L'unité de la nouvelle scène belge en onze faits de jeu

L’unité de la scène belge en onze faits de jeu

Plus personne n’en doute désormais : les cuistos belges ont la recette de « la sauce » qui relève le plat du rap francophone. Leur ingrédient secret ? Une portion généreuse et sincère d’unité. On a recensé onze moments-clés durant lesquels les artistes du pays d’Hergé ont déclaré l’union sacrée.

Il fait bon d’être belge en 2018. Côté foot, les Diables Rouges se positionneront assurément parmi les principaux outsiders de la prochaine Coupe du Monde. Côté rap, le plat pays insuffle une fraîcheur appréciable au sein du paysage rap francophone, séduisant un public sans cesse plus large – et plus curieux. Après avoir traversé de longues périodes creuses, la Belgique s’est soudainement reprise de passion pour ces deux disciplines, portée par de nouveaux virtuoses qui endossent ses couleurs.

Nul ne sait quel genre substance a bien pu se glisser dans les biberons de cette brillante génération de footeux. Il semblerait en revanche que le développement fulgurant du mouvement rap belge soit le résultat d’une prise de conscience collective. Peut-être était-il temps que tout le monde se mette à pousser dans le même sens. C’est notamment ce qu’Hamza nous laissait déjà entendre en octobre 2016« On se connaît tous depuis très longtemps, on se voyait tous dans les mêmes studios mais chacun faisait plutôt son propre truc de son côté. Je pense que quand ça a commencé à prendre petit à petit, on s’est tous dit qu’il n’y avait pas de raison pour ne pas se donner de la force entre nous. Autant se soutenir et collaborer pour pousser le mouvement à fond. » Un an et demi plus tard, l’unité des artistes wallons peut difficilement être remise en question. La preuve par onze.

Avril 2016 : sortie de Double Hélice, le premier projet de Caballero & JeanJass

En 2018, rares sont les occurrences où le nom de Caballero n’est pas immédiatement suivi par celui de JeanJass, et inversement. Que ce soit sur scène, en featuring ou dans les médias, les deux belges sont aujourd’hui inséparables, et quiconque souhaitant faire affaire avec eux a tout intérêt à penser double. Il fut pourtant un temps où l’existence de l’un n’était pas nécessairement liée à celle de l’autre, chacun opérant de son côté, au sein de sa propre structure [Exodarap pour JeanJass, Les Corbeaux pour Caballero, ndlr]. Mais en joignant leur forces sur Double Hélice, Caballero & JeanJass ont trouvé la bonne formule. Celle qui pérenne. Celle qui remplit des salles à travers toute la francophonie. Celle qui leur a permis d’accéder à un degré de renommée auquel ils n’auraient sans doute pu prétendre s’ils avaient persévéré en solo.

Mai 2016 : sortie du clip de « BruxelleVie »

Troisième extrait de Batterie Faible, « BruxellesVie » a été un titre fondateur dans la discographie de Damso. En plus d’avoir introduit le plus célèbre gimmick de son auteur, c’est la revendication d’une appartenance géographique, d’un mode de vie « à la bruxelloise ». Damso aurait très bien pu s’en aller faire cavalier seul, propulsé par le soutien du Duc et sa signature chez 92i. Au lieu de ça, le visuel du morceau fait participer une partie importante de la jeune garde bruxelloise avec laquelle Dems évolue : Shay, Krisy, Caballero, Nixon, Dolfa ou le producteur Ponko. Un autre regard sur la « BruxelleVie ».

Juillet 2016 : sortie de « Bruxelles arrive »

Il y a un avant et un après « Bruxelles arrive » dans la carrière naissante de Roméo Elvis. Avant, c’est trois projets qui obtiennent un écho notable mais encore trop timide pour le persuader de se consacrer pleinement à la musique. Après, c’est une conquête exponentielle des festivals de France et d’ailleurs. Peut-être était-ce un avertissement, après tout : « Bruxelles arrive » bel et bien. Une chose est sûre : le titre – assisté par un Caballero toujours dans les bons coups – demeure le plus populaire de Roméo Elvis, et ce même un an et demi après sa sortie. Pas mal pour ce qui était à l’origine une simple reprise d’un track de G-Eazy.

Août 2016 : le rap belge tease le retour de Psmaker d’Isha

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Les plus anciens n’auront pas de mal à le concéder : il n’a pas toujours été facile d’exister au sein de la scène rap belge. Mais l’émulation autour des Damso, Hamza, Caballero & JeanJass a fini d’attiser la curiosité d’un public francophone dorénavant prêt à considérer ce que le plat pays a à proposer. Le contexte devient donc propice aux résurrections. Comme celle de Psmaker, actif depuis près de 15 ans mais cantonné à rester dans l’antichambre du succès – ou au moins de la reconnaissance. Son retour aux affaires se fait en tant qu’Isha, avec le bouillonnant « Oh putain (avec l’accent du sud) ». Il peut alors compter sur le soutien de plusieurs de ses homologues – Caballero & JeanJass, James Deano ou encore Senamo -, qui se sont empressés de publier leur réaction à l’écoute du morceau. Isha embrayera rapidement avec « Coloris », cette fois aux côtés de Hamza et (toujours) Caballero.

Février 2017 : Ouverture du Studio Planet

Outre leur nationalité belge, quel est le point commun entre Krisy, JeanJass, Damso et Hamza ? Tous disposent de la double casquette « rappeur-producteur ». Dans le cas des deux premiers cités, la polyvalence s’étend même un peu plus loin, étant donné qu’ils opèrent souvent derrière les machines en tant qu’ingénieurs du son. Mieux vaut alors avoir l’espace et le matos nécessaire pour faire opérer leur magie. C’est ainsi que Caballero & JeanJass ont initié la construction du Studio Planet, pour lequel ils ont sollicité l’aide de leurs fans sur un modèle de crowdfunding. Résultat : 15 708 euros récoltés en 45 jours. C’est notamment là que sera ensuite enregistrée, mixée et masterisée la B.O. du film Tueurs.

Mars 2017 : Grünt #33 feat. Bruxelles

17 emcees, 15 prods, 48 minutes de flows et de phases ciselées : pour le 33ème épisode de leur fameuse série de freestyles, consacré à Bruxelles, la team Grünt a vu grand. Sans doute avait-elle déjà bien cerné l’impatience du public à voir Roméo Elvis, Caballero, JeanJass, Isha ou L’Or du Commun se joindre autour d’une même table, pour kicker dans la plus franche camaraderie. Onze mois plus tard, leurs exploits ont cumulé près de 790 000 vues sur YouTube, ce qui en fait la troisième vidéo Grünt la plus visionnée.

Octobre 2017 : Damso donne le départ du Ipséité Tour, avec Angèle en première partie

En apparence, c’est presque comme si tout opposait Damso et Angèle. Quand elle dessine une pop insouciante et colorée, lui se complait dans le « nwaar » le plus total. Quand lui pulvérise tous les records de streaming avec son dernier effort, elle prépare sagement le terrain pour son premier. Autant de différences qui n’ont nullement empêché le bulldozer du 92i de désigner la soeur cadette de Roméo Elvis pour l’accompagner sur les nombreuses dates d’une tournée triomphante.

Novembre 2017 : Yanso en featuring avec Caballero sur « Par ici la Monnaie »

Voir un artiste aussi solidement établit que Kaaris se lamenter du peu de collaborations qui lui sont accordées témoigne de ce que représente un simple featuring dans le rap français. Entre ceux qui ne se mélangent pas et ceux qui choisissent stratégiquement les rappeurs auxquels ils se frottent, le public n’a pas toujours le loisir de voir ses favoris croiser le fer sur un même morceau – quand bien même la donne tend à évoluer. Dans une scène aussi réduite que Bruxelles, on ne s’encombre visiblement pas (encore ?) de toutes ces considérations. C’est ainsi qu’on a pu assister à une collaboration aussi peu évidente – sur le papier – que celle entre Yanso et Caballero, sur « Par ici la Monnaie ». Pas les mêmes registres, ni les mêmes chiffres, mais un même feu ardent quand il s’agit de brûler le micro. Notons par ailleurs que les deux hommes ont aussi pu compter sur le travail ce bon Krisy (a.k.a De La Fuentes) au mixage.

Décembre 2017 : sortie de la bande originale de Tueurs

Rien de tel qu’une bande originale soignée pour promouvoir efficacement la sortie d’un long-métrage, Black Panther en étant la plus récente – et criante – illustration. En misant sur le nouveau vivier du rap francophone, les producteurs de Tueurs ne se sont pas non plus trompés. Chaperonnée par l’emblématique producteur Clément Animalsons (Booba, La Fouine, Nessbeal), la B.O. du thriller franco-belge ne se contente pas d’embarquer les noms les plus ronflants du plat pays (Damso, Hamza, Roméo Elvis) ; elle les fait coexister avec ceux sur qui les projecteurs ne se braquent pas toujours systématiquement (Yanso, Kobo, Lord Gasmique). Ce n’est cependant pas la première fois que la relève belge se prend à mettre un film en musique, puisque Damso, Jones Cruipy ou encore La Smala se réunissaient déjà en 2015 sur la soundtrack de Black, réalisé par Adil El Arbi et Bilall Fallah.

Décembre 2017 : Rentre dans le Cercle – Belgique #1

À travers son programme « Rentre dans le Cercle », le projet assumé de Fianso était de projeter un peu de sa lumière sur ceux qui officient habituellement dans l’ombre du rap (en) français. Mais puisque nos plus proches voisins nous ont déjà prouvé qu’ils n’étaient pas non plus mal à l’aise quand il s’agissait de manier la langue de Molière, son cercle se pouvait se restreindre à l’Hexagone. Pour le onzième épisode de la série, c’est donc la Belgique qui est à l’honneur. Quand Fianso fait l’inventaire des artistes qui se tiennent alors à ses côtés, il y trouve – entre autres – « des mecs de cités, des mecs spés, des mecs bizarres, des mecs longs ». Reste qu’aussi différents puissent-ils être, tous ont répondu présent à son invitation, prêts à cimenter un peu plus leur place dans le paysage hip-hop francophone. Ensemble.

Mars 2018 : Baloji refuse de reprendre le flambeau de Damso pour l’hymne de la Belgique à la Coupe du Monde 2018

Après avoir agité le drapeau de la Belgique au-dessus de la France du rap, il apparaissait naturel pour Damso de se voir accorder la reconnaissance de la terre qui l’a vu grandir en tant qu’artiste. C’est donc à lui que revient le privilège de composer le morceau qui accompagnera la sélection des Diables Rouges au Mondial 2018. Une annonce qui réjouit, dans un premier temps ; peut-être le rap n’est-il plus si pestiféré que ça, après tout. C’est vite oublier que nul n’est prophète en son pays. La satisfaction laisse alors place à la contestation, certaines associations féministes reprochant au rappeur des paroles prétendument misogynes. D’abord confirmé par l’Union belge du football, Damso est finalement désavoué, à peine deux jours plus tard. À travers le congolais Baloji, et ses vingt années de rap dans la bouteille, les médias belges pensent identifier une doublure toute trouvée. Sa réponse ne se fait pas attendre, limpide : « Quand des médias qui n’ont jamais supporté ma musique me demandent de remplacer un artiste majeur d’une musique qu’ils ignorent juste autant ! Fuck u very much ! Quand la dictature de la bien-pensance refuse son temps #VIE. »

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