Marcel Campion : « J’étais prêt à foutre le feu aux Tuileries »

Le 2 décembre 1985, une bande de forains assiège les Tuileries et dispose manèges et baraques à frites sans aucune autorisation. Leur chef de file est Marcel Campion, son nom de baptême médiatique, « le roi des forains», en dit long sur son importance. Car, comme un monarque, Marcel a le droit de vie ou de mort sur le mouvement forain ou, du moins, sur une bonne partie de celui-ci. À soixante-quinze ans, il est notamment à la tête du marché de Noël sur les Champs-Elysées, de la foire du Trône et, depuis cet hiver 1985, de la fête des Tuileries. Tout au long de sa vie, Marcel Campion a été prêt à tout pour dominer ce mouvement, mais surtout lui redonner de l’allant: balancer les manèges de ses opposants en pièces détachées dans la Seine, casser l’index d’un membre du cabinet de Chirac et surnommer Bernard de la Villardière, Bernard de la Merdière.

C’est justement le coup d’éclat de la prise des Tuileries qui a redoré le blason de toute une culture qui s’effritait depuis une dizaine d’années. En effet, les forains et leurs fêtes étaient chassés des centres-villes et relégués en banlieue, il fallait donc une victoire symbolique et spectaculaire pour les réintégrer nationalement au cœur des villes. Nous sommes partis à la rencontre de Marcel Campion pour qu’il revienne précisément sur ce qui s’est passé et ainsi nous immerger dans ces instants qu’il retrace avec sa gouaille truculente. Difficile de le couper, il raconte avec un tel enthousiasme : il reconstitue les dialogues en y mettant le ton, sourit en parlant et agrippe même le bras de son interlocuteur pour l’impliquer. Un flashback entre prise d’otage de ministre, négociation secrète avec Mitterrand et menace d’incendie du jardin des Tuileries.

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«J’ai réuni les forains en plein hiver, je leur ai expliqué que la ville allait organiser une grande fête au centre de Paris et qu’on allait se mettre avec eux. Ils me répondent :  » Ah bon, tu as eu l’autorisation ? – Ouais, ouais, tout est réglé. » J’avais seulement deux-trois copains que je connais aujourd’hui depuis plus de cinquante ans et je leur ai dit :  » Organisez-vous et préparez-vous, on met les convois comme ça. » Je ne les laisse pas réfléchir, faut qu’ils m’écoutent, sinon je les vire. J’ai eu deux-trois forains qui n’ont pas voulu suivre et je les ai dégagés tout de suite avant que ça aille mal. Quand tu fais des trucs comme ça, il ne faut pas que tu aies des traîtres avec toi.

Je les fais entrer un vendredi soir dans les Tuileries, c’était une stratégie car le week-end il n’y a plus aucune autorité en France avant le lundi après-midi. T’as le temps d’organiser une grande fête sans que personne ne soit au courant. L’État avait loué des chapiteaux à des cirques que je connais pour leurs fêtes. Je les avais appelés et ils m’ont dit qu’ils rentraient vendredi soir:  » Bah, on va y aller avec eux. » J’avais reçu une lettre du ministère qui m’expliquait qu’il était hors de question qu’on s’installe devant les Tuileries. Donc j’ai fait un faux, j’ai gardé l’en-tête du ministère et la signature et j’ai écrit :  » Laissez passer les convois « . Je suis arrivé devant avec ma voiture, j’ai fait des appels de phares aux deux vigiles qui étaient là. Il devait être 23 heures, j’ai montré mon papier et ils nous ont ouvert les portes. Mais, même s’il ne l’avait pas ouverte, on l’aurait ouverte. On est rentré aux Tuileries, on s’est installés.

Le lundi, quand j’ai vu que personne ne réagissait, ça m’a fait chier. J’ai appelé Mourousi (journaliste incontournable de TF1 à l’époque, ndlr), je lui ai raconté:  » Écoute, Yves, passe voir, on a installé une grande fête foraine, ça serait bien que tu en parles parce qu’on a un problème.  » Il est venu et m’a dit :  » Qui t’a donné l’autorisation ? – Personne, justement il faudrait qu’on en parle.  » Donc, ça passe au journal de TF1 et, l’après-midi, on nous a envoyé deux mille CRS, ils ont entouré les Tuileries et viré les gens en nous ordonnant avec leur porte-voix de nous tirer tout de suite. Ça a duré une dizaine de jours, avec des confrontations entre la police et nous, ils nous avaient encerclés mais n’osaient pas venir nous déloger. Parce que s’ils nous délogeaient, le matériel restait là. J’avais mis des bidons d’essence dans tous les manèges, y compris dans le mien, sans le dire aux forains. Quitte à finir, on va liquider le truc tout de suite, moi, je fous le feu partout.

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Georgina Dufoix (ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale) est venue à l’intérieur pour visiter la fête de l’enfance dans le jardin. On les a drôlement emmerdés car ils avaient pris l’allée centrale et nous celle d’à côté. Il y avait trois ministres là-dedans, dont Jack Lang. Et cette femme-là vient me voir et me dit : « C’est dommage que ça se déroule comme ça, mais qu’est-ce qui s’est passé ?  » Elle avait l’air complètement dans les nuages. Je lui demande :  » Vous ne voulez pas faire un tour de grande roue avant qu’elle ne parte, ce sera peut-être la seule fois qu’il y en aura une dans les Tuileries ?  » Elle accepte, j’explique à un copain qu’il doit monter avec elle, et je le préviens qu’on va les bloquer quand ils seront en haut… Pas trop longtemps. Son chef de cabinet panique :  » Mais elle ne tourne plus, la roue. – Elle est en otage! » Les flics couraient partout, le préfet nous ordonne d’aller la chercher, je lui réponds:  » Bah, monte, toi!  » Ça n’a pas duré longtemps, on rigolait. Mais la presse a dit qu’on avait pris la ministre en otage.

En réalité, elle était bienveillante, quand elle est descendue, elle m’a dit: « Je vais en parler à Mitterrand car il n’y a que lui qui puisse arranger ça.  » Et, le lendemain, un de ses sbires est venu pour qu’on organise une rencontre :  » On ne peut pas vous faire venir à l’Élysée car vous squattez les Tuileries, c’est un terrain d’État. – Mais qu’il vienne! Il est chez lui, le président. » Il fallait que ce soit secret et moi, je ne voulais pas sortir du jardin car s’ils m’avaient attrapé, tout le monde aurait démonté. Donc, c’est lui qui s’est déplacé à l’arrière des Tuileries. On a discuté avec Mitterrand pendant deux minutes, pas très longtemps. Il me dit :  » C’est quoi cette histoire ? – On a besoin de travailler, on nous supprime partout. Ce serait pas mal de nous laisser dans les Tuileries – Moi, je n’y vois pas d’inconvénient. – Oui mais, regardez, on est encerclés par la police. – Je vais vous arranger ça.  » C’est Mitterrand qui nous a arrangé le coup.

 

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Maintenant, quand je vois Lang, lui c’est le plus culotté, je suis son « ami Marcel ». L’année dernière, il est venu à l’inauguration de la fête au Grand Palais et il a dit :  » C’est grâce à nous deux qu’il y a la fête des Tuileries. » Il nous avait juste mis les CRS autour et envoyés au tribunal… Il faut les laisser raconter leur truc. »

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