Junior Alaprod : "Certains beatmakers se font vraiment baiser"

Junior Alaprod : « Certains beatmakers se font vraiment baiser »

Entre MHD, Jul, et ceux à qui ces-derniers ont (re)donné vie, le rap n’a jamais eu autant vocation à faire se remuer les foules. Dans ce bourdonnement de rythmiques entrainantes, Junior Alaprod a su tirer son épingle du jeu. Mais n’allez surtout pas croire qu’il ne sait faire que ça.

« Je fais de la zumba et j’adore ça », s’amusait Junior Alaprod sur le plateau de La Sauce. Plutôt que de fuir ce terme fourre-tout, initialement utilisé par Rohff pour mépriser la prétendue « soupe » servie par Maître Gims, le producteur à l’épaisse moustache préfère l’assumer pleinement. Il faut dire qu’entre temps, le palais du public rap s’est développé, s’ouvrant à de curieuses nouvelles saveurs que mêmes les plus réfractaires engloutissent désormais à grandes lampées. Pour beaucoup, la « zumba » n’est plus seulement un plaisir coupable : c’est un plaisir, tout court. En ayant signé – ou co-signé – des titres comme « Mobali », « Coco » ou « Afro Trap pt. 9 (Faut les wet) », Junior est passé maître en la matière. Mais maintenant que sa place dans le grand panorama des beatmakers français n’est plus à faire, Blaise Bula Monga Jr. – son vrai nom – entend bien démontrer qu’il n’est pas uniquement là pour faire danser les gens.

Photos : @alextrescool

#Productivité

« Je ne bosse pas avec tout le monde parce que tout le monde n’est pas forcément enclin à bosser avec moi, déjà. Mais en vrai je ne sais pas si c’est réellement possible de saturer le marché, dans la mesure où le game se renouvelle constamment, il y a tous les jours de nouveaux rappeurs. En ce moment, par exemple, il y a un rappeur qui s’appelle Koba LaD, il vient d’arriver et il risque de tout péter. Puis même si on est un peu partout, on a plein de style différents. Le risque, ce serait peut-être plutôt de manquer d’inspiration à un moment donné. Mais pour éviter ça, on fait chaque année une sorte de séminaire avec Le Sommet, où on essaye de trouver de nouvelles inspis. Le premier, c’était en 2016 : on a passé une semaine ensemble avec Le Motif, DSK On The Beat, Blackstarz, Shabz Beatz, S2keyz et c’est d’ailleurs là que Le Sommet s’est créé. Ça a abouti sur un projet d’environ quinze sons, plus une dizaine d’autres qui ne sont pas sortis et qui ne sortiront jamais. Mais depuis, c’est devenu une sorte de tradition, une “semaine de l’inspi” qu’on fait chaque année pour être prêt pour l’année à venir. Donc en vrai, on ne va pas manquer d’inspiration. On charbonne. »

« L’année passée, je voulais placer un maximum de prod pour me faire un nom. Cette année, je ne travaille qu’avec les gens que j’aime bien. Il y a une semaine, par exemple, j’étais en studio avec ZED Yun Pavarotti. Comment j’ai entendu parler de lui ? J’étais dans les bureaux d’Universal et un D.A. est passé me faire écouter des sons. J’entend celui de ZED et je dis : ‘C’est qui lui ? J’aime bien, c’est quoi son Insta ?’ En fait, il s’avère que ce gars est signé chez Artside, le label d’un de mes potes, le même que MHD. On se follow, puis une semaine plus tard, le pote en question m’envoie : ‘Tu veux bosser avec ZED ?’ Tout s’est fait comme ça. Mais aujourd’hui, je refuse beaucoup plus de propositions qu’avant. Il y a des trucs qui ne me font plus envie. Parce que j’ai remarqué que quand tu n’aimes pas ce que tu fais, tu ne bosses pas aussi bien. Maintenant, j’essaye vraiment de prendre du plaisir. Je vais au studio et je kiffe. »

#Teamwork

« Personnellement, j’ai besoin de cette dynamique de groupe. Je pense que s’ils n’étaient pas là, il y a plein de trucs que je ne saurais même pas faire. Un jour Shabz va me montrer comment faire une 808, le lendemain Pyro m’expliquera comment utiliser le logiciel GrossBeat. On apprend tous les jours. C’est ce qui est bien justement : on est tous ensemble, on se donne des conseils, on rencontre de nouvelles personnes et on se partage les plans. Par exemple, pour « Dis Moi Oui » de PLK, c’est moi qui ait placé la prod de S2keyz. J’étais passé chez lui, à Clamart, pour bosser sur un son. On s’est posé, je lui ai fait écouter la prod en question et directement, il me dit qu’il la veut. De là, j’ai appelé S2. Lui était d’accord pour que PLK pose sur son instru, donc le morceau s’est fait aussi simplement que ça. On se fait des passes. Tant qu’on aura ce genre d’activité, on continuera d’apprendre, et de grandir. Alors que si on se met à travailler chacun chez soi, à faire les crevards entre nous, on avancera pas. Il faut rencontrer des gens. »

#Signature

« Pour le coup, si je continuais à faire des sons comme je faisais l’année dernière, c’est-à-dire en utilisant la même guitare, les mêmes plugs et les mêmes rythmiques, je pense que les gens en auraient marre. Mais avoir une patte, c’est un vrai truc. Personnellement, je fais des styles de musique variés parce que j’ai écouté des styles de musique variés, comme tout les mecs avec qui je bosse. Le truc, c’est que j’ai grandi au bled, et une fois arrivé à Paris, j’ai déménagé à plusieurs reprises. J’ai donc pu me retrouver dans un quartier ultra riche comme XVIe, comme j’ai pu me retrouver à Boissy, Asnières ou Kinshasa. »

« Maintenant, est-ce que j’ai une signature ? Au départ, j’étais à fond dans les samples mais on m’a interdit de sampler à cause des histoires de droits, donc il a fallu trouver autre chose. J’ai beaucoup grandi avec la musique congolaise, donc j’ai commencé à faire des sons dans ce registre. Par hasard, ça a fonctionné. Aujourd’hui, on me demande beaucoup d’instrus de ce genre. Je pense qu’il y a une peut-être patte afro de Junior et une patte trap de Junior, mais je ne suis clairement pas un Pharrell, par exemple. Lui c’est un hitmaker. À l’heure où l’on parle, je suis encore un petit, et c’est comme ça que beaucoup de producteurs s’implantent. En allant un peu dans toutes les directions, pour ensuite trouver son propre truc. D’autant que je kiffe les challenges. Je peux me retrouver sur des trucs totalement différents les uns des autres. Mais à chaque fois, j’essaye de rajouter ma touche. Tu vas peut-être pas la cramer directement mais je pense faire les choses à ma façon. »

#Reconnaissance

« La base, ce serait de s’assurer que les beatmakers soient payés, déjà. Parce qu’il y a des rappeurs qui ne payent pas leurs prods. Dieu merci ça ne m’arrive plus, mais il y a des beatmakers qui ne prennent pas ni d’argent, ni de crédit. Témoigner de la reconnaissance envers un producteur, c’est inscrire son nom sur les crédits SACEM ou – au pire – le mentionner dans la description YouTube du morceau. C’est le minimum. Parce que certes, il y a des producteurs qui veulent se montrer, mais il y en a d’autres qui s’en battent les couilles de ça. C’est ce que j’ai pu remarquer, en tout cas. Avant de t’imaginer en Metro Boomin, la moindre des choses c’est de t’assurer que tes papiers sont clairs. Certains se font vraiment baiser, c’est-à-dire qu’ils ne prennent même pas leur part en tant que compositeurs. Ils sont juste contents d’être en studio avec l’artiste, ça leur suffit. Puis quand l’album sort : pas de SACEM. Alors que pour moi, c’est ça le plus important. »

#Anecdotes

« Il y a une histoire bien drôle sur le morceau avec Fakear qui sort le mois prochain [« Something Wonderfuf », extrait de l’album All Glows, sorti le 13 avril 2018, ndlr]. Un son qu’on a fait avec lui, Le Motif et Ana Zimmer. C’était moi qui avait la session en main, et un peu avant de finir la prod en question, j’ai décidé d’en composer une deuxième. Sauf que maintenant, il y a des sauvegardes automatiques sur Fruity Loops et j’ai fait l’erreur de commencer la deuxième prod sur le même projet, à partir du même modèle. Donc au moment où on m’a demandé de sortir les pistes… [rires] Sur la tête de ma mère, mon crâne a chauffé. Les sauvegardes automatiques se faisaient toutes les cinq minutes, donc le temps que je m’en rende compte, le projet avait disparu. Ça veut dire que je venais de perdre la prod d’un morceau de Fakear dont la sortie est imminente. J’ai dû tout refaire sur le coup, alors qu’il y avait des drops de ouf, des coupages de voix que lui-même avait fait et que je n’aurais jamais pu refaire seul. C’était dur, mais heureusement on avait fait la base du morceau sur son ordi et non sur le mien. Sinon j’étais dans la merde. À l’arrivée, on a réussi à la refaire et dieu merci je pense qu’on l’a même mieux faite. »

« C’est plus ou moins ce qui s’est aussi passé pour « Paumes brûlées » de Shay. À la base, c’était censé être sur le projet de Booba. C’est lui qui l’avait prise. Mais juste au moment où il a bloqué la prod, mon Mac est tombé en panne. J’avais 18 ans à l’époque, pas de tunes, mes parents n’allaient pas me racheter un ordinateur le jour d’après, donc j’ai attendu deux mois avant qu’il ne soit réparé. Après quelques semaines, je suis finalement parvenu à en acheter un autre, et j’ai pu refaire la prod avec de nouveaux instruments super propres. Je renvoie à Kopp : il ne prend pas. Il ne me répond plus. Après ça, j’ai envoyé la prod à Shay, qui elle a posé dessus. C’est le genre de trucs qui font mal, vraiment très mal. Mais c’est un mal pour un bien. »

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