Journée de la Femme : Louise Chen | YARD

Louise Chen

De nos jours, le nombre de DJs explose le marché de la nuit, et il semble de plus en plus difficile de se faire un nom dans ce monde. Un monde où les têtes d’affiche sont principalement des hommes. Mais Louise Chen a su s’imposer depuis plusieurs années devant les platines, que ce soit seule ou accompagnée de son crew Girls Girls Girls. Mais ne lui parlez pas d’exploit, il s’agit avant tout d’une passion et surtout de s’amuser.

Que penses-tu du terme DJette?

DJette c’est “cheum” comme mot. Enfin moi je trouve ça moche mais les goûts et les couleurs après… Mais je m’en fous, je me dis que si les gens veulent faire la différence là-dessus ça les regarde, ça ne change pas ce que je fais. Ça ne veut pas dire que tout d’un coup, je vais me mettre à faire de la musique où ça va balancer des cœurs et des arcs-en-ciel et des petits rubans.

Pour toi devenir DJ était une vocation ?

Franchement je pense que c’est plus une vocation, mais en même temps j’ai un peu l’impression de me la raconter quand je dis ça. Je suis passionnée de musique depuis que je suis gamine, ça court un peu dans la famille. J’étais vraiment baignée dedans. Très tôt je faisais déjà des compils sur des cassettes et quand j’ai eu 14/15 ans j’ai voulu m’impliquer. On faisait des concerts, c’était du hard core punk, mais disons que j’avais vraiment trouvé une niche. C’était mon truc, j’étais totalement obsédée par ce que je faisais. Mes seuls soucis dans la vie étaient que mon Discman fonctionne, que mes écouteurs fonctionnent et de toujours avoir des piles sur moi.

Comment est né ton collectif Girls Girls Girls ?

Au départ, c’était vraiment juste des copines qui voulaient faire la fête et écouter le même genre de musique. Des passionnées de musique. Girls Girls Girls s’est formé un soir où on était bourrées : « Pourquoi on ferait pas des soirées? Ce serait trop bien ! ». Puis je suis rentrée j’en ai parlé avec Brodinski (producteur de musique, ndlr) qui me disait que c’était une bonne idée, il m’a répondu : « Demain il faut que tu rencontres Manu Baron, vous en parlez directement je suis sûr qu’au Social Club ils trouveront une place pour toi, tu peux complètement faire le mardi soir. » C’était le soir qui commençait à être dédié aux soirées hip-hop, c’était aussi à une époque où les gens sortaient vachement en semaine. Un bon moment pour commencer quelque chose. C’est devenu un peu notre terrain de jeu et au bout de deux soirées on s’est rendus compte : “C’est toujours la même équipe de filles qui vient et y’a pas besoin d’afficher qui fait partie de la team.” Alors on s’est dit « Venez on fait ‘crari’ on est un collectif. »
On a essayé de trouver des jobs à tout le monde du coup dans notre groupe : Moon Kyu était notre graphiste DA, c’est elle qui a fait notre logo, elle faisait nos flyers, avec Betty et Piu Piu, on essayait de choisir les line-up ensemble. Au fur à mesure plus on bossait sur des trucs et plus on se professionnalisait. Je nous ai trouvé un agent qui pouvait nous booker toutes les trois ensemble. L’idée c’était d’imposer notre “vibe”, parce que comme on était trois forcément on jouait plus longtemps. Ça a été assez vite, mais du coup rencontrer Piu Piu et même Betty toutes les meufs du crew à l’époque c’était une vraie source d’inspiration

Aujourd’hui vous n’êtes plus que deux que s’est-il passé ?

On était en équipe, puis l’année dernière Betty avait envie de faire des trucs plus solo, de produire de la musique pour elle. L’important c’est qu’on ait passé 2 ans “fat” ensemble, qu’on ait fait une partie du chemin ensemble. On n’oubliera jamais les bons moments et les bonnes soirées ensemble. Puis tu vois on est à Paris il y a de la place pour tout le monde. Voilà du coup Piu Piu et moi, on continue toutes les deux.

Comment expliques-tu la transition entre l’organisation de soirée au métier de DJ ?

Je devais avoir 22/23 ans, j’ai pris conscience que je pouvais le faire. C’est vraiment en ayant l’idée de faire la teuf, en organisant les soirées Girls Girls Girls que je me suis dit : “Ça me fait kiffer de faire les warm-up mais en fait j’aime bien mixer”. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de me poser la question après la première soirée Girls Girls Girls directement derrière : « – Tu veux pas venir jouer à Cannes ? – Grave ! Festival de Cannes ouais grave ! ». À un moment on m’a même proposé de jouer sur la tournée de The Weeknd aux États-Unis et là j’ai flippé je me suis dit que je n’étais pas assez douée pour ça.

 

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Est-ce que ça a été difficile de t’imposer comme DJ en tant que femme?

Franchement pas plus que ça ! Après je pense que j’ai eu beaucoup de chance. J’ai eu la bonne idée, au bon endroit, au bon moment mais je n’ai pas l’impression que ce soit plus galère pour une femme de mixer. Par contre, c’est vrai que tu dois accepter d’arriver dans une pièce en sachant qu’on va te mater et te juger : « Est ce qu’elle va faire le job ou pas ? » Là où peut-être un “keum” aura moins besoin de faire ses preuves. C’est pas grave parce que si tu fais un bon set, il n’y a pas de raison. Peut-être que le déficit c’est un véritable écart de confiance. Tu dois plus bosser pour avoir confiance en toi, confiance en ce que tu fais en tant que femme.

Comment es-tu vu par les DJs hommes ?

Honnêtement, je n’en sais rien je pense que la plupart du temps ils pensent« ah elle est mimi » non je rigole ! Franchement, je suis plus perçue comme une “meuf” un peu média : « Ah ouais elle a fait des trucs à la télé, elle mixe, elle fait des teufs ». Je suis plus vue comme une “meuf” du milieu plutôt que comme une artiste mais ça me va. C’est un peu ce que je suis. Mais ça me fait marrer parce que parfois quand je sors, je connais déjà les promoteurs ou les mecs des labels, je me dis : « Putain, je suis une ancienne en fait ». Je n’ai pas cette fraîcheur de nouvelle DJ. C’est rigolo.
Je pense que je suis plus connue pour jouer du rap et du r’n’b plutôt que de la disco, alors que j’en passe aussi mais je suis cool avec ça. Être fidèle à moi-même c’est le plus important, si je peux être perçue comme une fan de Drake qui joue à l’After-Party avec Solange ça me va. Pas de problème.

Tu penses que les futures DJs femmes ont autant de chances d’y arriver que les hommes DJs ?

Mais grave, c’est pas la chance qui déciden c’est vraiment toi ! C’est important pour les filles de prendre cette chance. Homme, femme,  on s’en tape. Si je bosse le mieux, il n’y a a aucune raison qu’elle aille à quelqu’un d’autre. Il faut avoir cette flamme et cette confiance de se dire je fonce et je m’en fous de ce qu’on puisse dire. Je m’en fous qu’on me décourage, si c’est ce que tu veux faire si c’est ta passion ça va te dépasser. C’est un peu comme Lauryn Hill dans Sister Act 2, elle a beau se dire :  « Je ne veux pas chanter ma mère ne veut pas que je chante. » Elle ne peut pas s’en empêcher, si elle ne chante pas elle est malheureuse, je pense que c’est pareil.

En tant que femme DJ, as-tu une façon différente de mixer ?

Je ne veux pas généraliser, mais je pense que pour certains trucs dans la sélection des tracks tu abordes la musique différemment. Tu lies plus le public féminin dans le sens ou moi je sais ce qu’elles veulent, elles veulent danser comme des pétasses, elles veulent onduler leur corps. Il faut leur donner un truc un peu sexy un peu sensuel, un truc qui n’est pas dans la performance. Je pense que les femmes DJs savent s’effacer pour laisser place à la fête . Cette fête à besoin de filles sur le dancefloor, tant pis si notre set n’est pas le plus puissant, on va au moins faire crier deux trois “zoulettes” (femmelettes). Je pense qu’il y a aussi plein de mecs comme Supa, Kyu qui savent faire des set r’n’b “sensualidad” incroyables. Quand t’es bon DJ, tu sais lire la foule, tu sais capter la “vibe” des gens.

 

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Est ce que l’accueil du public est différent car tu une femme ?

J’aime bien joué des vieux tracks de rap. Je suis une énorme fan de Tribe Called Quest, du premier album de Nas. Quand je joue toute seule ces tracks-là, en général s’il y a un gars un peu plus âgé qui est là, il est un peu genre : « Quoi ?! » J’ai joué à l’anniversaire de Thibaut de Longeville l’année dernière pour ses quarante ans. Tous ses potes étaient là : « Ohlala, mais t’as joué ce Talib Kweli là.» Je pense qu’ils ont plus été étonnés que je connaisse des deep cuts, que je sois vraiment un peu connaisseuse en hip-hop et pas juste des tubes du moment. C’est ça qui surprend plus que le fait que je sois une femme.

Comment vois-tu ta réussite ?

Je ne considère pas tellement avoir réussi. Je pense que le chemin est encore long, avant de pouvoir dire que je me sens comme Jay-Z. Tu peux choisir de le voir de manière hyper positive, il y a des gens qui m’ont aidé sur le chemin et je ne les oublie pas. Il y a des gens qui m’ont fait galérer et je ne les oublie pas non plus. Tu peux aussi choisir d’être un peu vénère  genre « Putain, comment j’ai le seum, ils m’ont pas aidée. » Tu vois je pense que je vais paraître hyper hippie et yoga, mais je pense que c’est ce truc d’énergie.
Si tu es heureux de faire ce que tu fais, même pour 100€, t’es heureux de le faire. C’est jamais cool de galérer. Mais tu te dis “C’est mon choix, c’est ce que je veux faire. Je suis heureux, les gens que je rencontre sont passionnés par les même trucs.” Au lieu de voir le côté partage, on est les mêmes, on aime les mêmes trucs, on va bien s’entendre ; tu peux très bien te dire “putain il est sur mon turf, il joue mes tracks.” Après cette bonne énergie ne fait pas devenir millionnaire parce que franchement regarde le dalaï-lama. Je pense que c’est important d’être content de faire ton taf, de rencontrer des gens, de juste montrer que c’est un kiff de faire ça. Jouer de la musique, ce n’est pas la responsabilité de changer une vie. C’est rendre les gens heureux, les faire danser, les faire chanter. Ça défonce !

Aujourd’hui en tant que femme, quelles difficultés rencontres-tu au quotidien ?

Le truc qui m’énerve le plus, c’est le fait que les femmes ne soient pas payées autant que les hommes. C’est un peu le b.a.-ba. On part de là, on livre la même chose, on peut faire exactement les mêmes choses. Il y a un moment où quand on fait les même trucs et qu’on est aussi performants les uns que les autres, il faut que ce soit égal. C’est un peu aberrant.
Après, au quotidien, ce qui me dérange le plus, c’est que quand je fais du sport, je ne gagne pas du muscle aussi vite que les homme mais c’est la biologie, je peux rien y faire.
Je pense qu’on vit une époque assez cool où vraiment on est dans un confort. On peut chiller, on peut voyager en un clic. Après c’est évident qu’il y a des inégalités, il y’a des trucs horribles qui sont fait aux femmes et je remercie le ciel tous les jours de ne pas vivre dans ces conditions-là. Je ne le cache pas, j’ai eu la chance de grandir dans une famille matriarcale. Ma mère c’est la boss et c’est la plus grande inspiration de ma vie. C’est une bosseuse, elle est généreuse, elle est mignonne, un peu envahissante mais tout part d’une bonne intention. Pour moi c‘est un vrai modèle et si un jour j’arrive à la cheville de ma mère c’est cool, ça me suffit.

Qu’est ce que ça signifie pour toi la Journée de la Femme ?

Depuis que je suis gamine je pense que c’est une journée où il faut plus penser aux responsabilités et pas seulement à l’égalité. Ce n’est pas tant une journée pour parler des différences entre hommes et femmes, mais pour se rappeler qu’il y a encore des femmes qui sont violées, qui sont agressées, qui sont battues, qui vivent réellement dans des conditions de merde. La Journée de la Femme c’est une journée de mémoire. Il faut que les filles soient éduquées et puis c’est hyper intéressant parce que Salma Hayek a créé une fondation où ils ont une théorie et un projet qui explique que si tu éduques une seule femme tu nourris et éduque tout un village. Ce n’est pas faux parce qu’une fois éduquée, une femme peut ensuite monter une micro enterprise de textile et ça nourrit tout un village. La femme peut aussi permettre la transmission à ses propres enfants.
Je pense qu’au-delà de tout ça, il y a aussi ce truc hyper positif : si tu fais quelque chose pour aider une femme ça ne va pas aider que cette femme. Pour moi le 8 mars c’est avoir ces réflexions-là et me dire putain si un jour je suis à la place de Jay-Z qu’est ce que je vais faire de mes thunes ? Peut-être que je vais éduquer des femmes. Mais que ce soit des femmes, des filles, ou des hommes on est tous des humains, on est tous égaux et ce n’est pas le sexe qui devrait faire la différence.

Qu’est ce que tu comptes faire dimanche ?

Je pense que j’enverrai un petit texto à ma mère pour la remercier parce que la Journée de la Femme ça me fait vachement penser à elle. Après l’école je la retrouvais et on avait toutes une fleur, un truc qu’un collègue lui avait donné. Du coup, je pense envoyer un petit texto à ma mère, une petite pensée pour lui dire: « Merci de m’avoir élevée en bonne fille »

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