Dans l’ombre du rap français, l’inspirant Sals'a revient sur ses pas

Dans l’ombre du rap français, l’inspirant Sals’a revient sur ses pas

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Rien ne prédisposait Sals’a (de son vrai nom Alassane) à être une personnalité importante dans le monde du rap français. C’est à la force de son caractère et de fortuites rencontres qu’il a réussi à se frayer un chemin dans cette jungle musicale, lui l’enfant du Havre. Rencontre avec un homme qui a su se créer ses chances.

Ceux qui le pratiquent ou ont croisé son chemin le savent, Alassane Konaté n’a pas la langue dans sa poche. Le quadragénaire qui parait dix ans de moins parle avec assurance et une cadence impressionnante. Maniant les mots aux gestes, il peint devant les yeux de son interlocuteur une fresque presque aussi vivante que les récits qu’il se remémore.

L’homme a beau vivre constamment dans le mouvement, il prend quand même le temps de s’asseoir dans nos bureaux pour une réminiscence qui l’emmènera tour à tour dans son quartier de la ville portuaire normande, à New York, dans le sud de la France ou encore à Pigalle. Le tout sans perdre de vue son objectif avoué depuis le début : devenir la meilleure version de lui-même. Son téléphone vibrant toutes les deux minutes, il se décide à le confier à son assistant non sans un dernier regard vers l’appareil. Celui qui se catégorise comme un meneur d’hommes nous narre son histoire et à travers elle, celle de Din Records, des siens et de toute une génération d’entrepreneurs.

Photos : @samirlebabtou
Retranscription : Fabrice Vergez

Avant d’aborder le parcours de Salsa l’entrepreneur-meneur d’homme, j’aimerais qu’on revienne d’abord sur Alassane et son enfance.

Prénom : Alassane, nom de famille : Konaté. Aîné des garçons d’une famille de sept enfants, quatre filles et trois garçons. Mes parents sont originaires du Sénégal et moi je suis né au Havre. Qu’est-ce que je pourrais dire de plus ? Cursus scolaire banal… [Il réfléchit.] Non, pas si banal que ça, parce que j’avais redoublé mon CM1. Et je me rappelle que pour nous et nos parents, c’était une dinguerie de redoubler. D’autant que j’étais l’aîné, on m’avait éduqué pour montrer le chemin. Alors le fait d’avoir redoublé… Il y avait une telle déception de mon père que je voulais vraiment qu’il me crie dessus, qu’il m’engueule ou qu’il me frappe, mais il ne m’a rien dit du tout. Et ça, c’était pire !

Qu’est-ce qui se passe, culturellement parlant à cette époque ?

C’est la période où je découvre le Prince de Bel Air puis le Cosby Show. Donc les Noirs commencent à avoir la cote. On grandit, les hormones travaillent et on se détourne un petit peu de l’école. Puis vient le rap et l’identification avec les États-Unis. Les Noirs qu’on voit sont des renois stylés et c’était très important pour nous, on s’identifiait de ouf à eux – plus qu’à l’Afrique même. Tu vois quand Booba rappait : « Je me rappelle quand les négros n’étaient pas à la mode » [dans le morceau « Je me souviens », ndlr] ? Cette phrase-là, elle était tellement vraie !

« Je me rappelle qu’en cours d’histoire, quand ça parlait d’esclavage, on était gênés de ouf ! Les gens pensaient que chez nous c’était comme ça. »

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C’était important ce phénomène d’identification à ceux qui cristallisaient une culture et ses codes, avec des références différentes ? Une fois que t’as éteint la télé, que t’as éteint le poste radio, Alassane l’adolescent, il lui reste quoi ?

La réalité. Le béton ! Après tu dis que c’était différent, mais pas tant que ça. Quand on voyait NWA, on s’identifiait de ouf – quand bien même la violence qu’on vivait n’était pas aussi exacerbée vu qu’on était encore jeunes et que toute la grosse délinquance n’était pas encore arrivée. Ils nous ressemblaient plus que ce qu’on voyait dans les bouquins. Je me rappelle qu’en cours d’histoire, quand ça parlait de l’esclavage, on était gênés de ouf ! Les gens pensaient que chez nous c’était comme ça, en fait. Quand il y avait des dons pour l’Ethiopie, ils pensaient que chez nous c’était l’Ethiopie !

Tu écoutais qui comme artiste à cette époque ?

Celui qui m’a fait kiffer le son, c’est MC Solaar. Mon père, aujourd’hui, il m’appelle encore MC Solaar. C’était un bon compromis : j’avais dit à mon père que je faisais du rap mais je ne pouvais pas lui montrer Joey Starr, c’était trop cru. Alors je montrais Solaar, ça passait mieux. Mon père aimait bien le son « Bouge de là ». Jusqu’au jour où il y a un pote qui me montre Ministère A.M.E.R. À l’époque, j’étais parti à Nice pour faire de la plonge pendant les vacances scolaires, j’avais 17 ans. Au début, c’était trop pour moi. C’était plus du bruit que de la musique à mes yeux. Pendant tout l’été, je me mange quand même le groupe avec des morceaux comme « Je cours plus vite que les balles », « Brigitte femme de flic »… Je me rend alors compte qu’il y a de la mélodie même dans le hardcore, et c’est là que j’accroche. Ca a été une claque !

Malgré ça, je ne pouvais pas trop être dans la revendication hardcore, parce que j’avais papa-maman à la maison. Même si j’habitais au quartier, mon père s’est toujours saigné pour nous pour qu’on ait les meilleures sapes. Il fonctionnait à la carotte et au bâton. Lorsqu’il considérait que ça allait bien, il nous mettait bien ; lorsque ça n’allait pas… Tu connais, à l’africaine. Mais toujours avec une bienveillance, avec amour, même quand il nous chicotait. Et moi, je ne pouvais pas trop revendiquer la rue, la galère, parce que je voyais mes potes qui étaient beaucoup plus en galère que moi. Même si on vivait dans les mêmes endroits, certains n’avaient pas de daron, c’était plus compliqué. Ils devaient voler pour avoir des paires de Nike. Moi je n’avais pas besoin de voler, j’avais juste à bien travailler à l’école. Mon père travaillait à l’usine Renault, de nuit. Il s’est privé pour tout miser sur ses enfants.

« Lorsque j’avais des interlocuteurs qui me disaient que c’était impossible, je pouvais me battre contre eux. »

Sals’a

À aucun moment tu t’es dit que pour vivre pleinement le truc il fallait que tu t’installes à Paris ou sa banlieue ?

Non. Pourquoi faire ? Quand je voyais mes cousins de Paris, ils n’étaient pas nécessairement mieux que moi, c’était la même galère. Je n’ai pas eu ce déclic-là, même si je me suis quand même rendu compte qu’il y avait des vraies infrastructures. Mais pour moi, je vivais déjà le truc. Pendant tout mon BEP, j’avais des notes incroyables. Et à côté de ça, je faisais du rap. C’était les années 95-96-97 : Expression Direkt, Rimeurs à Gages, Lunatic, L432…

Nous, on faisait du mimétisme. On écoutait ce que faisait Paris et on faisait la même chose. Que ce soit La Cliqua quand elle est arrivée avec Conçu pour durer ou Les Sages Poètes de la Rue. Je t’ai parlé aussi de la compil L432 où t’avais Lunatic et Time Bomb ! On n’avait pas du tout le côté : « Ouais, on veut développer un réseau hip-hop au Havre. » La vérité c’est que la Normandie, c’était pété ! C’était quoi ? Les vaches ? À côté, Paris c’était comme New York ! Nous on venait à Paris, on allait à Ticaret, on voyait les vinyles, on voyait des mecs qui rappaient, etc. On s’imprégnait de tout ça. On ne voulait surtout pas avoir une identité havraise. Au départ, non, surtout pas. On mimait ce qui se passait à Paris.

Et puis un jour, tu décides d’arrêter de rapper.

La transition s’est faite beaucoup plus lentement que ce que tu dis, mais je me suis vite rendu compte que j’étais plus un meneur d’hommes qu’un artiste. J’avais cette sensibilité artistique mais j’arrivais beaucoup plus à galvaniser quelqu’un en lui parlant qu’en rappant. Autour de moi, il y avait des gens comme Brav, comme Tiers Monde, comme Médine, comme Proof, qui étaient beaucoup plus talentueux que moi. Mon talent, c’était de les révéler, eux. En plus, j’étais un peu « l’ancien » : ils me respectaient parce que j’étais plus grand. Vu mon âge et parce que j’ai été éduqué en tant que l’aîné de la famille, j’avais le sens des responsabilités, et le sens des risques aussi. Par exemple, lorsque j’avais des interlocuteurs qui me disaient que c’était impossible, je pouvais me battre contre eux. Tu vois comment je suis là ? Dis-toi que j’ai 42 ans, alors imagine quand j’en avais 20… J’étais insupportable !

De façon schématique, on passe d’une lutte extériorisée avec Ness & Cité ton ancien groupe, à un combat plus interne avec le collectif La Boussole. Le bien et le mal avec vous au milieu, ou les prémices du label Din Records.

C’est une période où le Dîn arrive chez nous au Havre et plus généralement en France. On est dans un truc où on est, pour la plupart, de confession musulmane. Au même moment chez les américains il se passe la même chose avec la Nation of Islam, etc. On commence à revendiquer le Dîn qui n’était pas du tout mal vu avant, au contraire : c’était un cadre dans un cadre. Mes parents ont toujours été religieux, nous priions à la maison, nous faisions le Ramadan et les autres fêtes. Avec du recul, on a pris l’habitude de se dire qu’entre le bien et le mal, il y a Dîn. Et c’est ça qui va faire en sorte qu’on va réussir à ne pas tomber dans le mal. Ce concept nous a énormément structuré. C’est pour ça qu’on a décidé de s’appeler Din Records.

Donc effectivement, le nom La Boussole venait du fait qu’on priait cinq fois par jours en direction de La Mecque. S’appeler Din Records c’est avant tout se positionner comme garde-fou puisque la musique peut être un espace de débauche. Se cadrer ainsi nous a permis de ne pas tomber dans le piège tout en apprenant et en s’organisant autrement. On voulait simplement vivre de notre musique mais on s’est vite rendu compte que venant de province, on n’était pas pris au sérieux, les titres qu’on envoyait allaient dans les maisons de quartier mais pas dans les maisons de disque. On n’était ni de Paris ni de sa banlieue, et personne ne parlait de la province à cette époque. Il n’y avait pas encore internet, rien. Alors pourquoi les labels miseraient sur un groupe de province ? Nous on y croyait quand même alors on a décidé de se prendre en main. Avec le label Din Records on a été très matures au niveau de l’organisation. On ne savait pas, on ne connaissait pas mais on allait de l’avant. On était dans une démarche de professionnalisation pour avoir l’impression de faire parti du truc. Être professionnel, c’est juste être un passionné qui s’y croit de ouf et qui se prend au sérieux, toutes proportions gardées.

« Contrairement à beaucoup d’équipes, moi lorsque je sais où je veux aller, je sais trancher. Je ne laisse pas quelque chose pourrir. »

Sals’a

De là à faire de Din Records un label important, c’est impressionnant à quel point la vision d’un homme peut déplacer des montagnes. Tu as réussi à mettre ça en place tout seul ?

Je vais dire « on », parce qu’il y a eu des hommes clés. Si tu parles d’Alassane Konaté, j’ai une compétence et je m’en vante parce que c’est vrai : c’est ma capacité à m’entourer. Je n’ai pas de compétences techniques précises, mais je sais très bien m’entourer et je sais valoriser les gens qui sont autour de moi. C’est ça qui fait que je suis encore là aujourd’hui.

Tu te considères comme un leader ?

Exactement ! Le leadership je l’ai, j’ai été élevé comme ça. Dire que je ne suis pas un leader, ça serait un mensonge. Je suis un leader naturel. À l’époque, je faisais parti du groupe KORUSS. Aux répétitions, il y avait des mecs plus âgés que moi, mes grands quoi. Mais s’ils ne venaient pas en répèt’, je les virais ! Barrez-vous de là ! Alors qu’aucun de nous n’avait décidé que j’étais le chef. J’ouvrais ma grande gueule et c’était naturel.

Pour en revenir au groupe, je ne m’y retrouvais plus, c’était devenu trop cheap et ça avançait pas. En bref : on n’était pas sur la même longueur d’onde. Contrairement à beaucoup d’équipes, moi lorsque je sais où je veux aller, je sais trancher. Je ne laisse pas quelque chose pourrir. Je voyais beaucoup de groupes qui étaient peut-être beaucoup plus talentueux que nous, mais qui n’avaient pas de leader, donc ça a crée des scissions.

Ça se traduit comment dans les actes, être un leader ?

L’une des premières choses qui a été importante, et où je me suis rendu compte que je prenais un risque,  c’est avec cette histoire de sampler. Proof faisait des prods mais il n’en avait pas, il avait juste une boîte à rythmes comme unique matos. On entendait des samplers partout, les Parisiens dédicaçaient le S-1000 [le Akai S-1000, sorti en 1988, était l’un des premiers samplers 16 bits à arriver sur le marché, ndlr]. On ne savait même pas ce que c’était, mais il nous en fallait un. On n’avait pas de thunes, on avait 16 ou 17 ans, on n’était pas sur le rain-té, on n’avait rien. À la même période, j’obtiens mon bac, donc je suis au max vis-à-vis de mon père, il est fier de moi. Il me disait : « Si tu veux continuer la musique, il faut avoir le bac. » Je l’ai eu. À partir de là, je vais m’inscrire à la fac et je tombe sur un fascicule de mutuelle pour étudiants qui dit qu’en s’inscrivant à la Société Générale, tu peux faire un prêt différé jusqu’à 15 000 francs. Je commence à me renseigner et on me dit qu’il faut un garant, donc il faut que je demande à mon père qui ne comprend rien à ce genre de charabia ! Donc je vais le voir en lui expliquant la situation, et il me répond « Oui » en me disant qu’il a confiance en moi. De notre côté, on avait plein de baskets, plein de disques. J’avais un téléphone Ericsson à clapet que j’ai revendu pour 1200 Francs. Proof, il avait plein de disques de rap FR et US et il revend tout ! Il avait des sapes FUBU, Pelle Pelle, il revend tout ! On arrive à se faire 20 000 Francs. Et avec ça, direction Paris !

Ce jour-là, IAM était à Caen, ils faisaient le concert de L’école du micro d’argent. Nous, on a dit : « Non, on va à Paris, chez Star’s Music, vers Pigalle, on achète un sampler, un expander, plus un Atari, et on met tout ça dans la chambre de Proof. » À ce moment-là, on sait que quelque chose se passe. Mon entourage me disait : « Alassane, t’es fou d’avoir fait ça ! » Mais j’étais tellement déterminé. Au bout de trois ans, j’ai fait un chèque de 15 000 francs pour régler le truc, en deux secondes. Et c’est vraiment là que ça a commencé, je me suis dit que si je n’avais pas impulsé ça, personne ne l’aurait fait.

Flash forward : Din Records devient un label incontournable, et l’un de ses artistes, Médine cristallise l’esprit du label. Le climat social étant ce qu’il est, il devient rapidement le bouc émissaire d’une frange de la population. À ce propos, j’aimerais qu’on se concentre un peu sur un fait qui a défrayé la chronique pendant un petit moment, je parle de la période qui succède aux attentats du 13 novembre 2017.

C’est bien que tu me poses cette question-là, par rapport au Bataclan. Il s’avère que ce titre, « Bataclan », c’est moi qui l’ai soufflé à Médine. Lorsque je rappais, dans les années 99 avec le collectif La Boussole, on faisait un posse cut dans lequel je faisais le refrain. Je rappais : « Mon but, c’est le Bataclan/Pas de voir des clans se battre et des cons se botter le cul pour des sales histoires qui valent pas le coup ». Lorsqu’on a entendu ce qui s’était passé, on a dit à Médine que c’était le moment de faire notre déclaration d’amour au Bataclan. En plus, on savait très bien que c’était faire un pied de nez. On lui a dit : « Écris une chanson où tu fais la déclaration d’amour qu’on a faite il y a vingt ans et écris-le comme tu sais écrire, comme t’écrirais un ‘Lecture Aléatoire’. » Médine, ça le touche de ouf. Et il l’écrit. Quand tu écoutes le titre, c’est des frissons. Et tout ce qu’il dit, c’est vrai. Le titre sort au mois de février, on fait un beau clip avec un concept et on arrive à tourner au Bataclan. On a demandé, le Bataclan a écouté le titre et lu les textes, et ils acceptent. Mieux, ils kiffent de ouf et ne voient aucun problème. Dans le clip, on annonce la date du Bataclan qu’on va faire au mois de septembre. Première date complète, on décide d’en faire une deuxième, qui est également complète. Juste avant la polémique, on décide de faire une réunion avec l’équipe de Yuma [Tourneur de Médine, ndlr] et on se dit : « Ça serait bien qu’on fasse un troisième Bataclan. On va le péter, on va réussir à le faire ! » Et trois jours après, la polémique arrive. Avec un gars de mon équipe, on dit à Médine : « Il ne faut surtout pas que tu répondes. C’est l’émotion, c’est le Bataclan, il y a les familles, donc ta réponse va être inaudible. Ne cherche pas à te défendre, à expliquer. Laisse passer, ton message est clair. »

Le Rassemblement National, aujourd’hui, il a du power ! La polémique a commencé sur Twitter, et ça n’arrête pas, ça prend de l’ampleur. Côté Médine, silence radio. Il fait juste un communiqué de presse. On se dit que ce n’est qu’une polémique, que ça va passer. Il va y avoir la Coupe du Monde, les gens vont passer à autre chose. Effectivement, l’été arrive et en plus on gagne donc tout se passe bien. À la rentrée, re-pression. Mais ce sont toujours des extrémistes qui manipulent certaines familles de victimes. Les associations des victimes étaient d’accord, c’est juste une famille qui fout la merde et qu’on entend énormément. On se dit que notre public va arriver en mode guerre, le RN commence à fomenter des cars pour aller manifester… Mauvais mood ! On ne fait pas des concerts pour que les gens aillent s’embrouiller, même si c’est symbolique — parce qu’il y a une symbolique derrière : la liberté d’expression. Médine, aujourd’hui est là pour fédérer. En plus, il y a l’émotion, il y a eu des morts et là des gens se font manipuler. C’est l’incompréhension totale, il y a même des familles qui sont avec Médine, mais qui ne savent plus quoi faire, parce qu’on leur parle de leurs enfants qui sont morts là bas. Trop hardcore.

« Nous, ce qu’on ne veut surtout pas, c’est se faire annuler le concert. On préfère annuler nous-mêmes, et aller au Zénith. »

Sals’a

À quel moment vous décidez de prendre de la hauteur et de ne pas avoir une « victoire à la Pyrrhus » ?

Dans l’équipe du Bataclan, les personnes en charge de l’organisation polémiquent entre elles : certains ne veulent surtout pas que Médine annule, d’autres disent que ce serait mieux. Nous, ce qu’on ne veut surtout pas, c’est se faire annuler le concert. On préfère annuler nous-mêmes, et aller au Zénith. Là, heureusement que l’équipe de Yuma nous suit et nous connait. On est touchés quand mêmes… On se dit que c’est une réelle injustice, que Médine ne puisse pas jouer au Bataclan. S’il y en a un qui doit jouer là-bas, c’est bien lui. Deux ans avant, son nom est sur une liste de gens à abattre publiée par Daesh. Et là, on vient faire croire aux gens que c’est un terroriste ! On sort les choses de leur contexte : il avait sorti un album qui s’appelait Jihad, le plus grand combat est contre soi-même il y a de ça dix ans, mais il n’aurait jamais sorti ça dans le contexte actuel. Quand il l’a fait, c’était pour un public averti et ceux qui l’écoutent savent pourquoi il le fait. On était en avance sur les questions sociales et raciales qui se posent aujourd’hui ! Médine a sorti un album qui s’appelait 11 septembre, il prévenait de tout ça et il disait de faire attention à ce qui se passe actuellement.

Faire ces projets-là, c’était de la prévention, on faisait du déminage. Médine a été beaucoup touché – et Médine, c’est un groupe ; il y a Proof, moi et d’autres personnes aussi, comme Julien Thollard ou Florian Lecerf. On est la psychologie du truc, il faut qu’on prenne du recul. On se sent personnellement attaqués. On se dit : « Vous êtes des oufs, vous ! Vous tuez le démineur en le prenant pour un poseur de bombes ». Médine prend du recul, et nous avec lui. On se dit que ça risque de faire jurisprudence dans dix ou quinze ans, lorsqu’on va se rappeler qu’un artiste comme Médine s’est fait refuser le Bataclan alors qu’il faisait une chanson d’amour pour cette salle, juste parce que c’était un barbu. Il le dit : « Ce que je suis est tellement fort qu’on en oublie ce que je dis ».

L’artiste fait le trait d’union entre la société et le mal qui la parcourt et fonctionne comme un caisson de résonance. À chaque période, son bouc émissaire et les mêmes schémas pour cibler puis discréditer. Ce sont de faux problèmes qu’on colle sur des faits culturels et sociaux puis qu’on érige comme une vérité. Maintenant que la loi a disposé que ces personnes sont dans leur droit, ils invoquent la tradition française. Je me surprends à réécouter des artistes comme NAP, ou même Booba, qui disaient des trucs hyper réels et actuels. Si on musèle les artistes, qu’advient-il de la liberté d’expression et même de la liberté tout court ?

Mais surtout : Médine fait la sale besogne ! Et tu veux buter ce mec-là ? C’est ce qui fait l’ADN artistique de Médine, dans sa musicalité, dans ses choix. Il le dit : « Je me suis suicidé cinquante fois ». C’est ça qui définit Médine aujourd’hui, et c’est ce qui fait son influence sur le moyen et le long terme.  Il y a un titre de lui, « 17 octobre 1961 », qui est rentré dans les manuels scolaires. Ça, ça vaut des disques d’or ! Et en plus, le marché de la musique revient. On a de l’expérience, de la maturité, du recul. Quand tu passes par tout ça, tu prends du recul sur les choses. Le meilleur reste à venir, et pourquoi ? Parce qu’on vient du Havre. Tu réécoutes l’album Jihad aujourd’hui, tu comprends qu’il était dans l’avant-garde. Il fallait qu’on choque avec l’image ! On vient du Havre, on vient de province, on va pas nous calculer. Médine avait cette image là, elle a certes choqué. Mais, lorsque tu veux aller plus loin, ça ne choque que les autres. Toi, dans ton quotidien, tu vois toujours ça. Si tu prenais chaque barbu que tu vois pour un terroriste, on serait dans la merde ! Aujourd’hui, Médine a un rôle indispensable au-delà de sa musique, dans la personne qu’il incarne. Il fait chier tout le monde ! Il fait chier les extrêmes. Pourquoi ? Parce qu’il a une remise en question. Il veut être sincère avec lui-même. Ce n’est pas un produit, Médine. Il prend réellement des risques, sur plein de choses. Il va faire tout ce qui te fait chier. T’aimes pas ça ? Il va le faire !

Je ne sais pas si t’es au courant, mais t’es un des mecs qui revient souvent quand je parle aux gens du milieu de la musique. Comme Keyser Söze, on parle de toi, mais on ne te voit pas. À chaque fois, on me parle de Sals’a. C’est une posture pour mieux mettre la lumière sur tes artistes ou ça te permet aussi de mieux observer les choses, de mieux calculer tes prochains moves ?

Tu ne peux pas observer lorsque tu parles. Quand vous êtes trois, tu vas toujours avoir un poto qui vient et qui parle beaucoup et un autre qui va observer puis te faire des retours sur ce qui s’est dit. Après, l’ombre… Tu sais, moi j’aime la lumière ! Avant la musique, j’étais danseur alors dire que je n’aime pas la lumière, ça serait mentir. Ton interview, c’est super flatteur pour moi, je suis super content. Mais pas trop de lumière quand même. La lumière, c’est ce que tu vas faire. Aujourd’hui, on est dans un autre système, j’ai 42 ans, donc j’ai passé l’âge du mec de 35 ans qui dit « Non mais Instagram et les réseaux sociaux, c’est important ». J’ai dépassé ça. Je suis à un âge où je cherche à comprendre et j’accepte les choses. Je ne veux pas être réac. Je le dis tout le temps, c’est une de mes phases : j’ai l’âge de chercher à comprendre et non pas d’aimer ou pas. Je n’ai plus vingt ans. Et souvent, le problème qu’il y a, ce sont ceux qui font du jeunisme, qui croient qu’ils ont vingt ans et qui commencent à critiquer le rap d’aujourd’hui. Mec, t’es vieux, tu vas mourir, et c’est pour ça que t’es énervé ! Tu commences à jouer le rôle de tous ceux qui nous ont cassé les couilles, qui disaient que le rap, ça ne devrait pas exister, ça ne devrait même pas être à la SACEM. T’es en train de faire la même chose ! Donc tu peux avoir ton point de vue, mais tu n’es plus dans le coup. Et moi, je suis plus dans la démarche de chercher à comprendre, d’aller voir quelqu’un en lui disant : « Je ne suis pas dans le coup, fais moi comprendre. »

C’est un vrai travail sur soi-meme, mine de rien. Peu de gens sont capables de réfléchir comme ça.

Il y a eu beaucoup de remises en question, je n’ai pas toujours eu cet état d’esprit. Quand j’étais plus jeune, j’étais beaucoup plus offensif. J’ai un garçon de quinze ans, une fille de douze ans, j’ai traversé des étapes pour pouvoir aujourd’hui te parler comme ça. Le pouvoir, c’est de diffuser l’information. Tu retiens beaucoup plus une personne qui t’as dit quelque chose qui a changé ta vie. Inspirer, c’est ce que je cherche. Plus même que de payer. Notre discussion qu’on a eue là, quand tu vas rentrer chez toi, c’est comme si je t’avais donné cent euros d’information. Ça va générer beaucoup plus que de l’argent, ça va générer un état d’esprit. Je cherche à inspirer et à être inspiré. Tu me parles de Kenzy : moi, je suis fan de Kenzy ! L’autre jour, je suis allé le voir et je l’ai regardé avec les yeux d’un gosse. C’est trop important ce qu’il a suscité en moi, la symbolique qu’il a donné. La transmission, révéler les gens ! Quand tu révèles les gens, ils te seront reconnaissants tout le temps. Et puis au final, ce n’est même pas une question de chercher la reconnaissance.

Je ne sors pas d’une haute école, pas du tout. J’ai fait l’école de la vie. Tu vois quelqu’un faire quelque chose, tu lui dis : « Je te conseille de faire ça. ». Aujourd’hui on fait payer aux jeunes esprits le partage d’expérience. Mais non ! Donne lui ça ! Laisse le s’envoler, ça va être le meilleur des trucs. Celui qui a le pouvoir, c’est celui qui diffuse. Et si jamais il n’est pas reconnaissant, il le sera envers quelqu’un d’autre. Réellement, pour moi, l’un des maux qu’on a aujourd’hui, c’est le manque de considération. Lorsque tu vas voir quelqu’un et que tu lui dis : « Tu sais que ça tue ce que tu fais ? Et tu sais qu’avec ça, tu peux faire d’autres choses ? » Moi, ça a changé ma vie ! Après, peut-être qu’on dira que je suis un bisounours ou quoi. Mais je ne pense pas être un bisounours, je suis pragmatique.

« Fais du bon son, envoie du love, c’est la meilleure géopolitique du monde. Pousse les gens et tu vas voir. Fais des gros morceaux, remets toi en question. »

Sals’a

Il y a une sorte de Game of Thrones dans le rap français en ce moment. Les gens ne se rendent pas forcément compte des alliances de certains artistes, des pics et des pactes de non-agression. C’est hyper politique en fait et j’ai l’impression que vous, vous êtes un peu la Suisse.

Non, pas la Suisse ! Les gens voudraient qu’on soit la Suisse mais attention : on ne va pas se laisser faire. On est la Suisse, mais on n’est pas gentils. À un moment, pourquoi tu veux qu’on rentre dans des bagarres alors qu’on a toujours prôné la même chose ? Celui qui veut qu’on prenne ses patins pour quoi que ce soit, on lui dit : « Mais t’es un ouf ou quoi ? » On est arrivés à pied du Havre, tout seuls ! Il n’y a personne qui nous a monté, et les gens ne comptaient pas sur nous. Donc aujourd’hui, pourquoi tu veux qu’on rentre dans des jeux politiques qui nous arrangent même pas ? En plus, ça, c’est toujours une vision à court terme. Fais du bon son, envoie du love, c’est la meilleure géopolitique du monde. Pousse les gens et tu vas voir. Fais des gros morceaux, remets toi en question. Et puis impulse, et tu vas voir. Pour nous, c’est la meilleure géopolitique.

Après, il y a des affinités ici et là, c’est vrai. On ne va pas dire qu’on aime tout le monde. Mais nous on fait du rap, on n’est pas là pour chercher la merde, c’est que du rap. Il y a beaucoup de gens qui sont venus nous clasher, des artistes ou autre. À un moment, Médine voulait répondre, nous on lui demandait si ça valait le coup. Et finalement, ça s’est tassé tout seul, la personne est revenue et nous a dit : « Finalement, j’aurais pas dû. » Pourquoi ? Parce qu’à un moment, il ne faut pas être con. Aujourd’hui il a 35 ans, plus 24. Il a grandi aussi, les gens ne comprennent pas qu’il a commencé à 15 ou 17 ans. Aujourd’hui, il en a 35, il a des enfants, avec sa posture, avec tout ce qu’il a vécu, les polémiques… Parce quand t’es attaqué de partout, tu te remets en question, tu te dis : « C’est vrai que je dois bien faire chier les gens, quand même. » Médine, c’est un artiste sulfureux, comme Booba. Ce sont des artistes qui font chier, des Despo Rutti.

Tu disais tout à l’heure que certains artistes sont aigris et vivent dans le passé. Mais chez vous, il y a vraiment une question de développement et d’évolution. Comment vous voyez votre label ? Comment vous voyez l’évolution de Din Records, artistiquement ? Est-ce que vous prospectez pour trouver des profils qui vous intéressent ?

L’évolution, on la prépare depuis très longtemps. Moi, j’habite à Paris la semaine et le week-end, je rentre chez moi au Havre. Là, un studio a ouvert à Bastille ; il s’appelle Studio Grand Paris. Là le marché est clairement en faveur de l’urbain, donc on en profite pour récolter. On a de l’expertise, on a de l’authenticité et on a de l’adaptabilité – on sait se remettre en question et on sait nager dans le contexte où on vit. Le plus important, c’est de durer le plus longtemps possible en restant passionnés.

Din Records, c’est un label historique. Dans le B2B, chez le public, les gens connaissent le nom : groupe carré, qui vient du Havre et qui est sérieux. Aujourd’hui, il y a des artistes phares. Il y a Médine. Il y a Proof, le beatmaker et l’architecte sonore, c’est l’artiste le plus important même, il a presque tout fait, c’est lui qui a réalisé les albums. Il y a Tiers Monde et Brav. Mais aujourd’hui, un nouveau label est en train de se créer. Je cherche à développer de nouveaux artistes, avec de nouveaux horizons, avec une éthique très différente de l’éthique Din Records. Même nous, on a évolué sur beaucoup de choses entre l’éthique Din Records d’il y a quinze ans et aujourd’hui. Din Records va rester officieusement, mais officiellement je ne communique plus sous ce nom là, c’est les gens qui m’appellent comme ça. Ça fait partie de mon histoire, c’est important pour moi.

Comment te projettes-tu ?

Aujourd’hui, je me projette à court et moyen terme, avec le studio d’enregistrement pour pouvoir développer de nouveaux artistes et pour créer un nouveau label. Mais j’attends avant de le créer, parce que pour avoir un nouveau label, il faut les nouveaux artistes qui vont avec. Ça ne sert à rien d’annoncer un nouveau nom si après tu continues à chercher de nouveaux artistes. Donc là, clairement, depuis deux ou trois ans, on prépare la venue à Paris. Au niveau de nos compétences, de notre remise en question, moi je m’entoure de gens très jeunes. Pourquoi ? Parce que je cherche à comprendre. Ce que je dis aux gens qui sont avec moi, que ce soit Chavez ou Fabien par exemple, c’est que si tu ne m’apprends pas 75% de choses quand tu parles avec moi, tu ne me sers à rien ! Il faut que tu m’apprennes beaucoup plus de choses que ce que moi je t’apprends. Et ça marche très bien.

Ma façon de leader, c’est « fais ce que t’as à faire ». Je suis le plus feignant du monde, je ne suis pas flic. J’exhorte les gens à avoir beaucoup d’autonomie et c’est pour ça qu’après, ils sont super formés, parce qu’il y a tellement de choses à faire qu’ils ont 10000 casquettes. Et après, ils deviennent des Rémy Corduant [Tour manager de Din Records, ndlr], qui a travaillé pendant dix ans avec moi sur les tournées et qui est aujourd’hui numéro 2 de Yuma. Ou Julien Thollard, qui a commencé avec moi quand je sortais de l’école qui ne connaissait rien du tout à la musique à part la passion et qui aujourd’hui fait des choses énormes aux éditions chez Universal. Ou Florian Lecerf qui est venu chez moi pendant 2-3 ans et qui aujourd’hui à une boîte de management, 135 Media, et qui fait des choses incroyables, notamment chez Booska-P, mais aussi dans le développement des artistes. Des exemples comme ça, je peux t’en donner plein ! Je sais que je suis un révélateur de talents ; aujourd’hui, ce que je veux, c’est récolter le fruit des années où j’ai planté des choses. Tout ce que j’ai semé, tout l’amour, la bienveillance, les compétences, les remises en question, le temps… Aujourd’hui, je vais les récolter.

Par exemple, on signe de nouveaux artistes et on essaie de les développer. Pourquoi on arrive sur Paris ? Parce que j’avais tendance à signer uniquement des gens de chez moi, et aujourd’hui je veux amener les choses beaucoup de manière plus large. Et surtout, Proof est un homme-clé aujourd’hui. Les gens le connaissent peu ou pas ; on parle beaucoup de moi, on parle de Proof à travers le beatmaking, mais c’est lui qui réalise les albums. En l’espace d’un mois, il te fait un album complet, de n’importe quel artiste. Aujourd’hui, nous allons à Paris, nous venons aux gens. Les gens nous aiment, mais de là à aller jusqu’au Havre par amour de Sals’a ou de Din Records ? Aujourd’hui ce qu’on veut, c’est l’éthique Din Records, mais Alassane Konaté ne veut pas vivre sa vie uniquement à travers Din Records. Il y a des gens qui m’appellent encore Sals’a de Ness & Cité ! Ça fait partie de mon histoire, mais je veux faire de nouvelles choses, toujours avec le même état d’esprit, mais à quarante ans.

« Comme disait Akhenaton, avant le rap était en marge de la société, maintenant le rap est à l’image de la société. Donc t’as tout ! T’as du rap bio, t’as du rap pouce vert… »

Sals’a

Où vois-tu ce nouveau label dans dix ans ?

Plusieurs hypothèses. Je vois un gros label indépendant, avec énormément de filières. Il y a beaucoup de styles de rap aujourd’hui, donc des DA et des chefs de projet plus au fait de ce genre de rap. Comme disait Akhenaton, avant le rap était en marge de la société, maintenant le rap est à l’image de la société. Donc t’as tout ! T’as du rap bio, t’as du rap pouce vert…. Dans dix ans, je me vois encore à Paris, avec ce label. Très certainement un partenariat avec une major, mais pas obligatoirement. Toujours avec une liberté de faire, mais je veux avoir la puissance financière pour atteindre les objectifs que j’ai sans pour autant avoir de comptes à rendre.

Aujourd’hui, les majors ont très bien compris que travailler avec des indépendants et les laisser faire, c’est la meilleure choses à faire. Je ne suis pas dans une guerre entre indépendants et majors. Je pense qu’aujourd’hui, l’indépendance est différente d’avant. Regarde un artiste comme Jul, il est arrivé, il a mis ses trucs sur YouTube et il a tout pété. On demande beaucoup plus de choses aux artistes. Avant, on leur demandait juste d’écrire des textes, ; peut-être que maintenant on ne leur demandera même plus ça. Rien que dans le rap ça a beaucoup changé : on leur demande d’avoir une personnalité, un personnage, de raconter une histoire, de valoriser quelque chose, une singularité. Dans dix ans, je me vois dans l’entertainment, même au delà de la musique. Mais c’est vrai que mon ADN, c’est la musique et le fait d’inspirer.

Comment Alassane se voit dans dix ans, au-delà du label ? En train d’inspirer et de transmettre, que ce soit sur du développement d’artiste ou sur de l’entreprenariat. C’est très important pour moi. Aujourd’hui, avec toute l’expérience que j’ai vécue, j’ai des très bonnes notions entrepreneuriales, ça vaut une grosse école de commerce – par contre, je me suis planté plein de fois. C’est important de transmettre ça, d’ailleurs : se planter pour apprendre des choses. Aujourd’hui, quand on va me parler d’un bilan ou de comment faire pour gérer une boîte dans la musique ou n’importe quoi d’autre, j’ai une expertise. Pourquoi ? Parce que je me suis pété les dents plusieurs fois. Je le dis avec le sourire, et avec des grandes dents blanches.

À différentes périodes de l’histoire du rap, il y a de grandes personnalités qui l’ont fait avancer. Depuis le début, des gens ont été très intelligents – aux États Unis, il y a eu des Damon Dash, des Puff Daddy, des Jay Z… Des mecs à la tête de labels indépendants et qui à un moment se disent qu’ils ont plus à faire gagner au mouvement rap en étant à un poste clé dans une major qu’en restant à se battre contre des moulins à vent en indépendant.

Tu penses que beaucoup de personnes clés en indé auraient dû aller en major ?

« Aujourd’hui, le renoi est stylé, pareil pour « l »urbain ». À partir de là, le champ des possibles est ouvert. »

Sals’a

Pas forcément beaucoup, mais certains avaient le bagage et le talent nécessaire, mais aussi le bagout, les contacts, l’intelligence et surtout la pertinence – pas la légitimité, la pertinence – pour être en maison de disques et faire avancer ce mouvement à un autre niveau, comme les Américains ont pu le faire. Roc-A-Fella, Puff Daddy, il y a plein d’autres exemples. Je pense à des gars comme toi, comme Kenzy ou comme Jean-Pierre Seck. Pourquoi il n’y en a pas un qui s’est dit : « Je vais aller en maison de disque, et je vais faire avancer le truc. »

Déjà, il faut rappeler la différence entre les Etats-Unis et la France. Aux Etats-Unis, il y a une culture noire américaine. À travers le hip-hop mais aussi la Blaxploitation, plein de choses se sont passées. T’as Spike Lee, Oprah Winfrey, etc. 1 : c’est un marché beaucoup plus gros. 2 : le rap aux Etats-Unis, c’est la soul, le jazz, le blues, c’est Aretha Franklin, c’est James Brown, et tu peux aller encore beaucoup plus loin. En France, il y a une première génération, issue d’Afrique essentiellement, qui se met à faire du rap. Mais t’as la chanson française qui est forte, qui est là. Aux Etats-Unis, dans les années 60-70, il y avait déjà des labels qui existaient. Quand tu me parles d’un Roc-A-Fella, c’est comme si tu me parlais de moi dans trente ans. Et ensuite, il y a le marché. En France, la population qui écoute du rap n’est pas du tout la même ; par rapport aux Etats-Unis, c’est un micro-marché. C’est devenu beaucoup plus gros maintenant. Quand tu entends des chansons de Niska un peu partout, chez les 6-15 ans, un peu partout, rappelle-toi que c’était déjà comme ça aux États-Unis il y a plus de 10 ans. Tu avais des vieux qui écoutaient « In da Club » de 50 Cent.

En France, tout se passe aujourd’hui. Pourquoi ? À cause du marché. Parce que la réalité c’est qu’à un moment, c’était la crise du disque. Secteur Ä, lorsqu’ils sont arrivés, c’était la fin des belles années. Pendant longtemps, il y a eu la crise du disque. Ça a commencé en 2004-2005, et c’est reparti en 2013 ou 2014, grâce à la monétisation de YouTube. Là, ça va monter jusqu’en 2030 ou 2040, au moins. Donc quand tu dis ça, c’est que la temporalité n’est pas la même. Quand nous on va parler de Zyed et Bouna décédés en 2005, eux parleront des émeutes de Watts [du 11 au 17 août 1965, ndlr]. Maintenant, tu me dis pourquoi moi ? Aujourd’hui, j’ai quarante ans, je fais le mouvement sur Paris. Si j’ai une opportunité, je la prends. Plein de gens sont là depuis longtemps, Azzedine Fall [ex-rédacteur en chef musique des inRocks, ndlr] est à Barclay aujourd’hui… Ca commence de plus en plus, et ça va arriver ! Dans dix ans, tu vas voir. Il y a plein de choses qui se passent, Tefa a fait une joint venture avec Monarchy et ce mec a fait des choses incroyables. On s’en rend pas compte, mais il a bossé Sinik, Kery James, Diam’s, 2 Bal 2 Neg, Fianso, Fatal Bazooka, etc. C’est un exemple pour moi, comme Berry Gordy qui a fait la Motown et qui disait : « Maintenant, je veux faire de la musique pour les Blancs. » On n’a pas la même histoire, et le temps est long. Il est très long pour nous, peut-être même que ce sera mon fils qui reprendra le flambeau. Aujourd’hui, le renoi est stylé, pareil pour « l’urbain ». Il suffit juste d’allumer la télé pour s’en rendre compte ! À partir de là, le champ des possibles est ouvert.

Heureusement qu’il y a des Kenzy pour créer des mecs comme moi, qui vont créer des mecs comme d’autres. C’est de la transmission. Tout ce que je sais, c’est que ce n’est que le début. Patiente, ton diamant arrive. Regarde ce qui se passe ! Pourquoi aujourd’hui, à 42 ans, j’ai envie de dire « Ça y est, j’ai 20 ans, je vais refaire du rap » ? Parce que c’est incroyable ce qui se passe ! Regarde les collaborations avec les marques. On aurait jamais cru que ça arriverait. Ça veut dire qu’aujourd’hui, le rapport de force est clairement en notre faveur. Booba, c’est une influence, Booska-P aussi… Tout va bien ! Il y a des moments, c’est plus long. Et comme on est connectés aux Etats-Unis, on est frustrés parce que ça met du temps. Mais je pourrais te dire qu’avant les Damon Dash, les Jay-Z ou les Puff Daddy, plein de gars ont essayé de faire des choses sans aller aussi loin. Pourquoi ? Parce que marché n’était pas aussi favorable. Mais ils ont quand même fait avancer le mouvement, c’était une petite marche qui a mené à une autre petite marche.

Je vais quand même te challenger : je pense à Pauline Duarte, qui jusqu’à très récemment a été la responsable chez Def Jam France.

Lourd ! Une meuf renoi qui y arrive, rends-toi compte !

J’entends ton discours selon lequel ça va arriver, mais j’ai un problème quand je vois les Victoires de la Musique, je ne nous reconnais pas. Je ne reconnais pas notre culture, notre rap, notre art, je ne reconnais rien. Il y a une sorte de schizophrénie qui fait que ceux qui font notre culture ne sont pas visibles et nourrissent une rancune envers des décideurs parfois plus attachés à une image qu’ils veulent véhiculer de cette même culture. Ce qui pourrait convenir à la ménagère de 50 ans et à son fils à qui elle ira acheter le projet de Bigflo & Oli, par exemple.

Si on est là, c’est grâce au marché, grâce à Sexion D’Assaut. S’il n’y avait pas de marché, on ne serait pas là. Mais aujourd’hui, on a quand même une certaine force. Il y a des gens qui veulent organiser des Awards aujourd’hui, des équipes de médias qui se disent : « Venez, on se met ensemble pour organiser des bails. » Tu sais de quoi je parle ? Donc tout va bien. T’as cette frustration là mais aujourd’hui, t’as les armes pour le faire, alors qu’on les avait moins avant. On est tous smart maintenant, on vient du hood mais on a compris comment ça se passe, on est plus au premier degré, on sait calmer le jeu, on a un petit peu d’influence. Tout va bien. Et ça va venir naturellement ; un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais.

Est-ce que je peux te souhaiter d’être à la tête de quelque chose d’encore plus grand dans quinze ans, ou est-ce que je dois te souhaiter que ton fils soit à la tête de ce truc là ?

J’ai la chance de vivre mes 20 ans vingt ans après – quand je dis ça, je me challenge. Mon fils a 15 ans, je ne sais même pas s’il va faire de la musique. Je suis tellement dans la musique que lui veut faire autre chose, il est dans d’autres bails. Il est plus sur l’Asie, les mangas tout ça. De mon côté, je suis plus ambitieux que jamais. Je l’ai moins été pendant une période, j’étais plus dans la gestion d’un modèle, pour qu’on puisse survivre de la musique avec les gens avec qui j’avais commencé, que ce soit Médine, Brav ou Tiers. Maintenant, ce qu’on veut, c’est bien en vivre. Et pourquoi on le mérite ? Parce qu’on va aller le chercher. Tu peux me souhaiter de piloter du grand. Oui, je suis ambitieux et c’est ce que je souhaite. Plus je serai ambitieux, plus j’inspirerai de l’ambition, et toujours avec des valeurs.

J’ai regardé ONPC récemment – je ne regarde pas souvent – et il y avait une meuf en plateau qui s’appelait Céline Alvarez. Elle a créé un truc, pas comme la méthode Montessori – parce qu’elle ne veut pas qu’on parle de « méthode » -, mais c’est un peu ça. J’ai kiffé ce qu’elle disait ! Il faut apprendre les choses primordiales et universelles aux gens : la persévérance, la concentration… Fais ce que t’as envie de faire, vas au bout, ça va être dur. Et développe ta singularité à toi. Mais c’est quoi ma singularité ? Bah tu vas prendre du temps pour la rechercher, et pour ça tu vas souffrir. Le mot « travail », ça vient du mot « torture », donc dès que tu parles de travail, ça envoie des signaux négatifs. Mais en vrai, moi j’aurais payé pour faire ce que je fais ! Pour faire un concert en première partie, je croyais qu’il fallait que je paye. Je me suis rendu compte que c’était le contraire ! Donc tout va bien, on est dans notre passion.

Après, il y a toujours une zone de souffrance dans ce que tu fais. Même quand tu fais du sport, même quand tu fais de la bouffe… Ça fait partie du jeu, le passage des frustrations. Mais quand tu me dis que t’as trente ans, je te jalouse ! Qu’est-ce que je voudrais avoir ton âge, avec ta gamberge aujourd’hui. Bande d’enfoirés ! Et les jeunes me disent « Ouais, mais vous avez rien fait pour les générations futures ! » ? Alors qu’eux, ils sont trop bien ! Et s’ils ne font rien, je serais sur leur dos. Parce que nous, quand on écoutait du rap, c’était marginal. Aujourd’hui, Ideal J, c’est hype – limite bobo maintenant. Et Regarde le Banlieusards de Kery : 2 800 000 entrées en une semaine ! C’est magnifique. Il y a les lacunes du premier film, certes , mais j’ai eu le petit frisson. Je me suis dit : « Mais si j’avais vu ça à 20 ans avec ma femme, j’aurais été à fond dedans, j’aurais voulu être avocat ! » Tu captes le processus de transmission qu’il y a ? Après, il y en aura toujours qui vont critiquer… Mais arrête : c’est son premier film, ça tue. Kery, on sait d’où il vient, frère. Ça fait des émules, maintenant on a envie de faire un film nous aussi ! Bon, je vais arrêter de t’engueuler. [rires]

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