Matthew Morgan, fondateur du Festival Afropunk

Matthew Morgan, fondateur du Festival Afropunk

Depuis 7 ans déjà, le Festival Afropunk s’est imposé comme une véritable référence et un point de rencontre pour la « black excellence » ; Une jeunesse aux origines afro-caribéennes, qui dans toute sa diversité, s’exprime à travers l’art sous toutes ses formes. Définitivement installé dans plusieurs villes aux quatre coins des Etats-Unis, le festival clôturait ce week-end une édition à Brooklyn où se produisait Lenny Kravitz, Grace Jones, Mrs. Lauryn Hill, Death Grips ou encore Kelis.
Lors de sa première édition européenne, à Paris, en mai 2015, nous avons eu la chance de rencontrer le fondateur de ce mouvement Matthew Morgan, qui a retracé avec nous les étapes qui on fait d’Afropunk un phénomène planétaire.

 

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En tant que jeune homme originaire de Stoke Newington (Londres), quelle a été l’étincelle qui vous a inspiré la création d’Afropunk ?

Il n’y a pas vraiment eu d’étincelle. Je veux dire que ça prend racine alors que vous ne le réalisez même pas. Quand je pense à ce que nous faisions à l’époque… J’étais manager pour un groupe anglais il y a longtemps, Damage, et aussi pour un gosse qui s’appelle Mushtaq, un rappeur anglais dans un groupe de hip-hop, Fun-Da-Mental. Cet artiste était très politisé dans sa musique, spécialement sur son projet solo qu’on a fait signer sur Mercury Records. C’est là qu’on tient un genre de début, pas encore celui d’Afropunk, mais plus d’un collectif qui souhaitait dire quelque chose et proposer une posture consciente. Je cherchais quelque chose de différent car je n’aimais pas l’industrie de la black music au Royaume-Uni à l’époque. Les artistes noirs s’y trouvaient dépeints de manière clinquante et plus acceptable alors que leurs contrepoids blancs ont été créés avec une image plus soul, plus black, et de plus gros budgets. Ça me rendait malade.

 

Qu’est-ce qui t’as poussé à déménager aux États-Unis ?

Je voulais travailler dans de plus grosses entreprises, avec plus de personnes de couleur et à un plus haut niveau. À l’époque, je faisais l’aller-retour et je me disais que ça se passait beaucoup mieux aux États-Unis. Je m’y suis installé et j’ai rencontré pas mal de gens. J’ai été le manager de quelques producteurs hip-hop et quelques songwriters. Même si financièrement c’était intéressant, c’était à l’inverse de ce que je recherchais. Je ne l’ai trouvé que lorsque j’ai rencontré tout ces « weird black kids » qui me ressemblaient bien plus et qui me permettaient plus d’en apprendre sur moi-même. L’un d’eux est d’ailleurs devenu un jeune réalisateur, James Spooner. À l’époque, il avait réalisé un documentaire sur les scènes punk noires. Je l’ai managé et j’ai plus tard produit le film qui est ensuite devenu Afropunk. Après ça, je me suis occupé de Santigold, pendant son passage dans le group punk rock, Stift.

 

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C’est une accumulation de toutes ces choses qui m’ont poussées à créer ce qu’est aujourd’hui Afropunk. Ça mais aussi mon incapacité à assurer une signature en label à Santi à l’époque, car aucun n’arrivait à se figurer une femme noire dans un groupe de punk rock. À l’époque, le rôle des femmes était très marginalisé dans la musique rock en général, sans même tenir compte de votre couleur. Même si c’était extrêmement difficile d’essayer de lui avoir un label, j’ai vraiment apprécié les personnes que j’ai rencontrées en le faisant et j’ai eu l’impression d’avoir trouver mon « peuple ». Le film Afropunk nous a donné un bagage suffisant pour commencer le dialogue afin de connecter ces différents intermédiaires, de créer de nouvelles cases. Merde, dans cette case il y avait moi, James (Spooner, ndlr), Santi, Doc McKinney (qui produit des morceaux pour The Weeknd), Angela Hunt – pour qui j’ai travaillé à l’époque avec Teron Beal – et un tas d’autres personnes… Même si nous étions 10, ça pouvait nous conduire à une autre dizaine pour nous amener à 1000… Avec ça on pouvait créer un réseau et revenir vers les labels pour prouver que des artistes comme Santi pouvait atteindre une large audience.

 

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Quand tu regardes en arrière, quels ont été les instants ou les incidents les plus marquants de la toute première édition d’Afropunk ?

On a toujours eu des accidents de parcours, même aujourd’hui, c’est impossible de ne pas passer par là. Nous avons bâti le festival à New York et il était initialement gratuit, donc vous pouvez imaginer les difficultés auxquelles on a fait face en grandissant… On ne pouvait pas demander aux artistes de se produire gratuitement. Comme nous voulions que tout le monde vienne et participe, il nous fallait travailler avec des artistes et des productions de gros calibre. Nous sommes par essence une entreprise de minorité. Du coup je suis hyper-sensible au fait de pouvoir garantir que nous travaillons plus fort et plus efficacement. Car beaucoup de personnes, même des gens de couleurs, sont réfractaires à l’idée de bosser avec ces minorités parce qu’elles ont tendance à être moins expérimentées et ne fournissent pas un travail de qualité. En coulisse, c’est l’une des choses que nous voulons toujours mettre en avant, mais cela crée également quelques problèmes : nous voulons les meilleurs. Vous pouvez dire que nous sommes des amateurs de champagne qui avons juste assez d’argent pour de la bière (rires).
Je me souviens, courir partout pour trouver 15 000 dollars pour payer Mos Def. J’ai dû aller le trouver lui et sa mère Umi (surnom de Sheron Smith) pour expliquer que je ne les avais pas. À l’époque j’ai pensé que ça ne faisait que renforcer le stéréotype du promoteur noir, mais finalement Umi est devenue l’une des mes plus proches amies, l’une des personnes pour laquelle j’ai le plus de considération. Elle m’a dit « Frère ne t’inquiète pas, je sais où tu habites » (rires). C’est une femme qui applique ce qu’elle prêche. Elle a confiance en notre vision et elle soutient ce que nous essayons de faire.
Ca me surprend quand plus de 20 personnes assistent à nos événements, car c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment pu accomplir, surtout en tant que promoteur. Je suis un gosse qui n’a jamais eu une fête d’anniversaire avant ses 40 ans. J’ai toujours eu peur que personne ne se montre donc c’est toujours une surprise d’avoir les retours, de voir que c’est sold out.

 

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Comment tu choisis les artistes ?

C’est vraiment un processus en plusieurs étapes qui tient plus à mes goûts, pour être honnête, que de savoir ce qui est chaud en ce moment. Je suis d’abord un fan donc ça peut être n’importe quoi. Puis je suis définitivement influencé par les goûts des gars du bureau et par tout ces gens qui font les choses de façon innovante. Leon Bridges par exemple (présent lors de l’édition parisienne du festival) est quelqu’un d’un peu rétro et de génial, il est le meilleur dans ce qu’il fait en ce moment. Nous présentons toutes les musiques noires, tant que les artistes ont de l’attitude, tout tient à l’excellence. J’ai un ami à New York qui s’appelle Cakes Da Killa, un artiste que j’apprécie et qui sait ce qu’est la « black excellence ». C’est quelque chose de vraiment très important pour nous parce qu’on veut toujours progresser. Nous ne jouons pas le jeu du « in the club, big booty » – sans pour autant dire qu’on ne l’apprécie pas – nous avons l’impression qu’il y en a tellement. On a l’impression que c’est tellement plus important pour nos âmes de réussir à projeter une image différente de celles dont les personnes de couleurs sont bombardées. Willow et Jaden en sont le parfait exemple, lors de l’édition parisienne, j’ai vu ces jeunes de 14 et 16 ans aller à la rencontre de tout le monde avant de passer aux balances et de performer comme s’ils étaient dans un stade. Leur envie de tendre à l’excellence est juste époustouflante. Malgré le fait qu’ils soient les enfants de probablement deux des plus riches Afro-Américain sur la planète, ils m’ont donné l’impression d’avoir reçu une éducation impeccable en leur inculquant une incroyable motivation, un goût du travail. Ils ne font jamais sentir que tout leur est dû, ile n’ont pas une mauvaise attitude et une mauvaise éthique de travail. Je suis définitivement assuré qu’à l’âge de 20 ans, ils seront une force dominante dans l’industrie. Ce sont deux enfants de couleur qui se sont dit : « Laisse tomber ! On se fout de ce que ce vous attendez de nous, on essayer de déterminer nos propres règles. » Si on était capable d’être aussi courageux, ce serait un monde différent !

 

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Quel serait ton line-up rêvé pour Afropunk ?

Je ne sais pas… Je pense qu’il faudrait ressusciter quelques morts. Je suis assez embêté parce qu’on essaie toujours de faire monter Little Richard et Chuck Berry sur scène. On a Grace Jones et Lenny Kravitz sur le line-up de cette année.

Quel est le dernier CD que tu as acheté ?

Alors deux albums : To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar et Black Messiah de D’Angelo pour lequel on a d’ailleurs fait tout le marketing. Ces deux albums sont les plus Afropunk qui sont sortis lors de cette dernière décennie. D’Angelo, avec qui on est très proche, sera à notre festival d’Atlanta en octobre. Ma partenaire, Joseline, lui a fait signer son premier deal de publication quand il avait 16 ans, il y ait d’ailleurs toujours signé. Si notre budget nous permet d’avoir les deux, ce serait probablement le show de la décennie.

Ma dernière question, quand est-ce que vous viendrez à Londres ?

Vous savez quoi ? Je ne sais pas, ça devra bien arriver à un moment. Je sais qu’il y a beaucoup de personnes à Londres qui sont venus à Paris et j’espère qu’il y en aura plus l’année prochaine, c’est en discussion.

 

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Donc le Afropunk à Paris est voué à continuer ?

Absolument. Beaucoup de gens ne savent pas que notre site officiel, afropunk.com, est basé à Paris. Notre rédacteur en chef originaire de Martinique a vécu entre ici et ailleurs pendant plusieurs années, il était mon assistant dans mon entreprise de management avant qu’on passe à Afropunk définitivement. Ça a beaucoup contribué à décider d’amener Afropunk à Paris, en plus du fait que les personnes formidables que sont nos partenaires sont basées ici. Donc quand on trouvera les bonnes personnes ou quand on pourra le faire nous-mêmes à Londres, on le fera. Ça a toujours été mon rêve depuis que j’ai commencé, ramener Afropunk à la maison et le partager avec mon peuple.

 

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Pour plus d’infos à propos de Matthew et tout ce qui concerne Afropunk, visitez le site officiel Afropunk.com et de suivez les sur @Afropunk (Instagram/Twitter)

 

Propos recueillis et édité par Ebony Reid
@Musicbaby87
@NubianNightsOut

Photos :
Andrew Boyle & Elijah Dominique

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