Raphael Saadiq : "Il n'y pas de bonne musique sans prise de risque" 🇫🇷🇺🇸

Raphael Saadiq : « Il n’y pas de bonne musique sans prise de risque » 🇫🇷🇺🇸

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Qu’est-ce que la « bonne » musique ? Depuis près de 30 ans, Charlie Ray Wiggins, de son vrai nom, fait la pluie et le beau temps dans la néo-soul, la funk et le r&b. Raphael Saadiq est un intellectuel de la musique dont le nom évoque le respect et dont les partenaires de notes, de Prince à Kendrick Lamar en passant par Mick Jagger, donnent le LA dans leur genre respectif. Huit ans après son dernier album, il revient avec l’attendu Jimmy Lee. Interview.

Photos : @antoine_sarl
Retranscription/traduction : Fabrice Vergez

Raphael Saadiq, l’artiste préféré de ton artiste préférée. À la fin du mois d’août, le maître funk d’Oakland est revenu avec son cinquième album, Jimmy Lee, huit ans après le précédent. Une éternité à l’ère du streaming où tout va (trop) vite. Après l’album Stone Rollin’ en 2011, le crooner de légende a préféré se ressourcer en mettant ses talents de musicien-producteur au service d’artiste comme Elton John, Joss Stone, Mary J. Blige, John Legend ou encore Solange, dont il était le producteur exécutif du projet A Seat At The Table. Rien que ça. Une longue pause discographique pendant laquelle le bassiste et chanteur s’est entouré d’une nouvelle équipe pour écrire et graver son cinquième album Jimmy Lee, sans doute son oeuvre la plus personnelle. Inspiré en partie par la mort de son frère, décédé tragiquement d’une overdose le 20 février 1998, l’album, avec Kendrick Lamar en featuring sur l’ultime morceau, s’articule autour de la dépendance et l’emprisonnement. Autant de sujets dont nous avons parlé avec le mythique Raphael Saadiq à Paris, là où cet esthète se sent le mieux.

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Pourquoi doit-on attendre 10 ans avant de pouvoir entendre des nouveaux morceaux de Raphael Saadiq ?

Je me suis retrouvé à passer beaucoup de temps à travailler pour tout le monde sauf moi-même. J’ai fait beaucoup de production. J’ai aussi passé du temps en famille, avec ma mère, mes nièces et mes neveux. Pendant mes 30 ans dans la musique, je n’ai pas arrêté de bouger. Il faut dire aussi que ma carrière solo a commencé sur le tard, mon premier disque est sorti quand j’avais 36 ou 37 ans. Quand on se lance en solo aussi tard, tout a l’air nouveau et on passe beaucoup de temps à voyager et à travailler. J’avais simplement besoin de prendre le temps de collaborer avec d’autres artistes, pour continuer à apprendre. J’adore travailler avec d’autres personnes, ça me permet de grandir encore davantage en tant que producteur.

Travailler avec d’autres, c’est plus important pour toi que de travailler sur ta propre musique ?

Je pense, oui. C’est important, ça t’aide à progresser.

Comment ça ?

Chacun a sa façon de travailler, et en travaillant avec eux on apprend de nouvelles méthodes. C’est comme de se familiariser avec une nouvelle interface.

On sait que tu as collaboré avec de nombreux artistes talentueux, de Mick Jagger à Prince en passant par Elton John, Solange, D’Angelo ou encore Jay-Z, sans oublier les musiciens des différents groupes dont tu as fait partie. Vois-tu un point commun entre tous ces artistes avec lesquels tu as travaillé ?

L’exigence, un très haut niveau d’exigence. Ce sont tous d’excellent frontmen – ou frontladies, des leaders hors-norme, des gens sur qui on sait qu’on peut compter pour occuper le devant de la scène. C’est ce que je veux dire quand je parle d’exigence : ils savent susciter le respect et l’attention. En tant que leaders, il est fondamental de les laisser occuper la place d’honneur.

Est-ce que tu dirais que toi aussi, tu as ces qualités en commun avec eux ?

Oh, absolument, c’est sûr et certain.

Être le frontman, c’est quelque chose d’important pour toi ?

Je n’ai jamais vraiment voulu de cette position, mais une fois qu’on y est, il faut donner aux gens ce qu’ils attendent, donc tout doit être parfait. A la base, j’accompagne des gens sur scène, je suis un bassiste. Pendant une bonne partie de ma vie, je jouais derrière les autres, comme un genre d’homme de l’hombre. Et j’adorais ça, vraiment. Et c’est ce que je retrouve en composant pour d’autres artistes, la même sensation qu’à mes débuts. Le chant n’est arrivé qu’ensuite. Mais dès que j’ai commencé à faire le métier de chanteur, j’ai su qu’après avoir joué pour tant de gens talentueux, il fallait que je sois au niveau.

« Pendant une bonne partie de ma vie, je jouais derrière les autres »

Tu parlais de donner aux gens ce qu’ils attendent. Que veux-tu transmettre à travers cet album, Jimmy Lee ?

Je cherche simplement à partager mes failles et mes doutes, ma vulnérabilité. Je voulais raconter mon histoire, celle de mon frère et de la relation qu’on avait tous les deux. Et ça va plus loin que simplement mon frère, je parle de ce que ça fait de côtoyer ça tous les jours. Je me lève le matin, je descends dans la rue et je vois des gens qui dorment dehors, des gens marqués par la drogue. Je le constate aussi dans mon milieu celui de la musique, ou même chez les sportifs. La drogue est partout, et c’est comme à Vegas : c’est toujours le casino qui gagne. A la télé, sur les réseaux sociaux… Il y a tout un tas de choses qu’on nous montre qui nous rendent accro. Tout le monde est accro à quelque chose, la drogue n’est pas le seul problème. Il y a plein de formes d’addiction, je pense par exemple que nous sommes tous addicts à nos smartphones.

Quelle est ton addiction à toi ?

Les pains au chocolat ! En fait, j’essaie même d’éviter d’en manger quand je suis en France, parce que c’est ici-même, à Paris, que mon addiction a commencé. Sinon, je me suis aussi surpris à passer trop de temps sur Instagram. Maintenant que je l’ai remarqué, ça me dérange un peu. C’est obsédant, l’addiction.

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C’est le mal du siècle, on a tous deux ou trois addictions qui cohabitent, donc on n’a plus vraiment le temps de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. Pourquoi partager ça avec ton public aujourd’hui ? En as-tu ressenti le besoin ? Est-ce que ces préoccupations te travaillaient depuis longtemps, jusqu’à ce que tu te dises que le moment était venu de partager cette expérience ?

C’est exactement ça. Ça me travaillait un peu, et c’est ce qui m’a permis d’écrire et de raconter ces histoires. Ce qui est intéressant, c’est que même si l’album n’est pas encore sorti, dès que je l’ai terminé, je me suis dit qu’il y avait des critiques et des petits malins parmi mes auditeurs qui allaient interpréter mon disque mieux que je ne pourrais le faire moi-même. En écoutant Jimmy Lee, tu vas peut-être te poser tout un tas de questions auxquelles je n’ai pas pensé, et c’est exactement ce type de projet que je voulais sortir. Tout était dans ma tête, et j’avais besoin de le sortir pour le donner aux gens, qu’ils puissent me dire ce qui se putain de passe.

C’est presque une démarche égoïste : tu veux sortir ton album pour que les gens t’en parlent et te permettent d’y réfléchir différemment.

C’est tout à fait ça. Après avoir réécouté ce que je raconte dans certains morceaux, je savais que ça allait se passer ainsi. Même si je comprends ce que je dis, je sais que quand les morceaux vont me revenir, les gens les auront interprété différemment, et certains les auront compris mieux que moi-même. C’est comme si le monde entier pouvait être mon psy.

Tu as dit que Paris était probablement ton marché le plus important, j’aimerais que tu reviennes sur ces mots. Saurais-tu dire pourquoi ? Pourquoi les Français aiment-ils autant ta musique ?

Parce qu’en tant qu’artiste solo, c’est à Paris que j’ai joué devant le plus de gens.

Plus qu’aux États-Unis ?

Oui !

Pourquoi les Français aiment-ils autant ta musique, même sans parler la langue ?

Peut-être simplement à cause des percussions, de la sophistication, et de tous les rythmes africains que j’utilise. La musique et les gens qui ont été ramenés ici par la colonisation. Ça fait des années qu’ils sont exposés à énormément de musique africaine. Je crois que ce qu’ils entendent, c’est ce mélange de soul, de jazz, et de tout le reste. Ils entendent le swing, les influences hip-hop, les guitares acoustiques, les cordes… L’art est partout ici. Pendant un de mes concerts à Paris, je regardais les gens bouger sur un de mes morceaux, « Moving Down the Line », et ils dansaient comme ma mère ! Elle a une super routine sur ce morceau, et j’ai vu des filles dans la foule faire exactement les mêmes mouvements qu’elle. Je me suis arrêté et je me suis dit : « Merde… C’est spécial. »

« C’est comme si le monde entier pouvait être mon psy. »

Le public en Amérique ne réagit pas comme ça ?

C’est pas pareil quand on ne te regarde pas. Tu joues tes morceaux, et les gens baissent la tête pour danser… Ils n’ont même pas l’air de vraiment s’amuser. Une fois, je jouais ici et  je te jure, j’ai cru qu’on se foutait de moi ! C’était l’une de mes première fois en France – enfin, pas la toute première, parce que j’étais déjà venu très souvent avant de sortir Instant Vintage, mon premier album solo. Le disque était sorti depuis deux semaines, et je jouais le morceau « Sure Hope You Mean It ». C’était un concert promo pour Nova, je crois, et tout le monde dans le public chantait les paroles de « Love That Girl » et de « Sure Hope You Mean It ». Je n’en revenais pas : « Comment ils peuvent connaître aussi bien une chanson qui est sortie il y a tout juste deux semaines ?! Même moi, je suis encore en train de l’apprendre ! » Ils connaissaient toutes les paroles, mot pour mot.

Je regardais ton interview pour le Breakfast Club hier, et le top commentaire te qualifiait d’« artiste le plus sous-coté de ces 30 dernières années ». Qu’est-ce que tu en penses ?

Il a dit que j’étais le plus sous-coté ?

Oui, de ces 30 dernières années.

Il faut bien être le meilleur dans quelques chose ! Je n’ai pas de problème avec ça, j’ai l’habitude de prendre mon temps, que ce soit avec les filles ou dans la mode j’ai toujours commencé un peu plus tard que les autres. Mais la musique c’est différent, c’est quelque chose que j’ai toujours fait, donc j’ai l’impression que ce sont les gens qui s’intéressent à ce que je fais sur le tard. Ils continuent encore à me découvrir. Je préfère que ce soit comme ça, plutôt que de percer d’un seul coup. Le succès, ça s’en va. Il y a tellement d’artistes qui étaient des stars quand j’ai commencé à faire de la musique et que tu ne connais peut-être même pas ! Je préfère m’inscrire dans la durée plutôt que d’exploser d’un seul coup et de ne plus savoir quoi faire après. Je ne pense pas non pus que je suis aussi sous-coté que je l’étais il y a dix ans. Je veux dire, il y a mon nom au générique sur HBO, ce n’est plus la même chose.

Si ça ne te définit pas vraiment, alors quels artistes qualifierais-tu de « sous-cotés » ?

Little Dragon, peut-être ? Je pense qu’on peut dire qu’ils sont sous-cotés. J’adore ce qu’ils font. Ils n’ont pas assez de reconnaissance en Suède, leur pays d’origine. Ils ont plus de succès aux États-Unis que là-bas, à ce qu’ils m’ont dit.

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On parlait de tous ces artistes talentueux avec lesquels tu as collaboré tout au long de ta carrière. Ta première expérience de tournée, c’était avec Prince, c’est bien ça ? On dit que tout le monde a une anecdote avec Prince, et je n’ai pas encore entendu la tienne.

En fait, je jouais avec Sheila Escovedo, Sheila E, et c’est comme ça que je me suis retrouvé à travailler avec Prince. Je jouais à un festival à Copenhague qui s’appelle le Purple Festival, ou quelque chose comme ça. Prince adorait la chanson « Stone Rollin' », c’est un vrai fan de ce morceau. J’étais donc sur scène, le public s’ambiançait, je chante cette chanson et je vois que la foule commence à faire encore plus de bruit. Je pensais juste que j’étais en train d’assurer comme jamais, et en fait il était en train de danser derrière moi.

Et tu n’avais pas remarqué ? 

Je ne l’avais même pas vu. J’ai continué à chanter, c’est tout. Mon choriste l’a vu. Je n’ai même pas la vidéo !

Toujours au sujet de Prince, tu as dit : « Je crois que Prince détestait ce que la musique était en train de devenir, et qu’il ne voulait plus rien avoir à faire avec ce milieu. Je crois qu’il aimait énormément la musique, et qu’il se disait « si c’est ce qu’ils en font, je crois que je ne vais pas le supporter. » Qu’est-ce que tu voulais dire par « si c’est ce qu’ils en font » ?

Je pense que pour lui, les gens n’essayaient pas vraiment. Parce que c’était un véritable étudiant de la musique, il ne plaisantait pas avec ça, c’était un vrai militant. Pourtant, il y avait des artistes qu’il aimait bien, dans le hip-hop par exemple il avait trouvé des personnes avec qui il s’entendait, des personnalités qui lui plaisaient ; mais musicalement, je ne pense pas qu’il respectait ce qu’ils faisaient. Et il ne voulait rien avoir à faire avec ça.

Ça m’amène à ma prochaine question. Il n’y a pas vraiment de méthode exacte pour déterminer ce qui fait qu’un morceau est « bon ». La manière dont on consomme la musique aujourd’hui rend encore plus difficile pour le public de faire la distinction entre la musique « de qualité » est celle qui est simplement facile. Par « facile », je veux dire de la musique catchy qui est fabriquée pour qu’on l’aime, pour qu’elle fonctionne. Les morceaux se retrouvent partagées sur les réseaux sociaux et les plateformes de streaming, et on ne peut pas s’empêcher de les aimer parce qu’ils sont conçus pour ça. En essayant d’être le moins subjectif possible, qu’est ce qui définit la bonne musique ?

À mon avis, c’est le fait de prendre des risques. Prends Lucky Daye, par exemple, un artiste que j’aime bien qui vient de la Nouvelle Orléans. Il est en phase avec la musique d’aujourd’hui, mais il propose quelque chose de différent. Et il a pris des risques ! Pour faire de la bonne musique, prendre des risques, c’est fondamental. S’il n’y a pas de prise de risque, pour moi, c’est du préfabriqué. Ça peut quand même bien sonner, comme tu le disais, c’est de la musique conçue pour qu’on l’aime. Mais si tu prends un Cee-Lo Green ou un Gnarls Barkley, des artistes qui prennent de vrais risques, le résultat est incroyable. Quand ils ont commencé à percer, c’était complètement  différent de tout ce qu’on avait pu entendre jusque là. Ils sortaient du lot. Parmi les disques qui sortent ces temps-ci, il n’y en a pas tant que ça qui se démarquent vraiment du reste, du moins dans ceux qui ont un succès mainstream. Il y a probablement des tas de disques originaux dans la scène indie, qui ne reçoivent pas autant d’attention. Mais j’ai l’impression que les gens n’osent pas prendre le risque de sortir un projet qui sort du lot, ou même que les artistes n’osent pas essayer de créer quelque chose qui leur plaît réellement. Remarque, peut-être qu’ils aiment ce qu’ils font, même s’ils ne cherchent pas à sortir du lot. Peut-être qu’on vit une époque dans laquelle être préfabriqué est devenu cool.

En soirée, à 2h du matin, un morceau catchy peu avoir beaucoup d’effet sur toi. Il peut sembler « bon » mais c’est très fréquent que dans un autre contexte, tu réalises par toi-même que ce n’est pas vraiment de la « bonne musique ». Les nouvelles générations, inondées de tracks à l’ère du streaming, peinent parfois à faire la différence en érigeant ce qui fait plus de bruit que le reste.

Je comprends. C’est pour ça que j’aime la house sud-africaine, ou même juste africaine, comme par exemple Black Coffee ou d’autres mecs de là bas qui sont vraiment dans l’underground. La dernière fois que j’y étais, je me suis retrouvé dans une fête organisée en journée – je ne connaissais pas grand monde, donc j’ai dû demander à un ami de m’emmener faire la fête. Ils jouaient de la très bonne house.

C’est un genre qui s’appelle le gqom, c’est ça ?

Exactement, du gqom. Je trouve que ce sont des gens qui fuient ce qu’on nous force à écouter, et qui créent leur propre univers. La house a toujours marché un peu comme ça. Ce n’est pas la même chose que d’être un selector ou un DJ. Si tu as un public devant toi, il va falloir jouer de la musique qu’ils aiment, qui va les faire bouger et payer des consos. Il peut m’arriver d’écouter ce genre de musique conçue pour plaire. Si je sors boire un verre dans un bar, ça peut me plaire. Mais je n’écouterais pas ça chez moi.

Tu as déclaré que tu voulais que tes disques te survivent. Tu ne penses pas que tu as déjà atteint ce stade ?

Si, j’en suis déjà là. Mais ce n’est que le début. Quand j’ai commencé, ça n’était pas vraiment mon objectif. Il y a une phrase qu’un ami à moi, Tony Draper, répète toujours. C’est le patron de Suave House Records, un label de Houston, tu sais, Eight Ball et MJG ? Il disait toujours : « Il faut que tes disques te survivent. C’est ça, la musique ! Si tes disques ne te survivent pas, c’est qu’ils sont mauvais ! » J’ai trouvé cette phrase vraiment profonde, donc j’ai commencé à la répéter dans mes interviews.

« Si tes disques ne te survivent pas, c’est qu’ils sont mauvais ! »

Mais tu pense tout de même y être arrivé. Est-ce que tu penses que tu as réussi à faire ton « That’s the Way of the World », le classique d’Earth Wind & Fire dont tu parles souvent ?

Je n’en suis pas là ! Peut-être avec « Anniversary » ? J’en ai parlé avec RZA du Wu-Tang Clan, et il m’a dit : « Tu vas être connu pour toujours comme le mec qui a fait ce fameux morceau, ‘Anniversary’, je suis sûr que les gens vont se rappeler de toi pour ça. Et moi, pourquoi les gens vont se souvenir de moi ? J’arrête pas de me poser la question, qu’est-ce qui restera de moi ? Je pense qu’on se souviendra juste que j’ai mis le bordel ! » (rires) [RZA dit : « I’m gonna be known for just bringing a ruckus », référence au morceau « Bring da Ruckus » du Wu-Tang, dont le titre signifie littéralement « mettre le bordel »]. Donc oui, j’ai fait ce morceau et j’en suis fier, mais l’air de « That’s the Way of the World », quand il démarre… Et « That’s the Way of the World », quel titre incroyable pour un morceau !

« Be Here » est aussi un morceau de ce calibre. Peux-tu me citer trois morceaux qui survivront à leurs auteurs ?

Je dirais « Doves Cry » de Prince. [Il hésite] Il y a eu tellement de reprises, je suis obligé de citer Donnie Hathaway, « Take it Away From Me, Someday We’ll All Be Free ». Et pour la troisième, je dirais… On pourrait y passer la journée ! Je dirais « Bennie and the Jets » d’Elton John.

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Kendrick Lamar est invité sur ton album, que penses tu de lui en tant qu’artiste ?

C’est un des meilleurs. J’aime bien Kendrick parce que je peux entendre son empreinte carbone qui transpire de sa musique. C’est ce que je cherche quand j’écoute un morceau, je veux savoir d’où tu viens, où tu as grandi et où tu vas.

Est-ce que tu penses que Kendrick et toi, vous avez la même vision ?

Je crois, oui.

Kendrick parle beaucoup de ce qu’il a ressenti en étant témoin de la violence de Compton, et de ce qu’elle implique. C’est la même chose pour toi, qui as grandi à East Oakland et as dû endurer le décès de plusieurs de tes proches. Votre vision commune est-elle liée à vos parcours similaires ?

Ça s’entend dans sa musique, il est très fort pour raconter les histoires, il le fait avec une puissance qui te captive immédiatement. Il écoute aussi de la très bonne musique, il invite de très grands musiciens, comme par exemple Kamasi Washington ou Thundercat, et aussi des producteurs et beatmakers très talentueux. Il sait choisir ses instrus, et c’est quelque chose de très important.

Il apparaît sur Rearview, le dernier morceau de l’album. Est-ce que c’était un choix symbolique de collaborer avec lui sur l’ultime morceau ? Je n’irai pas jusqu’à dire que tu lui passes le flambeau mais il y a de ça, c’est presque comme une validation.

Il n’a pas besoin de moi pour être adoubé.

Bien sûr. Mais d’une certaine façon, c’est aussi important pour lui d’être le seul rappeur à apparaître sur un album de Raphael Saadiq, un phénomène qui ne se produit que tous les huit ans.

J’ai travaillé sur son projet, DAMN. On devait travailler ensemble, il est venu au studio et on a passé du temps ensemble. Il s’est amusé, je lui jouais des instrus et il essayait différentes ambiances. J’ai ressorti un de ces enregistrements il y a quelques mois. J’écoutais « Brooklyn Zoo » du Wu-Tang en venant au studio, j’ai bondi hors de ma voiture, je me suis mis à l’orgue et j’ai joué une mélodie. Puis j’ai posé la batterie, puis la basse, puis la guitare. J’ai ressorti un des morceaux sur lesquels j’avais travaillé avec Kendrick, j’ai extrait son refrain et je l’ai ajouté à ce morceau. Deux de mes amis, Charlie Bereal et Jairus, ont rajouté des pistes de guitare à ce que j’avais déjà joué, et puis je me suis mis à chanter comme David Bowie. C’est donc un mélange de toutes ces influences différentes, auquel j’ai ajouté Kendrick. C’est l’un de mes seuls invités à venir du hip-hop. Il y a aussi Ernest [Turner], un pianiste de jazz et Rob Bacon, qui a posé un solo de guitare sur « Something Keeps Calling ».

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