l’un des principaux investisseurs de l’application Promise, initiée par Diana Frappier et Phaedra Ellis-Lamkins, l’ancienne activiste et manageuse de Prince, Jay-Z tend à aider pour que les choses changent enfin. Le projet est simple mais fondamental : pendant la période précédant le jugement, l’application assiste les individus qui ne peuvent pas payer de caution. Avec Promise sur son téléphone, chacun reçoit un calendrier des obligations auxquelles il doit se soumettre, à savoir les passages à la cour ou les dépistages, ainsi que des rappels adaptés pour les aider à bien prendre en compte ces obligations. De plus, l’application donne des coordonnées et des références à partir des besoins individuels, comme des formations professionnelles, de l’aide au logement, des conseils ou une assistance. Si les moyens précis utilisés par Promise pour atteindre ces objectifs sont pour l’instant encore flous, le récent apport financier de Jay-Z risque de balayer tous les doutes possibles quant à son fonctionnement. Dans un communiqué officiel, il ajoute à son tour que « de l’argent, du temps et des vies sont gâchés avec les politiques actuelles » et « qu’il est temps qu’une technologique innovante et progressive offre des solutions durables à de gros problèmes ».

Ce n’est pas la première fois que des citoyens se lèvent contre les injustices passives et discrètes orchestrées par la justice américaine lorsqu’il s’agit de personnes noires. Dernièrement le gouverneur de Pennsylvanie Tom Wolf était lui aussi monté au créneau suite à l’incarcération de Meek Mill : « Notre système juridique et carcéral a besoin d’être réparé. C’est pourquoi mon administration a fait l’effort d’investir dans des programmes qui détournent les individus du système, améliorent la sécurité publique et promeuvent la justice. » Il faut dire qu’outre-Atlantique, les prisons sont surchargées. La criminalité dans certaines villes, comme Chicago par exemple, ne cesse d’augmenter année après année et le gouvernement américain ne semble toujours pas enclin à trouver de solutions efficaces. De là surgit l’ironie de la situation, car si les politiques se trouvent être dans l’incapacité de résoudre les situations dont ils doivent assurer la bienséance, il semblerait au contraire que les rappeurs, alors mêmes qu’ils sont les cibles habituelles du système, tendent à se creuser la tête pour faire le travail à leur place. Sans doute car, eux, ont été confronté à la réalité de la prison d’une manière ou d’une autre. Cette situation n’est d’ailleurs pas étrangère à Jay-Z.  Quelques semaines avant que son quatrième album Vol.3… Life and Times of S. Carter ne sorte officiellement, il avait lui-même été au centre d’une affaire d’agression au second degré. Libéré après avoir payé 50.000 dollars de caution, il risquait pas moins de quinze ans de prison ferme. Clamant son innocence, il souhaitait se défendre devant le juge sans accepter aucune éventualité d’accord, avant de finalement retourner sa veste et plaider coupable de peur d’un procès tendu et difficile de par la gigantesque médiatisation qui en découlerait. Sans oublier qu’aux Etats-Unis, si l’on demande un procès et que l’on est jugé coupable, la peine en amont n’en devient que plus sévère.

« Notre système juridique et carcéral a besoin d’être réparé »

Peut-être que cette expérience l’a convaincu très tôt du traitement ardue auquel font face pléthore d’américains. S’il a pu payer sa caution sans problème c’est aussi qu’il profitait d’une nouvelle richesse au travers du succès de ses trois derniers albums, ce qui n’est malheureusement pas le cas pour tous les jeunes qui se retrouvent devant la justice, d’autant plus s’ils sont Noirs. En réalité, le récent activisme de Jay-Z au sujet de l’incarcération de Meek Mill n’est qu’un écho du passé. À l’automne 2016, il s’était déjà levé contre les injustices désastreuses du système carcéral américain, ces mêmes injustices qui avaient causé la mort du jeune et tristement célèbre Kalief Browder dont l’histoire est invraisemblable. Retour en 2010, Kalief rentre chez lui accompagné d’un de ses amis. Sur la route, deux policiers les arrêtent. Un homme a signalé aux autorités que deux jeunes viennent de lui voler son sac. En vérité, il s’agit du sac de son frère. Pour régler la situation, le premier homme ment aux autorités et accuse Kalief et son ami comme les auteurs des faits. Fouillés sans raison, ils sont ensuite emmenés au poste de police. À son arrivée devant le juge, Kalief plaide non-coupable, mais il n’y a pas de témoin. Ce qui semble être la chose logique à faire quand on est innocent se révèle être une bombe à retardement ; le prix de la caution monte de 3.000 à 10.000 dollars, le piège se referme.

Dans l’incapacité naturelle de payer une somme aussi exorbitante, la mère de Kalief voit son fils partir à Rikers Island pour une durée de trois ans. Tout ça pour un crime, on le rappelle, qu’il n’a pas commis. Le monde de Rikers Island est un environnement violent, où les nouveaux arrivants ne se font une place que s’ils sont affiliés aux gangs locaux ; ce n’est pas le cas du jeune Browder qui se retrouve être le souffre-douleur des détenus et des gardes, tout aussi brutaux. Les échanges avec la justice ne changent rien. Les juges cherchent inlassablement à contacter celui qui a déposé la plainte sans jamais le trouver. Alors Kalief est condamné à purger sa peine, coupable malgré lui. Trente et une auditions plus tard, il est libéré en juin 2013, et alors même que ceux qui le côtoyaient regagnaient espoir et qu’il annonçait lui-même vouloir reprendre ses études, sa mère le retrouve pendu dans leur jardin. Juin 2015. Les Etats-Unis n’en reviennent pas, Barack Obama, encore président de la république, promet de changer les choses mais la fin du mandat est proche. Jay-Z est révolté, naturellement ému et profondément en colère. Il contacte donc la Weinstein Company et propose à son dirigeant Harvey, alors loin du tourbillon médiatique actuel, l’idée d’écrire et réaliser une série documentaire sur ce qu’a vécu Kalief Browder. L’Amérique n’oubliera pas, elle n’en a pas le droit. Producteur exécutif, Jay-Z passe de la révolte à l’activisme et honore la mémoire de Kalief en brandissant son histoire comme une tragédie, la prophétisant pour qu’elle puisse servir d’électro-choc. La série est aujourd’hui toujours disponible, offrant au défunt Browder une postérité nécessaire et à l’image du combat qu’il a lui-même mené pendant les deux ans qui séparent sa sortie de prison de son triste suicide. Un combat contre le système carcéral dont il a été victime, contre cette Amérique qui promet monts et merveilles, une égalité de chances et la liberté pour tous, mais qui enferment constamment sa population dans un modèle de justice qui se métamorphose en fonction des classes sociales.

Nous sommes en 2018 et les lois restent inflexibles. Le système judiciaire et carcéral des Etats-Unis piège encore et toujours des dizaines de milliers de jeunes au travers d’un racisme institutionnel maquillé. Avec la récente incarcération abusive de Meek Mill, Jay-Z montre au système qu’il ne compte pas se décourager aussi aisément. Avec son investissement sur le projet Promise, il revient à la charge et semble être éternellement prêt à ce que les choses changent pour le mieux. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que l’application devienne l’assistance indispensable à laquelle ses fondateurs aspirent pour toutes celles et ceux en difficulté quotidiennement. Et qui sait, sans doute même qu’elle sera le point de départ d’un nouveau système de probation adapté, plus juste, plus équitable et plus égalitaire, afin d’empêcher que des dizaines de milliers d’individus se retrouvent dans la même situation que Meek Mill depuis bientôt dix ans : lâchés dehors, emprisonnés de ses propres mouvements, dans l’incapacité de vivre décemment, sous l’oeil attentif des autorités locales qui attendent le moindre faux-pas pour agir.

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