JMK$ est né sous l'étoile Akhenaton, mais veut briller seul

JMK$ est né sous l’étoile Akhenaton, mais veut briller seul

YARD-JMKS-INTERVIEW-AKHENATON-SOUNDCLOUD-RAP-FILS-DE-3

JMK$ a le rap dans les veines. Et pour cause : il est le fils du grand Akhenaton, qui l’invitait en novembre dernier à croiser le micro sur l’un des titres de Yasuke, le dernier album d’IAM. Mais « père » ne rime pas nécessairement avec « repère » pour cet artiste de 24 ans qui se construit une carrière aux antipodes de celle du paternel.

Photos : @alextrescool

Jordi Cruyff, Lil Eazy-E, Enzo Zidane, Jojo Simmons : l’expérience a déjà prouvé à maintes reprises à quel point l’étiquette de « fils de » pouvait être inconfortable. Car marcher dans les pas d’un glorieux parent, c’est risquer de se brûler sous le feu de projecteurs braqués trop vite, et décevoir ceux qui imaginent que le talent se transmet avec le patronyme. Alors JMK$, rappeur marseillais de 24 ans, a préféré avancer sans le poids du sien. Son nom d’artiste, il l’écrit avec le même « $ » que les autres rappeurs bien de son temps. Car il n’est pas son père, la légende Akhenaton, dont le nom suffit à évoquer presque à lui seul tout un pan de l’histoire du rap français.

Mais là où son daron fait figure d’icône populaire de tout un genre, JMK$ se complait dans les profondeurs de SoundCloud, où il a trouvé des compagnons de route qui lui ressemblent. Il navigue entre Paris, Lyon et Marseille, et côtoie différentes formations créatives en marge de l’industrie, comme Lyonzon, 667 ou le MoneyMakerClan. Le son qu’ils fabriquent a plus l’odeur du nouveau Miami et ses basses vrombissantes que du vieux New York et ses samples nostalgiques. Papa a beau l’avoir biberonné aux classiques, fiston se devait de trouver sa voie. Depuis ses débuts en 2014, JMK$ n’a jamais cherché à profiter des avantages qu’il aurait pu tirer à être le fils d’Akhenaton, préférant écrire une histoire qui lui est propre. Les deux hommes ont toutefois fini par se retrouver sur « Once Upon A Time », titre extrait de Yasuke, le dixième album d’IAM, paru le 22 novembre dernier. Comme un passage de témoin entre les générations ?

C’est une question qui peut paraitre bête quand on sait qui est ton père, mais j’ai quand même envie de te la poser : quel a été ton premier contact avec le rap ?

Mon premier contact avec le rap, c’était tout petit. J’ai limite été bercé avec cette musique. Depuis que je suis nourrisson, j’ai grandi avec des CDs de rap, mais aussi beaucoup de soul et de jazz parce que mon père en écoutait énormément.

Les CDs de rap, c’était ceux de ton père ?

Non, c’était plus du rap américain, new-yorkais plus précisément.

À quel moment tu as senti que c’était ce que tu voulais faire toi aussi ?

En vrai, je ne l’ai jamais vraiment « senti ». J’ai commencé avec un groupe de potes, je devais avoir entre 17 et 18 ans. Mes premiers textes sont venus tard, j’ai du sortir mon premier son en 2014, si je ne dis pas de bêtise. Et à l’époque, il n’y avait rien de bien sérieux. C’est seulement en 2017 que je m’y suis mis plus franchement, quand j’ai vu que j’avais un petit public et que ça commençait à suivre.

Pour quelqu’un qui a été très vite dedans, qu’est-ce qui explique que tu aies commencé aussi tard ?

Je ne sais pas trop. J’imagine que comme j’ai grandi dedans, j’ai toujours été plus à l’écoute que dans la pratique pratiquer. Puis surtout, dans mon entourage à Marseille – où je suis né et ai vécu jusqu’à mes 17 ans -, il n’y avait pas de rappeurs au départ. C’est quand j’ai passé trois années sur Paris, entre mes 17 et mes 20 ans, que j’ai commencé à rapper, parce que du coup j’étais avec des gens qui eux-aussi pratiquaient, et ça m’a donné envie. À partir de là, on a crée un collectif.

Avant ça, tu te prédestinais à quoi ?

Sans mentir, je n’avais même pas d’idée de ce que je voulais faire. J’étais encore au lycée et je n’avais pas vraiment d’objectif défini, je pensais juste à m’amuser. Tout ce que je sais, c’est que j’étais passionné de musique, donc j’imagine que c’était ce que je devais faire. Parce qu’au-delà de ça, il y a plein d’autres choses que j’aime, mais au point de vouloir en faire ma vie…

Est-ce que ton père était content de savoir que son fils voulait lui aussi vivre la vie d’artiste ?

Mon père, du moment qu’il me sait heureux, il est heureux lui aussi. J’aurais pu choisir n’importe quelle autre voie il aurait quand été même content. Après, bien sûr, il est quand même fier que je prenne plus ou moins le même chemin que lui. Je dis « plus ou moins » parce que nos styles sont quand même très différents. Mais au final, on fait la même chose, à savoir de la musique. Il ne checke pas spécialement mes morceaux [rires], mais il me pousse de fou.

T’a t-il proposé de t’accompagner dans le milieu ? Ou encore : t’a t-il donné des conseils au moment de te lancer ?

Non, pas vraiment. Mais ça va avec l’éducation qu’il m’a donné : il ne fallait pas que je sois assisté. Parce que même lui s’est débrouillé seul super tôt, donc il m’a laissé vivre, faire ce que je voulais, découvrir les choses par moi-même – même s’il reste un père et qu’il surveille quand même un peu ce que je fais. Depuis le tout début, je suis mon seul guide. Même financièrement, j’essaie de me débrouiller totalement tout seul.

C’est marrant parce que beaucoup de parents qui réussissent en partant de rien le font souvent pour que leurs enfants n’aient besoin de rien…

Après, attention : j’ai toujours été bien. Je parle surtout par rapport à mes projets professionnels où là, il faut que j’aie une autonomie. C’est comme ça que je vois les choses en tout cas. D’autant que si j’avais demandé de l’aide, j’aurais sûrement été catégorisé, on aurait dit que je suis là parce que « je suis le fils de… ». Et même si on a beaucoup de choses en commun, notamment au niveau des influences – parce que j’ai quand même grandi avec sa musique et celle qu’il écoutait -, notre musique est très différente l’une de l’autre. Donc c’était important pour moi de marquer une certaine distinction et surtout de créer mon propre univers. Après on s’est quand même rejoint sur un son récemment, et j’étais super fier de le faire, parce que même si ça n’avait pas été mon père, IAM reste des légendes du rap français.

Quels ont été les artistes qui t’ont donné envie de faire du rap ou du moins qui ont influencé la musique que tu fais aujourd’hui ?

Il y a eu plusieurs artistes, mais en vrai, c’est plus l’influence de mes potes qui m’a poussé à faire du rap plutôt qu’un artiste en particulier. Mais avec mes potes, j’ai beaucoup écouté du A$AP Mob, Raider Klan… Toute cette branche de rap là. Et chacun a plus ou moins développé son style à travers ça.

Comment expliques-tu que tu n’aies jamais été tenté de reprendre le flambeau de ton père et t’inscrire dans un rap plus « classique » ?

C’est l’environnement dans lequel je suis qui a joué. Mais ça viendra peut-être plus tard. Parce que pour moi, il faut une certaine maturité pour pratiquer ce genre de rap-là. Quand tu fais du rap qui se veut « conscient », il y a toute une part d’engagement qu’il faut entretenir à côté. Ça va au-delà de la musique. Après j’ai une conscience, que ce soit par rapport à la politique ou en général. J’ai mes convictions. Et j’essaie de me cultiver un maximum, de lire des livres, des articles, etc. Mais de là à aborder ça dans mes sons, non. Pas pour l’instant. À mes yeux, ça reste de la musique de « papa », même si c’est toujours à la nouvelle génération que ce genre de messages sont adressés. Mais pour pouvoir tenir ce genre de positions artistiques, j’estime qu’il faut avoir un certain vécu. Et moi, à 24 ans, je ne peux pas refaire le monde. À l’heure qu’il est, je pense surtout à vivre ma meilleure vie.

Je sais que tu as évolué dans différentes formations, avec différents artistes, au sein de différentes villes. Peux-tu retracer brièvement ton parcours dans le rap ?

Il y a d’abord eu EradoubleV, à Paris, vers 2014-2015. EradoubleV, c’était un collectif où tu avais plusieurs groupes ou duos, notamment Summum Klan, dont je ne faisais pas partie au début. Mais au fil du temps, en fonction des connexions et des affinités, j’ai fini par rejoindre le Summum Klan et depuis 2015, c’est mon groupe. Je suis ensuite retourné à Marseille, où je suis encore actuellement. Et là-bas, on a une sorte de grande « traphouse » où on fait du son. Au premier étage, il y a un studio, Mhood Records, et vu que le bâtiment appartient à Dil, rappeur du MoneyMakerClan, il y a tous leurs appartements au deuxième. Plein d’artistes viennent, et pas forcément que des artistes du Sud : on peut retrouver Zeu de Panama Bende – qui est quasiment tout le temps là-bas -, Azur de Lyonzon, etc. Ça fait que même quand je ne suis pas à Paris avec mon groupe, j’ai quand même tout ce qu’il faut pour faire de la musique. Mais oui, j’ai pas mal bougé, j’ai fait plein de connexions – notamment les gars de Lyonzon à Lyon.

Au final, tu as fini par trouver par trouver ta place au sein de la scène SoundCloud française, une scène très en marge de l’industrie. Pourquoi celle-ci et pas une autre ?

Parce que le premier son que j’avais sorti en 2014, je l’avais direct release sur SoundCloud. Ce n’était pas vraiment la plateforme numéro 1 à l’époque, mais il y avait une qualité qu’on n’avait pas sur les autres plateformes où les sons sont vachement compressés. Ce qui faisait que nous, qui n’avions pas de mix conséquents à l’époque, si on décidait de poster sur YouTube, le rendu était horrible. SoundCloud, c’était d’abord le choix de la qualité. Puis c’est aussi une plateforme où il n’y vraiment que le musique, tu ne te soucies pas de l’image, des sapes, etc. Donc au début, c’était vraiment un choix artistique mais au fur et à mesure, on s’est retrouvés à être plusieurs dans la même démarche et ça a créé une scène, le SoundCloud rap FR. Et aujourd’hui, tu as certains artistes de cette scène comme Freeze Corleone et 667, qui en 2020 peuvent devenir des artistes majeurs du rap français.

En sachant qui est Akhenaton, on se dit que si tu aurais pu voir certaines portes s’ouvrir plus facilement. Pourquoi n’as-tu jamais pu ou voulu en tirer avantage ?

Parce que je tiens vraiment à développer d’abord mon univers. C’est quelque chose de très personnel, donc je me dois de le faire moi-même pour que les gens qui s’intéressent à mon projet d’art s’intéressent vraiment à mon projet d’art, et pas à autre chose. Même si j’y avais pensé, c’est trop tôt. Puis ce n’est pas non plus ce que je veux faire. Je vois vraiment plus large. Mon rêve, ce serait vraiment d’arriver et de tout baiser en Europe – au-delà même la France. Alors suivre le même chemin que tous les autres artistes, ça n’est pas mon but.

« Si j’avais voulu, j’aurais pu demander de l’aide à mon daron et rentrer dans le moule. Ça aurait sans doute été dix fois plus facile pour moi. Mais est-ce que ça aurait vraiment été ce que je voulais, artistiquement ? »

JMK$

Le propre de cette scène SoundCloud, c’est son indépendance. Et sur tes réseaux, notamment Twitter, tu revendiques beaucoup ce côté « débrouillard », le fait que sans personne tu réussisses à faire des concerts, à publier ta musique, à faire un peu d’argent. En quoi est-ce important pour toi ?

Quand je mets ça en avant, c’est surtout histoire de motiver tous ces gens qui vivent à travers les autres. On a tous un truc spécial, mais c’est à toi et toi seul de le cultiver. Parce qu’effectivement, si j’avais voulu, j’aurais pu demander de l’aide à mon daron et rentrer dans le moule. Ça aurait sans doute été dix fois plus facile pour moi, j’aurais peut-être eu de meilleures opportunités, mais est-ce que ça aurait vraiment été ce que je voulais, moi, artistiquement ? Je ne pense pas. Je veux que les gens voient qu’on peut faire les choses par soi-même. Oui, j’aurais pu a voir des contacts mais je les ai pas pris en compte et malgré tout j’arrive à monter mon petit truc tout seul de mon côté. Et j’ai jamais eu besoin de dire quue mon daron c’est quelqu’un.

Dans un milieu comme le rap où la plupart partent des bas-fonds pour ensuite raconter leur ascension, on dirait que c’est ta manière à toi de vraiment partir de zéro.

On peut considérer que c’est mon propre vécu, oui. Mais en vrai, je ne pense même pas à ça. J’ai toujours voulu faire les choses par moi-même. Et même si des fois je suis en galère – comme ça peut être le cas de tout le monde -, bah au pire ça me motive quatre fois plus à aller de l’avant. Mais ce n’est même pas pour pouvoir m’inventer une belle histoire. C’est juste naturel. Je pense même que c’est de famille, parce que mon père a fait la même avant moi.

Le rap que tu fais et le rap que faisait ton père sont presque diamétralement opposés. Quel regard portez-vous chacun sur l’œuvre de l’autre ?

Je sais qu’il n’écoute pas du tout mes sons, mais c’est plus par pudeur. C’est-à-dire que si ce n’est pas moi qui vais avoir la démarche de lui faire écouter ma musique, il n’ira jamais chercher de lui-même. Sauf que j’ai tendance à rester très discret avec mes proches en général – et pas seulement mes parents -, je vais pas forcément leur montrer ce que je fais. Et s’ils tiennent vraiment découvrir ma musique non pas par eux-mêmes mais à travers moi, ça se fera via un concert où je les inviterai. Après, de mon côté, j’ai toujours écouté du IAM, sans même forcément me dire que c’est mon père. Comme j’ai dit tout à l’heure, ce sont des légendes. Ils ont marqué l’histoire du hip-hop. Et comme je vais toujours super profond dans tout ce qui me passionne, quand je me suis intéressé au rap, j’ai d’abord écouté du old school, que ce soit du IAM, Lunatic, Sages Po, Pit Baccardi, etc.

Jusqu’à présent, tu avais été assez discret sur le fait d’être le fils d’Akh. Mais là, tu figures au tracklisting de Yasuke, le dernier album d’IAM. Qu’est-ce qui fait que tu te sens prêt à mettre en avant cette filiation ?

En vrai, je n’étais pas plus prêt que ça. Ce dont il faut prendre conscience, c’est que rien n’est éternel dans une vie. Mon père commence à vieillir, et arrivé à un moment donné, il faut être lucide : il ne va pas faire du rap toute sa vie. Donc je pense que c’était le moment de faire ce morceau. En plus, c’est mon père qui a vraiment insisté pour que je sois dessus. Ça m’a mis une petite pression mais quelque part, j’étais super fier parce que ça représente quelque chose de fort pour moi.

Peux-tu nous raconter la genèse de ce morceau ?

On est allé dans un studio pas très loin de Marseille où il y avait tout le monde : ma mère, mon père, tout le groupe. Le morceau était déjà enregistré de leur côté, et ils m’ont dit : « Voilà, on a composé cette partie pour toi, on veut que tu poses dessus ». Tu as probablement dû remarquer en l’écoutant, mais la prod évolue au fil du morceau et retrace un peu toutes les époques du hip-hop pour arriver jusqu’à la trap. J’ai lâché mon huit mesures sur la partie trap de l’instru, puis on a fait une écoute tous ensemble, ils ont validé et c’était carré.

Que ce soit dans le foot avec les fils Zidane ou Jordi Cruyff ou dans le rap avec les fils Simmons, on se rend compte ce n’est jamais facile pour les « fils de » d’écrire leur propre histoire. Qu’est-ce qui te fait dire que tu feras exception ?

Le point commun que tous ces gens que tu as cité, c’est que leurs pères étaient des légendes qui ont marqué l’histoire dans leur domaine. De la même manière que mon père a marqué l’histoire du hip-hop. Mais que ce soit les fils Zidane ou Cruyff, ils ont été médiatisés très jeunes. Tout le monde savait qui ils étaient, donc il y a eu beaucoup d’attentes autour d’eux. Alors que de mon côté, le fait d’avoir été discret m’a laissé le temps de développer ma propre identité artistique sans qu’il n’y ait vraiment d’attente en mode : « Regardez, c’est le fils d’Akhenaton, il va préparer un projet, il va faire ci, il va faire ça. » Après c’est différent parce que le foot reste quand même beaucoup plus populaire que le rap, donc il y a encore plus d’attentes et de pression. C’est comme le fils de Cristiano : il est seulement en U9, mais tu vois déjà les gens parler du fait qu’il ait marqué 40 buts, il y a des vidéos highlights de tous ses dribbles, etc. Et tout ça, ça va créer une sorte d’attente que les fans de son père vont créer. Les fans revoient le père à travers le fils, et dès qu’il n’y aura plus Cristiano Ronaldo, ils vont tous se focaliser sur le petit. Et si le fils ne répond pas aux exigences, ils seront encore dix fois plus dur envers lui qu’ils ne l’auraient été envers quelqu’un d’autre.

Comment s’annonce la suite pour toi ?

Je viens de sortir deux projet, Candy Ballers 1 et Gunshot: Shooting Range 2, et il y a un troisième épisode qui arrive. Mais il faut que les gens les prennent comme des compilations de morceaux plus que comme des vrais mixtapes. Et le vrai projet que je vais bosser en tant que troisième mixtape officielle, ce sera pour mi-2020/fin 2020. En attendant, je vais plus concentrer sur des projets de groupe, on va essayer d’en placer un pour février ou mars avec Summum Klan.

Pour l’instant, tu réussis à t’en sortir pour faire un peu d’argent avec ta musique. Mais dans l’hypothèse où tu n’arriverais pas à passer le cap supérieur et réellement vivre de ça, que feras-tu ?

[Il réfléchit longuement.] Je sais pas. Je serais bien dans la merde. [rires] J’imagine que je pourrais reprendre mes études, vu que j’ai mon bac. Après, dans quoi ? Je sais pas. Ce n’est pas quelque chose que j’envisage là pour l’instant. [rires]

Send this to a friend