Pierre Cardo : « Après La Haine, Chanteloup n’a pas eu de service après-vente »

Pierre Cardo : « Après La Haine, Chanteloup n’a pas eu de service après-vente »

Non rien de rien, non il ne regrette rien. Pierre Cardo est l’homme qui a paraphé le document ayant permis à La Haine de voir le jour. Dernier espoir de Mathieu Kassoviz au moment des repérages, il a ouvert sa commune en crise à une bande de jeunes parisiens obnubilés par le cinéma. Aujourd’hui, l’homme politique confie passer un moment agréable en regardant le film même si la fin reste trop violente à son goût. Un peu comme cette aventure finalement. Chanteloup-les-Vignes a souffert de l’emballement médiatique qu’a connu le film. Altruiste, le maire UMP n’a pourtant de ressentiments pour personne. Avec un mandat de 26 ans dans sa ville de cœur, son combat aura toujours été de réparer les pots cassés par une image médiatique catastrophique. Il a réussi seul avec les Chantelouvais, à partir de là rien d’autre ne compte à ses yeux.

 

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Dans quel contexte avez-vous accepté le tournage de La Haine à Chanteloup ?

 

Il nous a été demandé si l’on pouvait laisser tourner un film à Chanteloup. À l’époque, le projet s’appelait Droit de Cité. On était en pleine période de troubles dans l’ensemble des banlieues françaises, à Chanteloup on sortait de trois ans d’agitations assez fortes.

D’après ce qu’on m’avait dit, Mathieu s’était fait refusé l’accès de toutes les autres communes. Mes collègues maires de l’époque considéraient que c’était très dangereux. On voyait bien qu’il y avait une agressivité à l’égard des médias, des caméras et donc ce n’était pas évident d’envisager qu’un film soit tourné dans une cité.

J’ai longtemps hésité, je me suis dit que si on réussissait à que ça se fasse sans qu’il y ait le moindre incident ce serait la preuve qu’on était capable de maîtriser beaucoup de phénomènes dans cette ville. Quelque part si on faisait participer les habitants à ce tournage, chose qui était l’engagement de Mathieu, on arriverait à surmonter toutes les difficultés. Et ce fut le cas.

 

Y avait-il des conditions pour que vous donniez votre accord ?

 

De notre côté, nous nous engagions à mettre tous nos moyens à disposition pour que ça se passe bien. Parallèlement ce que je souhaitais, c’est que jamais on ne parle de Chanteloup-Les-Vignes comme étant le lieu de tournage.

Malheureusement Mathieu a emmené des jeunes de Chanteloup au Festival de Cannes et eux n’ont pas pu se retenir. Il y a eu un manque de prudence, l’info est sortie. Au lieu de mettre en avant dans les médias, alors qu’on était en pleine agitation, qu’on avait réussi à tourner ce film sans problèmes on a récupéré le contrecoup. On n’a jamais eu le droit à cette publicité positive qui était à mon avis méritée pour les habitants.

 

Il n’y a eu aucun retentissement positif selon vous?

 

L’intelligence de Mathieu, son génie à l’époque, ça a été de saisir des images clés du comportement dans les quartiers pour exprimer un certain nombre de choses qu’il fallait exprimer. Pour une commune comme la nôtre, qui n’est pas loin de Paris, la difficulté est que dès qu’il y a un incident, les journalistes se disaient : « C’est le lieu où La Haine a été tournée, c’est parfait on y va. ».

Ce que j’aurais simplement aimé, c’est que Mathieu ait à l’esprit que ça allait poser un problème à la ville qui en avait déjà beaucoup. Je ne pense pas qu’on puisse lui mettre sur le dos l’image médiatique négative mais c’est vrai qu’il aurait pu, sachant qu’il était très fréquemment dans les médias, rappeler combien ça avait été une expérience positive, de pouvoir tourner dans ces circonstances, à cet endroit-là. Chanteloup méritait ce service après-vente.

 

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Il aurait donc mieux fallu ne pas faire le film ?

 

C’est toute la difficulté qu’on a pour les quartiers. D’un côté, il faut en parler, parce que si la pauvreté et la misère pouvaient être transparente en France, ça arrangerait beaucoup de monde. Avec ce film, il y a un aspect de prise de conscience et en même temps quand on parle de tout ça et que c’est associé à une ville ça marque, ça stigmatise.

Pourquoi aujourd’hui on a tant de mal à construire des logements sociaux partout ? Ce n’est pas uniquement car il y a des élus qui s’y opposent, ce sont des habitants qui font des manifestations contre. L’image est tellement négative, par ce qui a été répandu par les médias qui n’ont transmis qu’une seule réalité, que ça fait peur. Peut-être qu’il faut en parler plus souvent, en parler de différentes façons, pas uniquement de celle-là.

 

Si vous aviez pu connaître les répercussions négatives avant d’accepter le tournage l’auriez-vous refusé ?

Je pense qu’il est inutile de regretter les choses, on a vécu avec ça et on a remonté la pente à notre façon, au point de réussir à créer une agglomération autour de nous. C’est la plus belle victoire qu’on puisse avoir. Il y a encore 10 ans personne ne voulait de Chanteloup dans une intercommunalité. Ça signifie quelque part que la problématique supplémentaire qu’a généré La Haine nous a obligé à nous dépasser. Mais on ne peut pas dire que le film de Mathieu nous ait aidé, il nous a poussé à nous surpasser c’est différent.

 

Comment s’est passée la période de tournage ?

 

J’ai mobilisé les associations pour qu’ils puissent avoir les interlocuteurs qu’il fallait. Je suis issu du tissu associatif, la politique pour moi c’était un autre monde, je ne pensais pas être fait pour ça. La liberté associative c’est primordial, cela vous donne en plus du pouvoir institutionnel, qui ne suffit pas pour les quartiers, un autre pouvoir. C’est comme ça que vous pouvez maîtriser des phénomènes qui vous dépassent. Mathieu pouvait l’utiliser, c’est tout ce dont il avait besoin. Le reste ça ne me regarde pas. Je ne suis pas intervenu du tout pendant le tournage, j’avais d’autres chats à fouetter.

Je n’ai pas eu de remontées sur l’équipe du film. Ils ont fait ce qu’il fallait. De toutes façons, les acteurs associatifs qui cadraient savaient très bien rappeler éventuellement les choses si c’était nécessaire. Le fait qu’ils se soient immergés quelque temps leur a rapidement fait comprendre les règles. Il suffit d‘un regard, d’une parole mal placée et ça ne se passe pas. Par contre vous avez le sourire, vous dites bonjour, vous montrez aux gens que vous les appréciez, que vous avez besoin d’eux, vous passez partout.

 

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Y avait-il une ambiance particulière à Chanteloup pendant cette période ?

 

Pendant le tournage c’était plutôt calme. Justement parce qu’un certain nombre de jeunes qui n’avaient pas grand-chose à faire, à part tenir les murs, ont eu l’occasion de trouver des moyens de rémunérations et d’occupations. Ils se sentaient investis d’une mission. Le problème des quartiers c’est un problème existentiel, si vous avez l’impression que vous ne servez à rien, et bien effectivement vous n’avez pas obligatoirement envie que les autres soient tranquilles. La république est lointaine, qu’est-ce que vous en avez à foutre des règles qu’elle veut vous imposer ? Par contre, si vous êtes impliqués dans un projet c’est complètement différent et là c’était le cas.

En ce qui concerne le reste de la population, ils ne comprenaient pas toujours tout. Certains téléphonaient à la mairie pour dire : « Enfin il y a de la sécurité, je vois des CRS partout. » Ces CRS c’était des figurants du film. Moi ça me faisait rire.

 

Comment avez-vous vécu les critiques des médias envers le film ?

 

Je suis très loin de ces gens qui s’expriment sur ce qu’ils ne connaissent pas. C’est bien le problème des quartiers. Donc je m’en fous complètement de ce qu’ils ont pu raconter. Pour moi, le film représente correctement un aspect de la vie des quartiers qu’on a vécu il y a 20 ans. Après quand certains expliquaient que c’était des bourgeois qui étaient venus tourner un film sans connaître ce qu’ils filmaient, même ces bourgeois quand ils passent du temps dans une cité, ils finissent par comprendre cet environnement. S’ils n’avaient pas compris, ils se seraient fait casser la gueule tout de suite. De ce coté-là, Mathieu a su avoir l’approche qui convenait, comme les gars qu’il avait autour de lui. Je pense que dans d’autres domaines qui ne sont pas uniquement le cinéma, ça devrait aider certains à réfléchir à la façon de revenir dans les quartiers.

 

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