Avec Nick Conrad, la France de la télé veut tuer son monstre

Avec Nick Conrad, la France de la télé veut tuer son monstre

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Avant que les politiques et la presse nationale ne choisissent de le faire exister pour de mauvaises raisons, Nick Conrad n’était personne. Mais l’acharnement médiatique qu’il suscite et stimule lui confrère une importance certaine. Et en dit long sur l’autre France. Analyse.

Septembre 2018. Le temps passe, mais rien ne change : le rap est de nouveau au coeur d’une polémique qui agite le pays – ou du moins une partie de celui-ci. À qui jette-t-on la pierre cette fois ? Booba ? Damso ? Non, Nick Conrad. « Nick quoi ?! », s’interroge alors en choeur le gros des acteurs du milieu, des personnalités des médias spécialisés aux auditeurs les plus passionnés. En tant qu’amateurs du genre, ils devraient pourtant connaître ce rappeur dont le nom se fait désormais entendre du côté de toute la presse nationale, BFM, Le Figaro et CNEWS en tête. Mais non. Ces médias qui à peine un mois plus tôt étaient encore capables de se demander « Qui est Kaaris, le rappeur qui s’est battu avec Booba ? » sont ainsi parvenus à faire ce qu’on n’attendait plus d’eux aujourd’hui : ils nous ont fait découvrir un rappeur.

À 35 ans, Nick Conrad est un artiste aspirant comme il en existe des milliers. Après avoir publié cinq projets plus que confidentiels, il s’est rendu coupable de « PLB » (pour « Pendez Les Blancs ») : un titre vindicatif accompagné d’un visuel du même acabit, dans lequel il fictionne une revanche du peuple noir sur les crimes commis à son encontre au cours de l’Histoire, façon « loi du Talion ». On l’y voit donc séquestrer un homme blanc, à qui il enfonce un calibre dans la bouche, avant de briser son crâne sur un trottoir – dans un remake de la fameuse scène du film American History X – et d’allumer un cigare devant son corps pendu. Des images dont on peut admettre qu’elles puissent être choquantes (la réalité ne l’est-elle pas déjà ?), mais qui n’avaient a priori aucune raison d’être vues par la France entière.

En s’emparant du sujet de la sorte, la classe politique et la fachosphère ont su faire un incendie d’un feu de paille, poussant les médias à rebondir à leur tour.

Car les chiffres ne mentent pas : à l’heure où le rap se consomme plus que jamais en streaming, Nick Conrad ne revendique qu’une moyenne de 3949 auditeurs mensuels sur Spotify, et 9 de ses 10 titres les plus écoutés sur cette plateforme ne dépassent pas les 10 000 écoutes. Seul « Doux Pays », son dernier fait d’armes, est (difficilement) parvenu à passer ce cap, et pour cause : il a récemment été la cible du ministre de l’Intérieur en personne, Christophe Castaner, qui en dénonçait « les propos inqualifiables » et « le clip odieux ». En s’emparant du sujet de la sorte, la classe politique et la fachosphère ont su faire un incendie d’un feu de paille, poussant les publications à rebondir à leur tour.

« C’est sous l’aspect polémique qu’on est amené à traiter un sujet comme ça. Si les politiques ne disent rien, je ne suis pas convaincue qu’on s’intéresse à sa dernière chanson », reconnaît d’ailleurs Gaëlle Darengosse, journaliste à France 3 Île-de-France au bureau de Seine-Saint-Denis. Quelques jours après la réaction du ministre, elle avait sollicité la rédaction en chef de YARD pour une interview au JT de 19h sur le sujet. La volonté de la journaliste était louable, à savoir de poser la question qui aurait dû être au coeur le conversation concernant Nick Conrad, tant elle détermine le poids qui devrait être accordé à son propos : celle de sa légitimité et de son importance dans le milieu duquel il se revendique. Finalement, l’interview plateau ne se fera pas. « Nick Conrad, c’est un peu Monsieur Personne qui se retrouve au milieu d’une polémique qui le dépasse clairement », poursuit celle qui a, finalement, interrogé le rappeur. « Le mec fait de la chanson – on en pense ce qu’on veut – et il se fait cartonner par tous les politiques, son nom est étalé partout… Il a aussi le droit de répondre. N’importe qui se ferait défoncer de la sorte, on irait le voir pour lui demander ce qui se passe. »

Pour expliquer le pataquès dont fait l’objet Monsieur Personne, la journaliste a sa petite idée : « Les politiques le cartonnent un peu sur cette peur terrible du racisme anti-blanc, dont Nick Conrad aurait été le porteur. » Il est encore et toujours question de jouer le jeu de l’extrême droite, en donnant à entendre des discours qui – en apparence – concordent avec le story-telling qui veut que les racisés en aient après les Blancs, et incarnent une menace pour ces derniers. Qu’importe si ces discours comportent certaines subtilités dont ne devrait pouvoir faire abstraction, tant elles sont nécessaires à leur bonne compréhension. Qu’importe l’identité de celui qui les tient.

Malheureusement pour ses farouches (et nombreux) détracteurs, l’art du rappeur originaire de Noisy-le-Grand est peut-être médiocre, il n’est tout de même pas aussi bête et plat que ceux-ci voudraient le voir. Et quand on lui laisse l’espace pour expliquer sa démarche, comme ce fut le cas du côté du Parisien, Nick Conrad ne se montre pas maladroit. Mieux : il sait rendre son approche intelligible pour ceux qui daignent ouvrir l’oreille. Selon lui, il s’agit dans « PLB » de « créer un effet miroir » et « d’inverser les rôles » : le temps d’un clip, les Noirs deviennent donc les bourreaux des Blancs, et leur font subir des atrocités pas si différentes que celles qu’ils ont subies à une autre époque, dans la vraie vie. « C’est une fiction qui montre des choses qui, du début à la fin, sont vraiment arrivées au peuple noir », expliquait-il à RTL. Sur un ton un poil plus provocateur, le trentenaire se défend d’être raciste en mettant en avant le fait que « 80% de l’équipe du clip sont des Blancs » et que « [ses] amis blancs le soutiennent ». Ironie ô combien savoureuse quand on sait la fréquence avec laquelle cet argument absurde est utilisé en totem d’immunité par ceux accusés d’avoir des propos racistes à l’encontre des communautés dites « racisées ».

Embarqué dans un procès public où le temps de parole qui lui est donné pour se défendre est délibérément cannibalisé, Nick Conrad est comme condamné à l’avance.

L’idée est de choquer, mais surtout d’interpeller. Mission accomplie haut la main pour le premier. Pour ce qui est d’interpeller, en revanche, on repassera. Car pour ce faire, encore faudrait-il que les récepteurs du message que Nick Conrad essaie de transmettre soient prêts à remettre certaines de leurs certitudes en question. Comme celle qui voudrait que le rap soit nécessairement à prendre au premier degré. Qu’il ne soit jamais question d’incarner, de jouer un rôle, de se mettre dans la peau de, comme ce peut être le cas au cinéma. Quand, sur le plateau CNEWS, le rappeur appelle ceux qui jugent son oeuvre à faire preuve de « distanciation » (sic), l’éditorialiste Ivan Rioufol, 67 ans, lui rétorque, catégorique : « Ceux qui vous écoutent ne prennent pas de distanciation ; ils vous prennent au mot, vous le savez très bien. » Comme si le public de Nick Conrad s’était réellement empressé d’aller pendre des Blancs à l’écoute de son tristement célèbre morceau. Grotesque. Autre problème au raisonnement d’Ivan Rioufol and co : Nick Conrad n’a pas de public. Ses vues sont générées par des non-auditeurs de rap curieux de connaitre la suite d’une drôle de saga médiatique.

Avec les polémiques « PLB » et « Doux Pays », le bonhomme a pu faire le tour des plateaux télé. Stratégie payante. À chaque fois, il est pris dans un dialogue de sourds, où il fait face à des requins qui prétendent généreusement lui accorder une tribune, mais qui ne lui témoignent que du mépris, et ne cessent de l’interrompre tandis qu’il essaye poussivement de dérouler un speech parfois trop écrit. La France du petit écran dans toute sa splendeur. Embarqué dans un procès public où le temps de parole qui lui est donné pour se défendre est délibérément cannibalisé, Nick Conrad est comme condamné à l’avance. Une situation injuste qui finit par générer une empathie inattendue envers sa personne. Sur les réseaux, de plus en plus d’individus qui, de base, n’en avaient que faire de lui comme de son « art », finissent par se ranger à ses côtés, à mesure qu’ils cernent la véritable identité de ses opposants.

Car Nick Conrad a déjà fait l’objet d’un (vrai) procès, au bout duquel il a été condamné le 19 mars à 5000 euros d’amende avec sursis pour provocation au crime. Celui-ci était intenté par l’AGRIF, dont le président n’est autre qu’un ancien du FN, et la LICRA, qui, récemment encore, soutenait la tenue d’une pièce d’Eschyle à La Sorbonne où des acteurs blancs étaient grimés en Noirs. Deux associations dont on ne saurait vraiment dire de quel côté elles combattent. En janvier dernier, la journaliste Sihame Assbague faisait sur son compte Twitter le récit en direct de cette audience pour le moins lunaire. Malcolm X y aurait été dépeint comme « un raciste anti-blanc et un suprémaciste noir » par l’avocat de l’AGRIF, tandis que celui de la LICRA en serait venu à questionner le statut d’artiste de Nick Conrad (et donc son droit à la liberté d’expression qui va avec) sous prétexte que « peu de gens [le] connaissaient avant cette polémique ». Ce à quoi la défense de l’accusé aurait répondu : « Est-ce qu’il faut avoir un contrat chez Universal pour être considéré comme artiste et avoir le droit de créer librement ? »

Sans surprise : une bon tollé diffusé par tous les médias nationaux, c’est toujours plus de visibilité qu’une collection de parutions dans la presse spécialisée.

Une autre point qu’aurait soulevé la cour porterait sur le fait que les français n’auraient peut-être pas connaissance des références utilisées par l’artiste dans « PLB », comme si l’ignorance crasse des uns justifiait le procès d’intention fait à son oeuvre. Dans le même genre, on s’étonne de voir l’avocate Marie-Anne Soubré s’indigner sur RMC que Nick Conrad ait choisi de représenter la « mentalité française » à travers une femme blanche dans le clip de « Doux Pays ». Peut-être un jour sera t-elle familière avec la figure pourtant symbolique – et pas méconnue – de Marianne.

Motivés par des intentions carrément douteuses, politiques et médias nationaux n’ont fait que signer l’acte de naissance de Nick Conrad. Grâce à eux, le rappeur anonyme a pu obtenir deux choses qu’il n’aurait sans doute jamais pu espérer : des soutiens, ralliés à sa cause devant l’acharnement malsain et absurde dont il fait l’objet, et une vitrine. En l’espace de seulement six jours, le clip controversé de « Doux Pays » est ainsi parvenu à cumuler plus de 300 000 vues – avec près de 80% d’avis négatifs. C’est plus que toutes les vidéos d’un talent émergent comme Zed Yun Pavarotti, que nous vous présentions récemment et qui jouit d’une très belle couverture des médias culturels. Sans surprise : une bon tollé diffusé par tous les médias nationaux, c’est toujours plus de visibilité qu’une collection de parutions dans la presse spécialisée. Nick Conrad avait donc toutes les raisons de remettre une pièce dans la machine après la polémique « PLB ».

Peut-être même finira-t-il par convaincre une major pas effrayée à l’idée de raquer à chaque procès de miser sur un artiste qui, contrairement à bien d’autres, peut désormais se targuer d’être « identifié ». Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’un label essayerait de capitaliser sur un bad buzz, les États-Unis en savent quelque chose. Peut-être se contentera t-il de continuer à exister en jouant la carte de la provoc’ à intervalle régulier. En attendant, Nick Conrad est ce monstre créé de toutes pièces par l’autre France qui réussit, à sa manière, à dévoiler un peu plus au grand jour tous les vices et les incohérences dont elle fait sans cesse preuve.

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