8 réponses à 8 grandes questions du rap français

8 réponses à 8 grandes questions du rap français

En dix ans, le rap français s’est posé beaucoup de questions. Peu d’entre-elles ont trouvé réponses. Il fallait agir, alors on a demandé à un panel d’experts, de rappeurs et de professionnels d’apporter les vraies réponses que l’on attendait.

Illustrations : Pauline Andrieu, Bilel Allem, Bobby Dollar

Fin d’une décennie. Depuis le 1er janvier 2020, on parle désormais du rap des années 2010 comme du rap des « 10’s » – comme on parlait déjà du rap des nineties à l’aube du nouveau millénaire. Et c’est dire si le parallèle entre ces deux époques est bien trouvé : 1995 ou 2015, même combat. Deux dates charnières, essentielles. Des virages pour le rap. Un genre changé à tout jamais. Comme tous les dix ans, une rétrospective est de mise : on a commencé avec le dernier album de Salif, on termine avec le dix-neuvième de JuL (sans compter les rééditions). En 2010, Sexion d’Assaut asseyait sa domination sur les Charts, neuf ans plus tard PNL s’assoit sur le toit de la Tour Eiffel… Il s’en est passé des choses en dix ans. Bien assez pour qu’on fasse plus que de simples tops des meilleurs albums, des meilleurs artistes ou des meilleurs morceaux. Car en plus de 3 650 jours, les rappeurs français (on dit dorénavant « francophones ») se sont posés de sacrées questions, jusqu’à interroger le genre ou la société eux-mêmes.

Qui prétend faire du rap sans prendre position ? Et surtout, qui prétend poser ces questions sans apporter de réponses ? Certainement pas nous, alors on s’en est allé quérir différentes expertises. Une doctorante en civilisation américaine, un journaliste bientôt centenaire ou Rohff lui-même, qui nous a fait l’honneur de sa première prise de parole médiatique depuis des lustres… Voilà les vraies réponses aux grandes questions que s’est posé le rap français ses dix dernières années.

« Hello papí mais qué pasa ? »
– Aya Nakamura

On ne pouvait pas passer à côté d’elle. Après tout, elle est devenue l’une des nouvelles icônes de la musique française. En l’espace de deux petites années. Rien que ça. « Djadja« , « Pookie« , « Pompom« , « Comportement« , « 40%« … des hits internationaux. Après avoir déclassé Edith Piaf aux Pays-Bas, voilà qu’elle s’affiche à l’édition 2020 du festival le plus prestigieux du monde : Coachella. Aux côtés des plus grands noms de la Musique avec un grand M. Rien de surprenant en réalité, c’est à cette place-là qu’elle est et qu’elle compte rester. Surtout si elle continue d’adopter la recette classique pour faire des hits populaires : dire n’importe quoi, tant que ça sonne bien c’est l’essentiel. Mais dit-elle vraiment n’importe quoi ? Pour les quarantenaires, peut-être. Pour les nouvelles générations, c’est un français limpide. « Djadja » commence de la plus simple des manières : cinq mots, mélangés de français, d’anglais, et d’espagnol. C’est ça, être cosmopolite. Ms. Worldwide, comme dirait l’autre.

On a cherché à être le plus littéral possible, et on s’est rendu compte qu’on avait l’occasion de faire un magnifique contre-pied : donner une réponse poussée et intéressante à une question qui ne veut, de base, rien dire : « Hello papí mais qué pasa ? » Quelle meilleure réponse que de demander à un papi plein de sagesse de nous expliquer ce qu’il se passait vraiment dans cette France de 2020 en pleine rupture sociale. Les populations ne se comprennent plus, les écarts se creusent, et la police tape tout le monde : Maurice Rajsfus, journaliste de 91 ans, historien de la répression et acteur des luttes de son temps documente les violences policières depuis près de 50 ans. Un combat justifié par son histoire : déporté en 1942 sur dénonciation d’un policier, son voisin de palier, il fait parti des quelques centaines de rescapés du Vél d’Hiv – ses deux parents n’ont pas eu cette chance. Aujourd’hui, il nous explique qué pasa.

« Je ne dirais pas que l’ensemble de la population française déteste la police, mais une grande partie oui. La police de la République n’a jamais été républicaine. Il y a des confrontations avec la police qui se terminent souvent soit par des blessés soit par des morts. Georges Clémenceau, en 1906, faisait charger des policiers à cheval en travers des manifestants. Pour revenir à des temps plus récents, il se trouve que, étant moi-même victime directe de la police, amené avec mes parents en 1942, au moment où la police était à la solde de Vichy, en même temps que 70.000 juifs déportés. Je suis persuadé que, actuellement, si un gouvernement décidait de faire expulser les maghrébins, même si les conséquences ne sont pas les mêmes, et même s’il n’y a plus de camps de concentration, la police serait à la solde de ce gouvernement et les expulserait. Le vrai problème c’est que le policier n’est pas justiciable comme les autres. Par exemple, dans les manifestations où les gens se font matraquer et frapper par la police, les policiers portent plainte contre leur victime au même titre que la victime porte plainte contre la police. C’est une chose assez courante.

Depuis l’après-guerre, il y a eu beaucoup de violences policières qui n’ont jamais troublées profondément l’opinion publique. C’est précisément depuis les Gilets Jaunes qu’il y a eu ce revirement de la population vis-à-vis de la police. Rappelez-vous en janvier 2015, après l’affaire de Charlie Hebdo, la police a été encensé. À toutes les périodes importantes de l’histoire récente, aussi bien en 1948 quand des mineurs en grève sont tués ou gravement blessés, en 1953 quand la police a tiré sur une manifestation d’algériens résultant à sept morts et une cinquantaine de blessés graves, en mai 68 où les comportements policiers ont été, comme on le sait tous, épouvantables. Ça n’a pas provoqué une réaction ou un sentiment que l’on ressent depuis le mouvement des Gilets Jaunes où on a pu voir des actions terribles avec les tirs de flashball ou les grenades de désencerclement.

Pour tous les banlieusards, ça a été horrible depuis si longtemps. Pensons juste à Mantes-la-Jolie. Et bien d’autres endroits où les gens étaient pourchassés sans aucune raison particulière. D’où les émeutes de 2005 d’ailleurs. Si vous allez à Londres, les policiers n’ont pas d’arme à la ceinture. Et quand vous vous approchez d’un policier pour avoir un renseignement, il sort le carnet touristique de la ville en vous indiquant votre chemin. En France, bien souvent il y a des contrôles d’identité, des voitures… tout ça avec un révolver à la ceinture. Il y a une sorte de volonté de montrer une puissance et une supériorité. Ce qui est curieux, c’est qu’avec le temps, les policiers eux-mêmes ont changé. Il y a trente ou quarante ans, le policier faisait un mois en école de police et oui, c’est vrai, il n’était pas forcément « câlin ». Maintenant, l’école de police dure un an et c’est de pire en pire. Normalement, l’école de police doit préparer à avoir un rapport conviviale avec la population. Les policiers ont une surpuissance, un pouvoir qui n’a pas de limites. C’est préoccupant. D’autant plus qu’à plusieurs reprises, le gouvernement a affirmé qu’il n’y avait pas de violences policières. Et que, quand quelqu’un est blessé, comme avant-hier [Cédric Chouviat, décédé depuis, ndlr] à la suite d’un étranglement, on voit bien que ce sont des gestes techniques enseignées à l’école de police.« 

« Qu’est-ce que je vais faire de tout cette oseille ? » – Booba

On est en 2012. Une période un poil douloureuse pour les auditeurs, il parait. La réalité est toute autre. Certes, Fababy et Hayce Lemsi étaient encore considérés comme la relève du rap français… mais ce n’est pas tout. La Sexion d’Assaut est à son apogée, Youssoupha signe son classique avec Noir Désir, et avec Z.E.R.O Kaaris commence à choquer la petite ville de Sevran, encore bien loin d’être l’un des meilleurs et plus prolifiques centres de formation actuels. Et quant à Booba… ah, Booba. Le voilà qui récidive. Après le succès de Lunatic en novembre 2010, il réitère avec Futur quasiment deux ans jour pour jour, en 2012. Et surtout, il débarque avec l’une des meilleures collaborations de la décennie : « Kalash ». Un couplet, un refrain, un autre couplet, un refrain, un dernier couplet… Il ne suffisait que de ça à l’époque – tout était plus simple quand on entendait « back to the future » à chaque début de morceau. Et quoi de mieux que de commencer une dictature par une question si simple – sa « préférée » – et pourtant si symbolique du succès que le rap allait connaitre : « Qu’est-ce que je vais faire de tout cette oseille ? » Pour y répondre, on est allé voir Sacha Lussamaki, CEO du label BlueSky, souvent confronté aux désirs d’investissement de jeunes rappeurs nouveaux-riches.

« Avant tout je n’ai pas la prétention ni la qualification professionnelle d’être conseiller financier, mais de mon expérience dans la musique et avec les artistes, je pense avoir certaines réponses à la question. Ces réponses changent selon l’interlocuteur, selon la somme, selon la provenance de la somme, etc. Bon. Demain, si un artiste qui débute tout juste et signe son premier contrat en maison de disque en contrat d’artiste, sans forcément avoir un gros buzz, ça veut dire qu’il prendra une somme inférieure à 30.000 euros. Probablement hein, c’est du cas par cas. La première chose que je lui conseillerais, c’est de ne pas vivre que de ça. D’essayer de garder un travail à mi-temps ou de continuer ses études à côté s’il est toujours en cours. Car s’il vit uniquement sur son avance, elle va s’écouler rapidement. Il n’aura plus de rentrée d’argent, et en tant qu’artiste débutant, les revenus issus de la musique peuvent se faire attendre. Donc de la frustration et des situations précaires peuvent naître de ça.

Si c’est un artiste qui est en contrat de distribution et qui touche entre 75% et 80% de ce que génère ses ventes d’albums (CD, streams, vues, droits voisins) qui sort de 500.000 albums vendus, une tournée complète, qui fait des showcases et qui vient me demander quoi faire de son million d’euros reçus pour avance de sa re-signature… je lui conseillerais de réinvestir une partie dans sa musique, ou de faire un bon album et des bons clips. Mais aussi d’investir le reste peut-être dans l’immobilier, dans un commerce, dans un studio d’enregistrement. Pour ça, il peut se rapprocher d’un conseiller financier ou fiscaliste. En réalité, il y a vraiment beaucoup de cas de figures est dans chacun de ces cas de figures, il y a plusieurs choix possibles. »

« Pourquoi j’ai pas écouté ma mère ? » – Maes

C’est vrai ça. Pourquoi personne n’écoute jamais sa mère ? C’est dingue quand même. Sans elle, personne ne serait là. Toi, nous, vous, eux. Personne. Si tu nous crois pas, demande à Pit’ j’t’assure, perdre sa mère c’est pire, et si t’as pas saisi enlève la mer de la Côte d’Azur. Le rap lui a toujours rendu hommage, depuis le début. Tout le monde blesse ses parents, volontairement ou non, au moins une fois. Certains font des sacrifices, se privent d’amour pour une cause plus grande : le besoin d’argent. Et après avoir accumulé assez, s’excusent, se repentent. Normal. Le rap fait aussi parti de ses sacrifices – l’art en général. Plus une vocation qu’une carrière. Personne ne naît artiste, on le devient. Et pour le devenir, on se prive. Dans le hip-hop, les rappeurs se servent toujours de la musique pour dire à leur mère ce qu’ils ne peuvent pas lui dire en face, par fierté ou peur. C’est après être sorti de prison que Maes, lui, dédie un morceau à sa maternelle. Second morceau de Pure, son premier album, l’artiste de Sevran pose une question presqu’existentielle au refrain : « Pourquoi j’ai pas écouté ma mère ? » On a cherché la personne la mieux placée pour y répondre : Kanoé, jeune rappeur de 16 ans.

« Pourquoi j’ai pas écouté ma mère ? C’est parce que je passe ma vie à n’en faire qu’à ma tête. Ma mère est quelqu’un de très inquiète de nature, et quand je n’écoute pas ses conseils je fais beaucoup de conneries. Les professeurs et les directeurs d’école l’appelaient tout le temps pour lui donner de mes nouvelles. Là en ce moment même, et depuis le début de ma vie, je me suis déjà fait virer de quatre collèges. Actuellement je n’ai rien du tout. Depuis mes quatre ans, mes parents sont convoqués tous les trois mois par les profs. Donc mes parents ont bien compris que les cours, c’était mort.

Depuis que je fais du rap on a mis les choses au clair : tant que je déconne pas dans la vie de tous les jours et que je ne fais pas de dingueries, elle me laisse profiter du rap. Du coup, elle me laisse faire ce que j’aime parce qu’elle sait que c’est la seule chose que je kiffe. C’est ma seule passion. Avec mon père, ma mère est pas mal impliquée dans ma « carrière ». Ils suivent ça de près. Ils m’incitent quand même à trouver un bagage dans la vie, parce que le rap c’est pas une fin en soi. Là, à 16 ans, si je trouve rien à faire scolairement parlant, je devrais payer un loyer. Ma mère me donne le même conseil tous les jours depuis que je suis petit : « Quand tu n’as pas ce que tu veux, aime ce que tu as. » C’est la phrase que j’ai du le plus entendre de toute ma vie, c’est un truc de ouf… Mais même si j’ai jamais écouté ma mère, je conseille à tout le monde de le faire. En tout cas plus que moi je ne l’ai fait. »

« Mais comment ça se fait ? J’ai des bougs en plus depuis ‘Boug an mwen' » – Niska

Phrase culte, devenu un internet-meme. Niska sait frapper fort. Le succès apporte bien des emmerdes, autant que son lot de bénédictions. Suffit de regarder la plupart des albums sortis juste après le premier succès. Dépression, faux-amis, danger de la célébrité, michtonnerie, bandeurs.es de gadji, bandeurs.es de gadjos… C’est compliqué d’être célèbre, même si c’est dur à entendre : c’est la stricte vérité. Car l’humain n’est pas fait pour recevoir autant d’amour, n’est pas fait pour être la source d’un quelconque fanatisme. Il faut s’armer, garder la tête sur les épaules, les pieds sur terre. Depuis le début de sa carrière, Niska a vécu une multitude de succès, toujours plus importants les uns que les autres. De « Matuidi Charo (PSG) » à « Sapés comme jamais » (avec Maître Gims), en passant par « Réseaux » : il n’y a que trois ans. Sachant que les deux premiers sont sortis tous deux en 2015… L’année d’après, le rappeur d’Evry sort « Boug en plus« . Outre la punchline « Cupidon est mort, les petits de la Tess ont volé ses flèches », il pose la question centrale que tout artiste ayant connu un succès connait : « Mais comment ça se fait ? J’ai des boug en plus depuis Boug an mwen. » On apporte une réponse aujourd’hui avec le point de vue de Soso Maness, qui après avoir commencé le rap tout petit avec la Mafia K’1fry et un séjour en prison, a fait un retour payant l’année dernière. Les hauts et les bas, les suiveurs et les lâcheurs, ça le connait.

« Je pense que ça existe depuis la nuit des temps. On aime briller à côté du soleil. On se dit que c’est tout à fait normal que les abeilles viennent butiner autour du miel parce que y a tout qui va derrière. Les showcases, les meufs, la célébrité, d’être l’ami d’untel, mais ce qui est intéressant dans cette question c’est aussi : qu’est-ce qui se passe après, finalement ? Tu es l’ami d’un rappeur ok : tous les week-end t’es en showcase, tous les week-end tu kiffes, t’es à Skyrock, avec des groupies, t’es à Marrakech, t’es à Bangkok, etc. Mais tu dépends d’un rappeur. C’est à dire que pendant un an t’es sur un nuage, ok, mais imaginons après à ce rappeur-là t’es plus trop son boug, tu fais quoi ? Sur un texto, il peut te faire revenir à la réalité de la vie normale. Et c’est là où ça devient dangereux. Si tu surfes trop avec un artiste, le jour où il te calcule plus et il fait sa vie, revenir à une vie au quartier, tout ça, c’est un jeu dangereux. Et je te parle en connaissance de cause parce qu’on est plein à dire ça.

Tous ces gens-là vont t’aduler pendant un an ou deux, pendant que t’es leur ami, mais si tu leur dis que vous êtes plus trop potes, il va automatiquement te dire que t’es le roi des fils de pute. Alors que pendant des années tu l’as fait vibrer comme jamais. C’est une question intéressante, même pour moi qui aie la chance de connaitre une accélération dans ma carrière, et je sais que j’ai la chance d’être entouré de mes amis d’enfance. Et je m’entoure que de ces personnes-là depuis toujours. Je suis quelqu’un de très solitaire et de direct, dans le sens où je vais rarement crée des affinités avec des gens. Mais les colleurs – j’appelle ces gens les colleurs de rappeurs -, ils sont spécialistes dans leur savoir-faire. Donc la morale, en vrai, c’est que si t’as des bougs en plus qui te tirent vers le haut c’est mieux, s’ils te tirent vers le bas alors écarte-toi d’eux. Il faut s’écarter de tous ces arrivistes dans ta carrière, qui n’ont jamais rien fait pour toi, qui viennent une fois qu’il fait beau et que tout va bien. Ce sont les personnes les plus dangereuses et néfastes. Plusieurs rappeurs qui ont payé le coup à cause de leur entourage. Et pas que dans le rap, dans le foot aussi… des carrières se sont brisées. Il faut s’avoir s’entourer.« 

« Keski ce passe dans
l’espace ? » – JuL

S’il y a bien une chose que la décennie 2000 n’avait pas connu à son apogée, ce sont les réseaux sociaux. Facebook, Twitter, Instagram… Que serait le rap français des 2010’s sans ça ? Que ça soit dans la communication, la stratégie, la promotion ou le simple échange avec son public : beaucoup de choses ont changé. On en a vécu des moments mémorables ; les hashtags de Rohff, les montages de Booba (dont le très fin « #NiqueTesMortsNarvalo » envoyé à Laurent Ruquier), la photo compromettante de Fababy dans sa douche, ou encore la baston filmée de Take A Mic avec un twittos qui avait taillé sa dernière paire… On pourrait continuer des heures tant la décennie est remplie de perles. Mais rien de tout ça n’arrive pourtant à la cheville de JuL, qui avait compris, une nouvelle fois avant tout le monde, que le naturel paie toujours. Le « o pire mange moi le poiro » en 2017, le « c’est rien mahmoudi c’est la teamjul » il y a quelques mois… Le marseillais, c’est l’As des réponses. Alors quand un journaliste demande simplement au rappeur de « passer dm« , celui-ci lui rétorque : « Keski ce passe dans l’espace ?«  Une question qui, malgré tout, mérite de trouver sa réponse. Du coup, on est allé demander à Benjamin Cuxac, passé par l’antenne cosmologie du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) de nous expliquer un peu ce qui se trafique tout là-haut.

« Aux origines de l’univers, il y a quelques 13.8 milliards d’années, dans un milieu plus petit qu’une tête d’épingle et si dense, si chaud que la matière telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existait pas, les quatre forces fondamentales de la nature étaient unifiées. Pour des raisons encore inconnues, cette soupe primordiale – dans laquelle naissaient et mouraient spontanément des trous noirs – s’est rapidement étendue, laissant dans un premier temps la force de gravité et la force nucléaire forte s’en détacher alors que la taille de l’univers gonflait d’un facteur 1030. Les théories mathématiques et les expériences en laboratoire prouvent qu’à cette époque l’univers était suffisamment chaud pour que les photons convertissent leurs énergies en paires de particules de matière et d’antimatière, brièvement avant de se recombiner en photons ; mais cette symétrie fût brisée, de sorte que la matière l’emporta sur l’antimatière. L’annihilation des paires restantes rempli alors l’univers de lumière, tandis qu’il continuait sa grande expansion. 

Les deux autres forces de la nature, la force électromagnétique et la force nucléaire faible, se détachèrent à leur tour, permettant la naissance de noyaux atomiques simples composés des protons et des neutrons de l’ex-soupe cosmique. Lorsque la température de l’univers atteignit celle d’un four à pizza, les électrons rejoignirent les noyaux pour former les premiers atomes ; l’univers continua alors à s’étendre pendant les premiers milliards d’années tandis que la matière qu’il contenait se condensait pour former d’inombrables galaxies. C’est dans le coeur des étoiles contenues dans ces galaxies, que la fusion thermonucléaire donne naissance à des atomes plus lourds, coincés en leur sein jusqu’à leur mort – très violente –  durant laquelle ces atomes sont envoyés aux 4 coins de l’espace dans une gigantesque explosion. Après presque 8 milliards d’années d’enrichissement de l’univers par ces cadavres d’étoiles, une étoile quelconque naquit dans une galaxie quelconque, dans un endroit tout aussi quelconque de l’univers. La matière présente autour de l’astre se condensa pour former des planètes, qui, après avoir subi pendant des centaines de millions d’années le bombardement de comètes en fusion, finirent enfin par se refroidir.

C’est sur l’une de ces planètes, celle que l’on nomme Terre, que dans des océans enrichis en carbone se formèrent les premières bactéries, qui via de complexes processus d’évolution devinrent une espèce de primates, l’homo sapiens, qui se dressa en maître conquérant de la Terre. Jul naquit le 14 janvier 1990 à Marseille.« 

« Tu viens à Sevran tu t’fais agresser, qui t’a invité ? »
– Kalash Criminel

« Brraaah la bécane se lève, faut pas qu’ça part en soleil. » C’est avec cette phrase qu’on a entendu le nom de Kalash Criminel pour la première fois. On est en 2015, dans le studio de Skyrock. Direct-live de la semaine Planète Rap de Kaaris, alors en pleine promo pour Le bruit de mon âme. Punaise que cette époque est loin. L’arrivée du cagoulé est fracassante, et tout le studio le ressent. Une énergie différente se dégage alors, loin de l’endurance qu’il a fallu adopter pour écouter les rappeurs qui le précédaient. Quelques mois plus tard, Kaaris enchaîne avec la mixtape Double-Fuck et ré-invite Kalash Criminel… Une nouvelle fois : un studio choqué de la brutalité. Choqué, parce que chaque phrase est une punchline ou à l’ambition de le devenir, avec en tête de file l’interrogation majeure qu’aurait du se poser Bernard de La Villardière s’il avait eu un peu de jugeote : « Tu viens à Sevran, tu t’fais agresser, qui t’a invité ? » Une jugeote que Arnold et Kahena, fondateurs de « L’écho des Banlieues », ont adopté depuis le tout début de l’aventure. Média indépendant sur Instagram et YouTube, L’Echo des banlieues donne une tribune à tous les quartiers de France pour s’exprimer sur ce qu’ils sont et leur environnement. Alors forcément, c’était à eux de répondre.

« Quand j’ai commencé à créer L’écho des Banlieues, je ne le faisais que dans mon secteur. Je suis du 92, donc tout ce qui est Clichy, Asnières, Gennevilliers, Colombes… toutes ces villes sont collées donc on se connait tous. C’était facile d’aller dans les autres quartiers parce que je connaissais les grands ; on avait globalement tous le même âge. Quand la page a pris de l’ampleur et s’est fait connaître, les gens venaient voir sur Instagram ou Snapchat et nous contactaient. Jusqu’à aujourd’hui encore on en reçoit. « Venez à Marseille », « venez à Toulouse »… Tous ceux qui nous disent ça ce sont soit des grands, soit des associations, soit des rappeurs du quartier, anciens ou petits. Dès qu’on reçoit un message, genre « venez à Lyon », on s’organise direct. On dit aux jeunes « Ok, donne nous le contact de vos grands pour leur expliquer le concept. »

« Ensuite on parle aux grands et généralement tous kiffent le concept. Donc le premier contact se fait au téléphone, on s’organise un à deux mois en avance, on leur explique bien, ils regardent bien les vidéos ou les photos sur Instagram. On prépare les freestyle, on prépare les gens qui vont parler ou intervenir. Une fois que c’est bon, on pose une date et quand on se déplace en cités hors Île-de-France, c’est même eux qui nous payent le billet de train ou l’hôtel. Jamais on a eu de problème, que ce soit à Marseille ou à Clermont-Ferrand, dans le 93 ou le 95. Parce qu’on s’assure que tout le monde soit au courant de notre venue. Qu’il n’y ait pas de problème de « c’est qui lahuiss ». Maintenant, il y a de plus en plus de gens qui connaissent la page. À chaque fois qu’on finit un tournage, tout le quartier s’abonne et propage le truc. Donc le contact se fait plus facilement aujourd’hui.« 

« C’est beaucoup de bouche à oreille. Quand on fait une cité, souvent les autres d’à côté sont au courant. Que ça soit amis ou ennemis, ça nous invite. Par exemple il n’y a pas longtemps on est allés à Marseille, on avait été invité par une association. On est restés deux jours, et le lendemain y a un clip qui se tournait dans une cité à côté et on a été invité. Même si on a des freestyle dans le concept, la vraie direction c’est de raconter le récit du quartier. Saisir comment les gens cohabitent, entre-eux, leurs habitudes, leurs petites manières. L’histoire du lieu. Donc on clarifie ça très vite avec les personnes, pour éviter de devenir une énième page de rap. Ce qui fait que, quand on est vient à Sevran on ne se fait pas agresser, vu qu’on est invités. Et c’est pareil dans toutes les cités de France où on a été : on est toujours bien accueilli, avec beaucoup de respect et une grosse ambiance. »

« Mais qui est JP Morgan ? Qui a financé la deuxième guerre ? »
– Freeze Corleone

Ah, Freeze Corleone. Pour tous passionnés du genre, impossible de passer à côté des faits d’armes du rappeur et de son collectif. Chef suprême d’une organisation souterraine et suzeraine d’un royaume cloisonné par un labyrinthe d’énigmes, Freeze Corleone est la croix inversée du rap français. Tout est scellé sous symboles, tout est référencé, tout est codé. Le texte est un puit sans fond de savoir, où nagent ésotérisme, religion, sciences, pop-culture, histoire, complots… Dans tout ce méli-mélo de réflexions, il fallait bien choisir l’une des interrogations centrales de 2018 : « Mais qui est JP Morgan ? Qui a financé la deuxième guerre ?«  Après tout, on nous parle de la guerre pendant les 3/4 de notre scolarité mais en grandissant, on découvre que l’histoire cache en réalité plusieurs histoires, qui elles-mêmes sont une autre version de l’histoire… Et on ne sait toujours pas qui est JP. Morgan. Bref. Pour répondre à la question, on est parti interroger D. Melfi, doctorante en civilisation américaine. Rien que ça.

« J.P Morgan Jr. est l’héritier d’un empire financier J.P. Morgan & Co. présent sur la quasi-totalité des industries américaines et mondiales. Par exemple, durant la Première Guerre mondiale, ce sont les Morgan qui ont vendu toutes les munitions à la France et à l’Allemagne. Ils étaient absolument partout comme le drapeau algérien. La Seconde Guerre mondiale n’a pas démarré aussi rapidement qu’on ne le pense avec l’invasion de la Pologne. En vérité, la deuxième guerre mondiale est née des ruines de la première car, de toute évidence, les conditions d’abdications ne faisaient pas les affaires de tout le monde. Je pense notamment au traité de Versailles et surtout à la volonté de faire tomber le communisme Russe. C’est donc les immenses fortunes américaines qui ont pas mal tirées les ficelles dans l’ombre. « Qui revient foutre la merde ? C’est toujours les mêmes ! » comme dirait un rappeur à succès du Val-de-Marne.

Les Rockefeller et les Morgan (les plus riches empires de la planète) ont décidé de transférer un maximum d’argent vers Allemagne, afin d’aider le pays à se relever économiquement à coup d’investissement colossaux dans les secteurs de l’industrie allemande les plus importants. C’était vraiment incroyable. Par exemple, les Morgan avaient la main mise sur toute l’industrie chimique, et Ford détenait 100% (100% !) des actions Volkswagen. Tout ceci dans le but d’avoir un pied en Europe. Donc au moment où Hitler devient chancelier en 33, les USA sont en Allemagne comme à la maison. Les grosses banques Allemandes sont aussi contrôlées par J.P Morgan ou Rockefeller et consorts. Ils font partis de ces groupes qui ont notamment contribué à la création de la BRI (Banque de Règlements Internationaux) qui devient la première institution financière mondiale et la plus secrète, afin de gérer les dettes de l’Allemagne à l’issue de la première guerre mondiale. Mais pendant la deuxième, ils ont surtout blanchi tout l’argent et l’or que les nazis volaient Une véritable laverie !

La candidature d’Hitler avait été passée au crible lors d’une réunion secrète des grands financiers des États-Unis. Puis les banquiers américains ont convaincu les banquiers allemands de rédiger une lettre au président Hindenburg afin qu’il nomme Hitler chancelier. En gros, il s’est mangé ce qu’on appelle un coup de pression. Hitler arrive au pouvoir et commence à demander des prêts aux USA et à l’Angleterre. Ces derniers les accordent car au même moment l’Union Soviétique lance un plan quinquennale pour emmener l’URSS au next level en tant que puissance industrielle. Il fallait absolument pouvoir leur tenir tête. L’URSS n’importait presque plus, l’empire était en autarcie, les Américains n’avaient plus de visibilité… Alors ils ont commencé à paniquer et à re-militariser l’Allemagne en se torchant allègrement avec le Traité de Versailles. Hitler arrive au pouvoir presque en même temps que Roosevelt et son « New Deal » qui se casse magistralement la gueule. Le capitalisme US est en danger et les grands financiers font tout ce qu’ils peuvent pour qu’Hitler parte en guerre contre l’Est.

J.P Morgan était tellement à l’aise avec l’idéologie nazie que durant l’Occupation, il a maintenu ses banques ouvertes en France et a collaboré avec les nazis en saisissant les comptes des clients juifs et en finançant la gestapo ! Les bijoux, les dents en or et tout ce qui comportait de l’or étaient arrachés aux personnes envoyées dans les camps de concentration, fondus en lingots et déposés tranquillement à la BRI ou dans les coffres de la JP Morgan Chase… En résumé c’était un sacré loubard et il a du sang sur les mains. »

« Qui a conseillé la conseillère d’orientation ? » – Nekfeu

Nekfeu. Six lettres, trente ans, bientôt trois disques de diamant pour trois albums studios. Le C.V. est rare, quoiqu’on en dise. La décennie a commencé avec lui, entouré de l’Entourage, de 5 Majeur et de 1995. En un peu moins de dix ans, Nekfeu s’est inscrit au panthéon des rappeurs francophones ; de ceux qui marquent un genre, une industrie, leurs homologues, un public… Dont on se rappellera sans aucun doute en 2030 même s’il arrêtait sa carrière demain. Déjà pour son passage aux premières éditions de Rap Contenders et son devenu culte : « Clap, clap : c’est le bruit de mes boules contre tes fesses. » Puis, pour avoir repris le flambeau d’Orelsan en convaincant tous les blancs de France avec une bonne diction de se lancer dans le rap. Enfin (et surtout) pour des morceaux comme « Égérie« , « Humanoïde« , « Όλα Καλά« , « Réalité augmentée« , « Ciel noir« … et bien d’autres. D’ailleurs, c’est dans le premier couplet d »Humanoïde » (intro de Cyborg), qu’il pose la question qui fâche autant que l’oeuf ou la poule. Pour y répondre, on a demandé à plusieurs conseillères d’orientation de nous aider, mais toutes ont opté pour un refus. Le monde étant bien fait quand il le veut, Le Monde Campus a sorti un article où Margaux, ancienne conseillère d’orientation, explique son choix de départ et sa décision de quitter le profession. La magie de noël, sans doute. On s’est permis d’en extraire une partie pour enfin comprendre « qui a conseillé la conseillère d’orientation ».

« Le comble pour une conseillère d’orientation ne serait-il pas de se tromper elle-même d’orientation ? Eh bien, c’est mon histoire. Après mon bac et un début d’études d’art, j’ai suivi une licence et un master de psychologie, dans plusieurs universités de l’ouest de la France. Puis j’ai choisi de passer le concours de conseiller d’orientation psychologue – qu’on appelle aujourd’hui psychologue de l’Éducation nationale. J’avais cette envie d’accompagner des jeunes dans leurs moments de réflexion et de choix. Mais dès que je suis admise, des questions m’assaillent. Est-ce vraiment ce que je veux ? Ce métier me plaît-il assez pour accepter de l’exercer n’importe où ? Car qui dit fonction publique dit emploi à vie, mais dit aussi mutation forcée pour de nombreux jeunes fonctionnaires. Je songe à renoncer.

Mais, ayant toujours été très raisonnable, et entendant le discours autour de moi vantant les avantages du statut de fonctionnaire, je mets une croix sur mes doutes et entre dans la fonction publique. […] C’est un métier passionnant, où chaque personne rencontrée, chaque situation, est unique. Mais, malgré tout, je ne m’y sens pas à ma place. Je ne me sens pas les épaules pour accompagner ces personnes et ces situations, aussi intéressantes soient-elles. Mon besoin d’aller « voir ailleurs si j’y suis » est de plus en plus fort.

[…] Stress, pleurs, perte de poids, et surtout grand sentiment d’imposture sont mon lot quotidien. Je suis fière d’avoir réussi à quitter cet emploi de conseillère d’orientation, alors que c’était mon premier « vrai » emploi, qu’il était la suite logique de mes études, qu’il avait certains avantages. Et qu’il ne semblait pas « raisonnable » de le quitter. J’ai certes perdu en salaire, en week-end et en congés, en liberté et en autonomie de travail. Mais j’ai gagné en sérénité et en légèreté, et pour moi ça n’a pas de prix. »

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