Musique indé : avec Jihelcee, Zeuja joue à Darryl contre Goliath

Musique indé : avec Jihelcee, Zeuja joue à Darryl contre Goliath

C’est une studette d’une dizaine de mètres carrés, coincée au fond de la cour pavée d’un vieil immeuble. On l’appelle « le studio secret ». Le QG. Une kitchenette, des toilettes et puis une cabine-régie, un peu surélevée. La pièce maîtresse. Une collec’ de bouteilles Arizona et une guirlande lumineuse rose se posent là, en décoration. Il n’y a qu’une seule fenêtre, tapissée d’un film opaque, qu’on ouvre seulement pour évacuer les vapeurs de beuh. Les notes aériennes du dernier EP de Triplego, 2020, habillent le silence. Je leur parle de ce type croisé dans le métro, une guitare calée sous le bras et une jolie voix poussée sous les regards fuyants. Trois balles que je lui ai glissés, dans sa boîte en carton qui sonnait bien creux. Trois balles. Le prix de six McNuggets, d’un paquet de PQ ou d’un string H&M. C’est ce qu’il vaut, trois balles ? Au fond, la musique est inmonétisable.

 

 

Il y a ceux qui cherchent à la marqueter, la monnayer, la rentabiliser par-dessus tout, la musique. Et puis ceux qui croient qu’il « vaut mieux faire un disque de qualité pour 5000 personnes que vendre ses fesses pour 100 000 ». Comme Darryl Zeuja. Les rires rebondissent contre les murs étroits de la piaule, les discussions s’agitent, les voix s’entremêlent. On saisit tout de suite ; Jihelcee records, c’est un label humain. Le mot sera seriné, rebattu comme un cri de ralliement au fil de l’entretien. « On passe finalement plus de temps à discuter qu’à vraiment faire de la musique. » Il y a là Darryl, le bâtisseur, Juxebox, son associé, et Triplego, la pépite. L’écurie abrite aussi Vaati (la moitié du duo Nusky & Vaati), ISMA (qui forme le groupe Nakatomi Plaza avec Juxebox) et Ugly & Durty (FreakyBagel & Renardinho). Des bidouilleurs de sons et deux rappeurs, réunis au gré des rencontres. C’est en 2010 que celui qui porte alors le blaze d’Areno Jaz décide de monter sa propre structure, pour lui d’abord, et son premier projet solo, pour les autres ensuite. Il convainc Juxebox, rassemble les sous glanés grâce au succès d’1.9.9.5. puis contracte un emprunt pour investir dans le studio. « Je veux faire de la musique comme une sorte d’artisan, le plus indépendamment possible. » C’est pas son truc, à Zeuja, les « gameries de l’industrie musicale », les rendez-vous hebdomadaires, les échéances, le formatage, le carcan, le joug, le système quoi. Lui, veut construire une « institution anti-institutionnelle ». « Dans le label, chacun est libre de faire ce qu’il veut », explique Juxebox, « C’est plus une association de personnes qui se rendent service entre elles qu’une entreprise avec un capital à faire tourner. On partage, on échange des idées. Et il n’y a pas de hiérarchie dans nos discussions. Enfin, le mec qui se situe le plus haut, c’est celui dont le projet est concerné ». L’artiste au-dessus de tout. Libre, souverain. Jihelcee records, c’est un label humain.

 

 

C’est qu’elle a la côte l’indépendance, des gros bonnets en mal d’émancipation aux rookies qui n’attendent plus leur tour et fabriquent leur destin plutôt que de le rêver. « T’as tous les outils en main pour faire de l’indépendant aujourd’hui, tu peux composer toi-même ta musique, la distribuer, faire presser tes CD, t’as YouTube, iTunes, Spotify … plus rien n’est exclusif », commente Momo Spazz, le beatmaker de Triplego. Génération débrouille. A l’ère du numérique, la musique se dématérialise et les réseaux sociaux affranchissent des médias traditionnels. Des frontières aussi. Tout devient direct, désintermédié, accessible, viral. Il y a aussi « un côté noble dans le fait de tout faire soi-même », souligne Zeuja. On aime ça le labeur, ça sonne pur, intègre, méritant. Et si le hip-hop indé se contentait surtout d’une gloriette d’estime il y a quelques années, il s’est aujourd’hui refait une popularité. Façon Jul et PNL. Les deux plus gros vendeurs de rap français ont opté pour une production maison, relayée par des clips DIY à millions de vues et distribuée par Musicast, nouvel incontournable de la scène indépendante. Comme TuneCore, son équivalent américain, ou Believe Digital, son propriétaire. Dans le même souffle, une flopée de nouvelles sociétés de services (I See Colors …) et de plateformes de téléchargement (Bandcamp …) ou de streaming (Soundcloud …) se déploie pour permettre aux artistes de contourner les circuits classiques de l’industrie musicale. En supprimant les intermédiaires bouffe-tout, le gain financier est palpable. L’été dernier, Frank Ocean livrait son album Blond(e) en toute indépendance, au nez et à la barbe de Def Jam/Universal. Selon Forbes, il aurait alors empoché le double de ce qu’il aurait perçu sous contrat avec sa major. Un album vendu 9,99 dollars rapporterait entre 5 et 7,50 dollars en indépendant, contre 1,50 à 2 dollars avec un label.

 

 

Au vrai, deux types d’indépendants cohabitent dans le métier. Les premiers, les « pas tout à fait », se trouvent rattachés à une maison de disques par un contrat, généralement de distribution ou de licence (fabrication, promotion et distribution des disques). Ceux-là ne lui plaisent pas tellement, à Zeuja : « Ils nous volent le mot « indé » ». Les seconds s’auto-produisent, s’auto-commercialisent, s’auto-distribuent et s’auto-promeuvent. Les plus puristes s’appellent Nipsey Hussle ou Dom Kennedy aux Etats-Unis, Alpha 5.20 en France. C’est le credo de Jihelcee : « On est financièrement, artistiquement et idéologiquement indépendants ». Darryl ne se revendique pas anti-système « pour la fame ». Son truc à lui, c’est recouvrer, redorer et développer la culture qu’on nous a trop longtemps pillée. « Dans le rap, avant OKLM, on n’avait rien qui nous appartenait. C’était toujours des gens de l’extérieur qui ne connaissaient pas et parlaient mal de notre culture. Jihelcee c’est ça, quelque chose qui appartient au peuple ». Un genre de mission altruiste, un appel à la révolution culturelle. Reprendre le pouvoir et les rênes de ce qui nous revient. Jihelcee records, c’est un label humain.

 

 

Darryl Zeuja parle de bons disques comme de bons légumes, de musique comme de cuisine. « On ne vend pas de la merde aux gens ». En fait, Jihelcee fait du bio. La petite SAS rejette la production intensive, privilégie le bien-être, prône l’authenticité, manufacture des produits de qualité (les projets musicaux comme les produits dérivés, made in UE) et garantit la transparence de ses revenus. Quid des majors ? Darryl n’est pas de ceux qui s’arrogent l’exclusivité de la qualité. « Il y a même sûrement plus de trucs bien faits avec l’industrie qu’en indé, parce qu’il y a plus d’argent. » Là où les majors comptent des centaines d’employés et des dizaines de départements, Zeuja gère de front les artistes, l’administratif, le site internet, le merchandising, répond aux mails, contacte les médias. Son affaire dévore son énergie, presqu’au détriment de ses projets persos. Il y a aussi les dépenses lourdes et les investissements à perte. Pas si facile, de créer son label. « Pour l’instant l’argent part plus qu’il ne rentre. » Loin du fantasme des millions de disques, des grosses liasses et des tournées à guichets fermés.

Vous arrivez à en vivre, de la musique ?
– Juxebox tranche illico — On en survit.

 

« C’est un long développement, surtout qu’on travaille avec des artistes qui ne sont pas encore installés, mais je pense qu’on est en bonne voie», reprend Zeuja. « Et puis, à notre échelle, vu qu’on représente et qu’on s’adresse à un petit cercle de personnes, c’est plus rentable d’être en indé. » Des fonds, les majors n’en manquent pas. C’est là leur plus grand atout. Une sécurité financière, des ressources et des moyens décuplés. Puis le cadre, la prise en mains. En contrepartie, les artistes, surtout novices, cèdent de leur liberté créative, courbent l’échine. Prestataires de services tenus par des engagements signés. Triplego aurait pu en profiter, du confort des maisons de disques, c’est pas faute d’avoir été sollicité. Mais le tandem se plait ici. Bat les couilles de ça. Jihelcee records, c’est un label humain. On y parle pas plan marketing ou stratégie de communication. Mots barbares. « On a assez d’ego pour vouloir être connus pour la musique qu’on fait », souffle Darryl. Sanguee et Momo Spazz s’agacent à peine d’être présentés comme les héritiers de PNL, alors que leurs productions enfumées planent depuis 2010. « Pas de pression, c’est de la musique ». Les talents de Jihelcee avancent doucement, à leur propre rythme, sans compte à rendre. A commencer par Zeuja, dont le dernier projet remonte à 2014 : « Je suis rentré dans une nouvelle phase d’écriture, où je m’applique beaucoup plus qu’avant. Ca prend beaucoup de temps. J’aimerais pouvoir faire autrement mais je ne veux pas négliger la qualité ». C’est pas le genre de la maison la politique du chiffre, la loi du biff. « Avoir du succès si t’es pas talentueux, à quoi ça sert ? » Jihelcee records, c’est un label humain.

 

Triplego et Juxebox ont choisi de diffuser leurs opus gratis en ligne. Une manière de s’assurer plus de visibilité et d’écoute auprès d’une audience habituée au tout-gratuit, pas tellement encline à débourser pour des artistes qu’elle ne connait pas. De toute façon, Juxebox ne croit plus au payant. « Il faut savoir qu’un disque, à la base, c’est un concept créé par l’industrie pour vendre des formats plus longs et plus chers. » Puis les projets fuitent toujours sur internet, 24h avant leur sortie officielle. La faute à trop d’intermédiaires. « Moins tu as d’intermédiaires, moins tu as de fuites et plus tu as de contrôle.» Savoir entre quelles mains passe sa musique. Tout chapeauter, maîtriser, de la conception à la promotion. Ne jamais perdre possession de sa création. Même si ça implique de « suer du cul ». Le prix de la liberté.

 

 

Je repense à ce type croisé dans le métro, une guitare calée sous le bras et une jolie voix poussée sous les regards fuyants. Je cogite sur ces talents enfouis dans les rues, les chambres, les cages d’escalier, les garages, les cafés-concerts, les scènes ouvertes ou les studios de fortune. Et puis je remâche les mots de Darryl, qui disent un peu d’espoir : « J’avais rien avant, pas de studio, pas de crew, pas de rap, pas de rimes. Je voulais juste faire ce que je fais maintenant. Je pars du principe où tout ce que tu veux, tu peux le faire ».

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