Koba LaD : "Je prends ce qu'il y a à prendre et j'me casse"

Koba LaD : « Je prends ce qu’il y a à prendre et j’me casse »

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Quelques freestyle, quelques featuring. Une signature Def Jam et un morceau dans une compilation. Rien d’autre. Dans la cacophonie actuelle, il frappe fort par intermittence. Il prend son temps et ne calcule rien, s’étonne même de voir autant d’engouement. Voici Koba LaD, le dernier phénomène phare du rap français. Portrait d’un presqu’adulte au succès retentissant. 

Photo : @louis_azaud

Koba LaD sera en live sur les deux premières dates de la tournée YARD Summer Club le vendredi 1er juin à Paris, et le samedi 2 juin à Lyon

Si le nom de Koba LaD résonne autant en France, c’est qu’il a su tirer son épingle du jeu très tôt. Chez lui, qu’importe le texte, seul compte le nombre de cassages de nuques à la seconde, et si quelques rappeurs français tentent tant bien que mal d’être les importateurs de cette néo-tendance, le rappeur du Parc-aux-Lièvres n’a que faire de la concurrence : « Elle gêne sans gêner, nous dit-il, je n’y fais pas attention, moi je fais ma musique et le reste, nique sa mère. » Une maxime simple mais efficace, pierre angulaire d’un buzz déjà bien présent. Quand on on lui en parle, on se rend vite compte qu’il ne trouve pas de réponses claires pour expliquer l’engouement récurrent qui l’entoure à chaque apparition. Ce n’est pas grave, c’est aussi à nous d’en analyser les ressorts et d’en décortiquer les moindres aspects. De toute façon, son objectif est clair et bien défini depuis le départ : « Devenir riche, c’est ça mon but. »

Du Parc-aux-Lièvres au Parc-aux-Lièvres, des millions de vues en plus

Tout a commencé là-bas. Dans le célèbre 91, département-vivier d’innombrables talents. Originaire du Bois-Sauvage, il traverse la nationale et s’installe non-loin, au Parc-aux-Lièvres, aujourd’hui en proie à la destruction de la moitié de ses bâtiments et à un relogement intensif de ses ex-habitants. On le croise dehors, entouré des siens, une trentaine de jeunes et de moins jeunes, de dix à trente ans. Au milieu, un local désaffecté. « Il a brûlé il y a longtemps, depuis personne n’a voulu le rénover. C’était une sorte d’épicerie, de tabac et d’endroit pour se poser mais on ne l’a pas connu », nous dit Fenzo, l’un de ses meilleurs amis qu’on aperçoit depuis le début dans ses clips. Koba nous ouvre les portes de son quartier, une sorte de jungle urbaine où la quête d’argent fait rage. Quand on y pénètre, on commence à comprendre pourquoi il a choisi le personnage violent et sanguinaire de la Planète des Singes pour pseudonyme : « César, il voulait se ranger, moi je ne voulais pas. Ils ont fait trop de sale à Koba. C’est lui qui s’est fait le plus maltraité, c’est normal qu’il veuille se venger. Moi j’étais dans l’optique de me venger avec Koba, César il me raconte sa vie… Mais moi je ne suis pas comme ça, je prends ce qu’il y a à prendre et je me casse. » ‘Prendre ce qu’il y a à prendre’ donc… logique qu’il se soit lancé très tôt dans le rap. À quinze ans à peine, il débarque sur YouTube avec le SevenBinks – ou 7Banks –, son groupe de toujours, constitué de ses potes d’enfance Kaflo et Shotas. Le morceau « Beleck y’a les 22 » marque leurs débuts respectifs, s’ensuit « On l’a block », avant d’entamer les prémisses de l’aventure en solo avec des freestyles de chacun des membres. Quinze ans, c’est peut-être encore trop jeune pour gérer tout ce qu’il se passe dans l’ombre, mais le trio bénéficiait d’une aide globale du quartier : « On avait un grand qui s’occupait de tout ça pour nous. Les grands, eux, ils rappaient déjà, donc y en a un qui nous a aidé à nous lancer. »

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S’ils ont commencé en 2015, c’est aussi que la France était en plein boom démographique de nouveaux-rappeurs depuis que Kaaris, Gradur et Niska – pour ne citer qu’eux – avaient donné les schémas à suivre pour faire de la drill et de la trap à la française. Forcément, la concurrence était rude, l’industrie noyée sous des tonnes de projets quotidiens. Pourtant, le trio ne se défilera pas pour autant, persuadés que leur tour viendra : « On ne faisait même pas de vues. Personne ne connaissait, mais on s’est dit qu’on allait continuer. La Mafia Spartiate commençait à faire du bruit, c’était sur, qu’automatiquement, la lumière allait se rabattre sur nous. C’est le même quartier donc c’est normal. » La Mafia Spartiate a été le premier projecteur, d’ailleurs, Shotas est le petit frère de Dalsim, membre éminent du groupe. C’est donc en famille qu’ils évoluent, en frères d’armes et frères de sang, « c’est le quartier, on a grandi ensemble, on a été l’école ensemble, on a tout fait ensemble ». Malheureusement, la vie est faite de mésaventures et le groupe ne tardera pas à imploser, les premiers freestyles en solo marquant la naissance d’un éloignement des volontés artistiques de chacun, en plus de situations personnelles : « Avant on n’avait pas l’envie de percer, on rappait comme ça. C’est quand j’ai vu que ‘Sous l’eau’ a commencé à prendre que moi je suis resté focus là-dedans. En plus, un du groupe ne pouvait plus continuer donc on a du se séparer… Mais on est toujours ensemble au quartier, c’est juste que dans la musique, chacun a pris sa route. » Dès lors, l’aventure Koba LlaD démarre officiellement. Les freestyles s’enchaînent à un rythme effréné, l’objectif est simple : gratter du buzz, le plus possible. Il n’aura suffit que d’un hashtag #Ténébreux pour que ce soit chose faite. Le morceau prend une envergure folle, confirmant sans doute toutes les attentes que le public avait. Des millions de vues plus tard et Koba n’a toujours pas d’explications, préférant croire en un mystère de l’industrie : « Le freestyle il est simple pourtant, il est là, devant le bâtiment. Rien d’exceptionnel. Les gens ont aimé, tant mieux. Je n’appelle pas ça des sons, c’est pour ça que j’ai dis freestyle. Ca ne se met pas dans un album. Un morceau, c’est plus travaillé, ça c’est que de la trap, ce n’est rien du tout en vrai. »

Derrière l’apparente simplicité de sa musique : une écriture efficace et un état d’esprit guerrier

Il faut dire qu’à première vue, les raisons d’un tel succès sont comme scellées dans le registre de l’incompréhension. C’est court et efficace, certes, mais comme plein d’autres. C’est de la trap bien faite, les rimes sont puissantes, le flow est saccadé et le visuel fort, certes, mais comme plein d’autres. Qu’est-ce qui différencie donc Koba LaD de n’importe quel autre quelconque rappeur/trapper ? « J’essaye de ne pas écrire comme eux, nous répond-il, de ne pas penser comme eux. Alors forcément je ne rappe pas comme eux. C’est peut-être ça qui a fait que je me suis démarqué. » L’écriture, c’est en effet ce qui attire le plus l’attention. Si elle apparait au début proche de ce qui se fait globalement dans le rap français, intervient une caractéristique supplémentaire qui la rend sans doute pertinente : la multi-syllabique. Alors même qu’elle devient rapidement de la « branlette intellectuelle » dès lors qu’on l’utilise pour parler de thèmes sociaux-politiques ou de sentiments humains, vu comme un moyen facile de construire un 16 mesures grâce aux ricochets de sonorités qu’elle crée, elle apparaît comme stimulante dès que l’auteur l’utilise pour parler de choses simples et divertissantes dans le rap : sexe, drogues, armes, et consorts. Chez Koba LaD, ça se représente ainsi avec, par exemple, la syllabe « ch »: « A l’argent je me suis attaché / Excité quand j’suis devant sa chatte / Et les keufs commencent à m’faire chier / A venir tous les jours juste pour jouer à chat / La vie de charbon des fois c’est chiant / Une petite dette elle peut coûter cher / Mes reufs deviennent de plus en plus méchant / Depuis tout petit c’est l’argent qu’on ché-cher / Et regarde mon chichon / Ouvre-le c’est vert comme des pistaches / Tu payes si tu touches / Ou ton t-shirt sera rempli d’tâches. »

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C’est bien cette manière d’écrire qui l’a différencié depuis le départ, en plus d’un état d’esprit dépendant d’une détermination brute : « On m’a dit de ne pas lâcher, je n’ai pas lâché. Aujourd’hui ça a payé. » Et ce n’est pas la signature chez Def Jam qui va freiner sa motivation, bien au contraire, une certaine lucidité a remplacé la peur de décevoir sous-jacente à l’apparition d’un label : « Je ne calcule pas trop la pression. Dans ma tête déjà je ne comptais pas faire n’importe quoi, même sans la signature. Une maison de disque c’est mieux vu qu’il y a plus de moyens et de visibilité, mais après, seul compte le travail. Ce n’est pas la maison de disques qui fait le buzz, c’est le travail justement. Soit tu travailles, soit tu travailles pas, et si tu travailles pas c’est cuit. » Quand il s’agit d’essayer d’entrevoir les raisons pour lesquelles Def Jam lui a si rapidement fait confiance, il reste les pieds sur terre, la tête droite sur les épaules, comme persuadé de ne pas être sorti du lot par la seule force de sa musique, « ça m’est tombé dessus comme ça. Mon manager et moi on pensait continuer sur notre lancée tout seuls. Je ne sais pas vraiment ce qui a poussé Def Jam a venir… ils ont l’oeil sûrement ». Si Koba LaD est convaincu de n’avoir aucune particularité, ce n’est évidemment pas le cas de ceux qui l’écoutent, de plus en plus nombreux, dont le célèbre Ibra du studio 50k, qui a d’ailleurs invité le jeune rappeur dans la compilation GameOver en compagnie de grands noms comme Sadek, Hornet La Frappe, YL, GLK ou encore Vald.

Le fait est que derrière l’apparente simplicité qui entoure autant sa musique que son personnage, se cache une manière très scolaire de faire du rap. Si elle est difficile à percevoir aux premiers abords de par l’importance du divertissement mis en lumière, elle devient rapidement claire dès lors que l’on prend le temps d’observer le texte ou discuter avec lui. Niro disait : « A l’école ou dans le rap, j’suis au fond d’la classe », et cette phrase résume sans doute l’argument présenté ici. Koba LaD a beau apparaître comme un jeune gosse nonchalant, les pieds sur la table, près du radiateur, les yeux rivés vers la fenêtre ; symboliser ce je-m’en-foutisme de la génération 90’s/00’s, il n’en reste pas moins qu’un enfant du 91, épris de la musique de son département, influencé par les schémas de rimes et les thèmes empruntés par ses idoles. Un type qui a baigné si tôt dans le rap, dès l’enfance, qu’il en est devenu comme talentueux de nature.

De La Comera à Chief Keef, un lien trans-continental les unit : la folie

Quand on a su qu’il venait du 91, on s’est naturellement empressé de préparer une tonne de questions sur la musique qui y résonne. Si l’on savait déjà que l’influence de Chief Keef était autant visible qu’assumée, on pensait – à raison – que Koba LaD était comme tous les jeunes qui appartiennent à un quartier ou un département connu pour ses rappeurs célèbres : un auditeur passionné et obsédé. On n’aurait pas pu mieux tomber : « Quand j’écoutais du rap français, ce n’était que les rappeurs du 91. Le premier souvenir que j’ai c’est La Comera. C’est eux qui m’ont donné envie de rapper, c’est ça qui m’a matrixé. Moi, je ne suis pas trop rap français à part ça, mais c’est clairement parce qu’ils étaient matrixés que je les écoutais ! » ‘Matrixés’ donc, c’est ce que cherchait le jeune rappeur dans la musique. Il faut qu’il a dû rapidement être comblé avec La Comera ; le duo M.O et Tony, originaires de Grigny, sont de véritables tueurs au micro, des rappeurs dont la folie n’a d’égal que l’inexplicable non-exposition du rap du 91. En effet, et même si le ton tend à changer aujourd’hui avec PNLAlkpote, Niska ou K-Point – sans compter les succès d’Ol’Kainry ou Sinik – le 91 n’a jamais vraiment réussi à mettre son nom sur la carte nationale, et ce malgré tout le talent de la LMC Click (Juicy-P, Jack Many, Maestro), Nubi ou Gizo Evoracci –pour ne citer qu’eux. Ce sont pourtant les premiers importateurs des sonorités sudistes des Etats-Unis, bien avant que Booba s’y attaque, mais l’industrie est, au grand dam de ces artistes, malhonnête. Si Koba LaD est tombé dans le rap par l’entremise de La Comera, obsédé par la folie qui se dégageait des deux membres du groupe, la découverte de Chief Keef a été le véritable déclencheur de sa passion : « Quand je découvre Chief Keef j’étais petit, je devais avoir quoi ? 12 ans ? Je crois ouais. C’était à l’époque de ‘I Don’t Like’. Ce qui m’a impressionné c’est son flow, ses locks… Non, il a trop de flow. Je ne comprenais même pas ce qu’il disait ! Juste son flow et ses fins de phrases… Je pétais les plombs. Je répétais que ses fins de phrases et ses ambiances, c’est ça qui m’a matrixé. » Que peut trouver d’intéressant un enfant de douze ans quand il écoute un rappeur dont il ne comprend ni le rap ni la langue ? La réponse est simple, la violence, tout simplement. « Eux, c’est la vraie violence. Là-bas c’est la streetlife pour de vrai, ce ne sont pas des mythos, c’est ça qui m’a plu direct. »

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Après la stupéfaction de la découverte surgissent, forcément, l’inspiration et l’influence. Koba se laisse pousser les locks comme Chief Keef, commence à rapper comme Chief Keef, bouge comme Chief Keef, parfait son univers visuel comme Chief Keef… Au-delà d’être une inspiration évidente, le chicagoan devient un modèle de réussite à suivre pour le jeune rappeur du Parc-aux-Lièvres : « Eux ils sont dans le futur, ils ne sont pas dans le même monde que nous. Ce que nous on fait là ? Ils l’ont déjà fait. Donc moi, à partir de ça, j’essaye d’être comme eux là tout de suite. Faut être dans les temps en fait, c’est important. » Ce qui est d’autant plus troublant est que le premier album de Chief Keef, succès intercontinental, sort quand son auteur n’a que dix-sept ans. Si Koba n’est toujours pas prêt de sortir le sien, il a tout de même réussi à gratter une signature en label au même âge, « parfois moi aussi j’y pense, mais ça ne s’explique pas », nous dit-il. Intéressant. Il tient tout de même à nous rappeler quelque chose d’important, car si le 91 est son département, et que celui-ci cherche naturellement à voir en un artiste émergent le drapeau de la musique qui en émane, il ne souhaite pas devenir son emblème, seulement celui de son quartier : « Je ne suis pas un rappeur du 91, je suis un rappeur du Parc-aux-Lièvres, ça s’arrête-là. » Nulle question d’être le porte-étendard de quoi que ce soit, le rap n’est qu’un divertissement, « ça plait aux gens, tant mieux« . De l’entertainment tout simplement, la base du hip-hop comme moyen d’expression physique, décuplé depuis quelques années dans le rap d’aujourd’hui. S’il est aussi visible dans sa musique, c’est que le succès lui est tombé dessus soudainement, sans qu’il s’y attende, lui qui voulait juste se distraire tranquillement avec ses potes : « Au début dans la musique je n’étais pas du tout sérieux. Puis d’un coup mon morceau sur Youtube a pété. J’ai suivi le truc, mais sans vraiment suivre, j’envoyais sans calculer. Et jusqu’à aujourd’hui je pense que c’est ça le truc, ma particularité peut-être, ne pas calculer. Dès que tu calcules, tu prends la grosse tête et c’est fini pour toi. Moi, j’ai les pieds sur terre, au quartier. C’est ça la base. Quand tu quittes ta base tu perds tout et tu vas te perdre. T’es cuit. »

Quand il s’agit de parler d’avenir, Koba LaD n’a aucune réelle pression ni attentes particulières. Pourtant, et même si l’on peut s’évertuer à montrer toutes les bonnes choses dans sa musique, on arrive difficilement à voir ce que le jeune rappeur pourrait donner sur un album complet. Il faut dire que ses freestyles, aussi bons soient-ils, se ressemblent un peu tous, que son flow, aussi rythmé soit-il, ne tend pas vraiment à montrer les prémisses d’un changement prochain. C’est aussi qu’il n’a qu’un seul « réel » morceau à son actif, « Rentable », objectivement son meilleur, et qu’il profite du temps offert par Def Jam pour bien préparer le terrain et travailler en secret : « Avant j’étais beaucoup plus dans les styles de prod’ ‘Ténébreux’, mais maintenant ça m’a un peu saoulé. Là, je suis carrément ouvert sur les types de prod’. Je peux poser sur tout et n’importe quoi. Faut prendre des risques sur un album, qui ne tente rien n’a rien. On va prendre des risques et on verra ce que ça donne. » Les cartes sont dans sa main, à lui de les poser stratégiquement pour convaincre ceux qui émettent -à raison- certains doutes quant à son probable potentiel, « j’essaye de ramener un nouveau truc et d’avoir toujours du flow à chaque fois ».

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Comme à son habitude, il est nonchalant, il suit sa route calmement sans trop se poser de questions Il reste au quartier avec ses potes d’enfance et ne cesse de pousser les autres rappeurs du Parc-aux-Lièvres sur les réseaux, comme si, malgré son jeune âge, il était déjà celui vers qui l’on devait se tourner pour demander conseil ou un peu d’aide. En 2018, le divertissement est roi et Koba LaD symbolise sans doute ce qu’est l’archétype du rappeur actuel : jeune, débrouillard, les pieds sur terre, un peu bête parfois mais lucide quant à la dureté de l’industrie. Un type qui s’est épris de rap très tôt, qui pourrait donc écrire de beaux textes et conter un message quelconque débattu et rabattu des centaines de fois, mais qui préfère nettement plus s’amuser. Alors il compte en faire profiter le plus de monde possible et ça, ça nous convient très bien.

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