Les pochettes d’albums de Kanye West : de l’art en barres

Les pochettes d’albums de Kanye West : de l’art en barres

Une extase sémiologique. Ludiques ou désabusées, sombres ou bariolées, riches ou épurées, les pochettes d’albums de Kanye West se décryptent avec délice. Le emcee a foulé au pied les conventions graphiques du hip-hop et modelé son propre style, gonflé et sublime. Retour sur huit jaquettes cultes qui s’alignent sur l’étagère comme des œuvres d’art. Même The Life of Pablo.

 

« The College Dropout » (2004)


 

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The College Dropout est un joli pamphlet giflant le système éducatif, celui-là même que Jean-Paul Brighelli appelle narquoisement la « fabrique du crétin » ; une institution à la peine qui échoue dans son rôle d’ascenseur social. Le premier album studio de Kanye West ne rompt pas seulement avec les thématiques gangstéristes alors en vogue dans le hip-hop, il propose aussi une nouvelle esthétique, sans mine patibulaire ni muscles saillants tatoués.

Comme un clown triste dont l’enjouement s’éteint en même temps que les feux des projecteurs, privé des claquements de mains qui applaudissent chaudement et du chahut euphorique qui le galvanise, une peluche d’ours à taille humaine et au look preppy se tient là, atone, sur les gradins en bois vides d’un gymnase. La pochette se conçoit comme la couverture d’un « yearbook », ces albums photos qui rembobinent les faits marquants de l’année scolaire. La mascotte – vraisemblablement celle d’une équipe de basket lycéenne ou universitaire – ne semble pas à sa place, engoncée dans son blazer ; elle tend un miroir à l’auteur de l’opus pour lequel elle pose. Ex-étudiant en art, West a effectivement préféré troquer son cartable contre un mic et un sampleur. Le bonhomme mania d’abord la balle orange avant de consacrer tout son temps libre au rap. La fac ne pouvant pas l’aider à réaliser ses ambitions d’artiste, il la quitta sans ménagement. « Tout ce que [cet album] dit, c’est de prendre ses propres décisions. Ne laissez pas la société le faire à votre place », claironne l’intéressé. Son Dropout Bear morose semble vouloir cesser de porter un masque, de jouer un rôle, de s’aligner dans le rang. Il nous dit en substance : « soyez vous-mêmes ». Au dos du boîtier, il retire d’ailleurs la tête de son costume ; c’est bien Kanye que celle-ci camouflait. Le visuel distille aussi quelques indices quant aux penchants luxueux du rappeur ; l’ours bien sapé n’est pas sans rappeler le Polo Bear de Ralph Lauren, et le cadre doré aux courbes baroques se veut symbole d’art et de raffinement. Aussi, en éludant son propre nom et celui de l’album sur la jaquette, Ye transgresse les règles commerciales d’usage et définit son disque comme un véritable objet artistique.

 

 

« Late Registration » (2005)


 

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Pour son deuxième album, Kanye démonte encore un peu plus les clichés éculés du rap. L’imagerie de Late Registration, pensée par l’agence créative Morning Breath, place le rappeur dans un ailleurs graphique improbable. Yeezy donne le ton ; dans le rap game, il fait bande à part.

West ne se montre toujours pas. En fait, celui que l’on dit mégalomane n’affichera son visage en couverture d’aucun de ses albums. Littéralement, en tout cas. Car c’est bien lui que son emblème de nounours personnifie. Late Registration pose un regard amer sur la société américaine et fouille visuellement, comme l’essai précédent, le thème de l’éducation. Sur la jaquette, l’alter-ego à poils doux du emcee, en jean, cravate rayée, veste Ivy League et sac à dos Vuitton, pénètre timidement dans l’enceinte de Princeton, l’une des universités les plus prestigieuses des États-Unis. Les lumières sont éteintes, la lourde porte entrouverte laisse échapper un filet de lumière ; le Dropout bear débarque en retard pour son inscription ; il était trop occupé à rêvasser de devenir une star. Le livret intérieur déroule plusieurs scènes où l’animal se trouve planté là, déconfit, seul dans l’immensité déserte des lieux à l’atmosphère ecclésiastique, digne d’Harry Potter. C’est austère, intimidant, presque glacial. L’ourson semble coincé dans un mauvais rêve. Les clichés s’inspirent des peintures satiriques et irrévérencieuses de John Currin, l’un des artistes favoris de Ye. De fait, ils démontrent sa culture artistique. Au verso du disque, la peluche quitte l’imposante bâtisse sur la pointe des pieds. Les études, ce n’est vraiment pas pour lui. Son destin l’attend ailleurs.

 

 

« Graduation » (2007)


 

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Kanye West n’est pas seulement autre part, il est au-dessus. La pochette de Graduation ne ressemble en rien à un album hip-hop, on la confondrait avec l’affiche d’un film d’animation japonais. A vrai dire, elle frise l’œuvre d’art. Normal, le Chicagoan s’est offert le trait de crayon de Takashi Murakami, superstar du pop art nippon.

 

La toile est multicolore et s’inscrit dans le mouvement Superflat, forme d’art contemporain influencé par le manga et la pop culture japonaise, dont Murakami est le chef de file. Le processus de création se sera étalé sur plusieurs semaines, au cours desquelles l’illustrateur et le commanditaire échangèrent et ajustèrent en permanence.

Graduation clôture le feuilleton trilogique du Dropout Bear. Ce dernier, qui porte à présent teddy, jean, sneakers et Jesus Piece en or, a changé d’école. La nouvelle, située dans la ville utopique d’Universe City, se veut cool et ludique. En vérité, elle métaphorise la raposphère. La créature moelleuse a su surmonter ses difficultés et trouver ses marques ; elle s’apprête à recevoir un diplôme, gage de légitimité. Le booklet de l’album croque les énièmes obstacles rencontrés par le personnage pour se rendre à sa « graduation ceremony », entre sa DeLorean tombant en rade et un nuage carnassier cherchant à l’engloutir. Mais l’animal est téméraire, il pousse les portes de l’université à temps pour recevoir le précieux sésame. Sur le visuel principal, l’ours se trouve propulsé dans le ciel violacé, une fois son certificat en poche. Au dos de l’étui en plastique, il pose pied sur une nouvelle planète. Oui, Kanye, le visionnaire, plane haut, par-dessus la mêlée. L’univers futuriste de Takashi Murakami s’accorde avec sa musique, qui se fait désormais plus expérimentale. L’artiste tokyoïte donnera vie à sa jolie fable à peine surréaliste pour le clip de Good morning. Dans la vidéo, le message est explicite ; on a distinctement écrit « bachelor of hip hop music » (« licence en hip-hop ») sur le papier du diplôme. Kanye a gagné ses galons de rappeur et s’en enorgueillit.

 

 

« 808s & Heartbreak » (2008)

 

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L’école est finie. Elle emporte avec elle l’innocence. Kanye West connaît ses premières vraies souffrances, la perte de sa mère et la rupture avec sa fiancée, Alexis Phifer. Forcément, 808s & Heartbreak est maussade, mélancolique, étalant sans complexe les émotions de son créateur.

L’album aura profondément marqué et chahuté l’histoire du hip-hop. Il est le point de départ de l’émergence de la figure du « rappeur vulnérable », assumant sa sensibilité à travers des textes emmiellés, désancrés de la rue. Pour l’incarner : un cœur en baudruche dégonflé, crevé. Malmené, il se vide, petit à petit. Les boursoufflures indiquent la présence d’air mais il survit péniblement. Le morceau de plastique rouge occupe la place centrale, discrètement encadré par le titre de l’album et le nom de son auteur, en lettres bâtons écrasées. Le clin d’œil à ces ballons d’enfant qui se désenflent aussi vite qu’ils se bombent symbolise la fragilité comme la fin de l’âge tendre. Kanye a bel et bien mis son ours en peluche au placard.

Sobre et épurée, la pochette de 808s & Heartbreak est plus mature, pointue. Une élégance à la mesure du contenu qu’elle renferme. Pour la première fois, Virgil Abloh, créatif aux confins du luxe et de l’urbain, entre en scène. Il supervise la direction artistique du projet et réitérera pour tous les autres qui suivront.

Sur le côté gauche, des carreaux pastel s’empilent et tranchent avec le gris tendre qui tapisse le fond. Ils évoquent le nuancier imaginé par Peter Saville pour le Power, Corruption and Lies du groupe de new wave New Order, faisant écho aux nouvelles sonorités pop et synthétiques de Yeezy.

Pour la version deluxe de son essai, le rappeur pousse l’artistisme encore plus loin ; le street artiste KAWS y appose sa patte, il y déchire le coeur et lui accroche deux mains gantées, celles de son emblématique Companion. C’est de la douleur, il paraît, que naissent les plus belles oeuvres.

 

 

« My Beautiful Dark Twisted Fantasy » (2010)

 

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My Beautiful Dark Twisted Fantasy est un disque tortueux et torturé, duquel émane une grâce folle. Le titre lui-même annonce son antithétisme : une noirceur sublime. Un chef d’œuvre, dans le fond comme dans la forme. Car c’est bien le vrai George Condo, sommité transgressive du néo-cubisme ou de l’abstrait-figuratif, qui en a pondu les illustrations. L’univers du peintre, connu pour distordre ses personnages, colle parfaitement à celui de l’opus, dépeignant un « imaginaire tordu » (« twisted fantasy»).

 

La jaquette principale se compose d’un aplat rouge sang, au centre duquel un tableau carré, bordé par un cadre doré, expose une scène de sexe crue et étrange. Un avatar défiguré et bestialisé de Kanye West, semblable à celui du « Cave painting » de Condo, se fait chevaucher bière à la main par une femme-phénix, au même sourire carnassier. Son nez rond rappelle celui d’un clown, sa face celle de Chucky. La séquence est grossière et pathétique. Elle choque les âmes sensibles et la grande distribution préfère la censurer, lui substituant une image pixellisée ou une ballerine en tutu noire, l’une des quatre autres covers réalisées par Condo. Kanye crie au scandale sur Twitter mais le boycott était bien volontaire et orchestré. C’est le peintre lui-même qui l’admettra. Dans l’art du buzz, le rappeur est maître.

Sarcastique et repoussante, la représentation illustre le côté obscur de Yeezy. Sur les 14 titres, pensés à l’aune du Swiftgate aux MTV Music Awards et de sa vie amoureuse chaotique, il s’auto-flagelle. Dévoré par le star-stystem, le boug s’est pris les pieds dans le tapis rouge et se blâme à l’excès, en proie à des remords étouffants. L’enfer est omniprésent en filigrane, entre les traits de son avatar, l’arrière-plan carmin et les titres de ses morceaux (« Dark fantasy » , « Devil in a new dress », « Monster », « Hell of a life »), mais la copie est foncièrement lumineuse.

 

 

« Watch the Throne » (2011)

 

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Un écrin pour y loger un bijou, l’œuvre bicéphale de Jay-Z et Kanye West. Watch The Throne est un album de « luxury rap », une ode à l’opulence matérialisée par un emballage clinquant, conçu par Riccardo Tisci. La pochette réinvente un imprimé tropical et kaléidoscopique, baptisé Bird of paradise, développé par Givenchy pour sa collection masculine printemps-été 2012. Décliné en 3D doré, il ennoblit l’objet CD, nous indique sa préciosité. Couleur du faste et du luxe, l’or est aussi porteur de puissance et de pouvoir. Il se réfère ici au trône de « king of rap » que se partagent Hova et Yeezy. Ainsi sculpté et gravé, il rappelle par ailleurs les dorures des églises. De même, lorsque l’étui se déploie, celui-ci prend la forme d’une croix, écho aux croyances de Tisci et de Kanye, ainsi qu’au morceau « No Church in the Wild ». Les clichés intérieurs ne peuvent mentir sur leur auteur : de la pénombre à l’ésotérisme, en passant par les formes symétriques et les têtes de félins, tout transpire l’esthétique Tiscienne. Ils feront le bonheur des chasseurs d’illuminatis qui y décèleront quantité d’indices conspirationnistes. L’étoile collée sur le front d’une vierge ailée s’interprétera plus particulièrement comme un symbole blasphématoire. Mais la polémique nourrit la notoriété et Ye, le premier, s’en frotte les mains.

Un drapeau américain à demi-peint, le même qui habille l’arrière-plan du clip d’ « Otis », tranche avec la noirceur des images qui l’entourent. Il incarne l’ « American Dream » des deux rappeurs, celui qu’ils nous agitent à la figure tout au long de l’opus, de « Niggas in Paris » à « Made in America ». Sans jamais s’en lasser, le duo versifie crânement sur sa vie cousue d’or. Enfin, le croisement de leurs visages avec celui d’une panthère renforce leur précellence. Le léopard, dont elle est un dérivé à robe noire, est considéré comme le roi des animaux dans nombre de tribus africaines. La bête est agile, athlétique, redoutable, mais aussi élégante. Une analogie de choix.

 

 

Yeezus » (2013)

 

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« Simplicité » est un terme que l’on n’associe pas d’ordinaire à Kanye West, apôtre de la démesure. Mais pour son sixième album solo, il l’appliquera à l’extrême. Le packaging ressemble à s’y méprendre à nos compilations gravées d’adolescents ou à ces mixtapes que l’on s’échangeait sous le manteau : un boîtier en plastique nu, révélant en transparence un CD que l’on croirait vierge. Un bout d’adhésif rouge scelle l’étui, comme pour pouvoir y noter un nom et/ou un numéro de maquette. Ye livre son disque dans son jus. Avant lui, Mos Def avait déjà réalisé une pochette similaire pour True Magic. C’est qu’entre Watch the Throne et Yeezus, Kanye a découvert le minimalisme, à travers la mode, l’art et l’architecture. Sa musique, brute et industrielle, s’en ressent. « Vous savez, avec cet album, on ne sortira pas de single pour la radio. On n’aura pas de grosse campagne NBA, rien de tout ça. Merde, on aura même pas de pochette ». Seule la musique compte, débarrassée de toute fioriture qui dissipe l’attention et maquille le contenu. Sûr de son produit, Kanye se passe sans peine de l’emballage, jugé superflu. Comme la griffe Céline, qui achète des pages ou des panneaux publicitaires immaculés, comportant seulement l’adresse de sa boutique.

Mais l’absence d’artwork ne célèbre pas uniquement le dépouillement, il invite les fans à se réapproprier et personnaliser l’objet, qui s’offre comme une toile blanche. Jean Touitou, le directeur artistique d’A.P.C., l’avait d’ailleurs tweeté avec la mention « Please add graffiti», ce que beaucoup s’empressèrent de faire, jusque sur les murs de New York. Yeezus traduit la mission obsessionnelle de Kanye : éduquer les masses au beau, façonner leur sensibilité esthétique, encourager leur créativité. « New slaves » en est l’hymne. Un dilettante obstiné et altruiste.

 

 

“The Life of Pablo” (2016)

 

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Un fond orange vif, couleur phare des seventies, décennie qui vit naître Kanye Omari. Des dizaines de lignes qui se répètent comme une incantation et s’enchevêtrent jusqu’à saturer l’espace. Et une photo un peu jaunie par le temps, captation probable de la cérémonie de mariage des parents West, accolée dans le coin inférieur gauche. La pochette de The Life of Pablo se construit comme la première page d’un album de photos-souvenirs et trahit la nostalgie de son auteur. Vintage, pop, et surtout terriblement déroutante, elle embrasa et affola immédiatement la Toile. Quoi qu’en dise les railleurs, loin de n’être qu’un montage Paint, c’est bien d’art dont il s’agit ici. La simplicité décontenance toujours, sauf quand on s’appelle Drake ; son If You’re Reading This It’s Too Late gribouillé ne souleva aucun émoi artistique et analytique. Avant-gardiste, Kanye a confié les clés de la jaquette au méconnu Peter de Potter, dont le travail se laisse difficilement saisir. L’artiste belge, friand de collages, assemblages et citations, collabore étroitement avec Raf Simons, l’une des muses de Yeezy, depuis plus de dix ans. Mais là n’est pas le plus intéressant : mu par des idéaux démocratiques, de Potter expose généreusement et gratuitement ses œuvres sur Tumblr. À chaque nouvelle série, une nouvelle page. Sa démarche rejoint alors celle de West, dans son ambition de vulgariser l’art. Le rappeur est d’ailleurs trop futé pour ne pas avoir anticipé et désiré l’éclosion de générateurs de pochettes permettant de créer sa propre version de TLOP. Virgil Abloh relaya lui-même sur Twitter l’un de ces outils. Ce que certains décrivent comme un « bad buzz » est en réalité tout l’inverse. Non seulement l’artwork anime des débats esthétiques mais il devient un terrain de jeu pour les internautes, qui s’improvisent artistes et inondent le web de leurs créations. Comme Yeezus précédemment. Kanye West a atteint son objectif.

Et puis, il y a cette couverture alternative, affichant un cliché de fessier charnu à côté de celui des épousailles. Elle dit tout des angoisses, du perfectionnisme et des incertitudes de West, redoutant de prendre une décision de peur qu’elle ne soit pas la bonne. Alors on change à quatre reprises le nom du projet, on ajoute des nouveaux sons et on propose deux visuels. Ca n’est pas une lubie, mais de l’exigence.

L’art pique, interloque, fait réagir et parler. Il ne recherche pas l’unanimité, elle n’intéresse que les conformistes. Alors tant pis si Kanye West dérange, tout ce qu’il veut c’est être un artiste.

 

 

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