Sheck Wes, l'affront américain

Sheck Wes, l’affront américain

Fort du soutien de Travis Scott et Kanye West, Sheck Wes s’est finalement décidé à partir à la conquête de l’industrie du disque, après avoir longtemps lorgné sur le basket et la mode. Retour sur le parcours déjà mouvementé d’un gamin qui n’a pourtant pas encore passé la vingtaine. 

Photos : @alyasmusic

Depuis la fermeture du Six Flags AstroWorld en octobre 2005, qui avait contraint à l’ennui tous les gamins de Houston, Travis Scott s’était promis de rouvrir les portes du célèbre parc d’attractions texan. Ce sera bientôt chose faite, le rappeur ayant d’ores et déjà annoncé un Astroworld Festival, qui se tiendra dans sa ville natale ; mais en attendant les véritables montagnes russes, le dernière étoile de la galaxie Kardashian s’est attelé à nous offrir une bonne dose de sensations fortes avec un album du même nom.

Sorti le 3 août dernier, ASTROWORLD est un projet fait de sommets et de chutes vertigineuses, qui nous donne à voir toutes sortes de numéros de haute-voltige, assurés par des funambules de premier ordre. Pour les cracheurs de feu, il faut toutefois attendre la sixième piste de l’album, intitulée « NO BYSTANDERS ». La Flame y est épaulé par l’insaisissable Juice WRLD, très en vue sur ce premier semestre 2018, mais surtout par Sheck Wes, qui s’illustre ici en charismatique chef de rébellion. Un morceau calibré pour les « ragers », ceux qui n’hésitent à jouer des coudes pour se jeter corps et âme dans les pogos, jusqu’à ce que blessure s’en suive.

Ceux qui avaient déjà eu l’occasion de se familiariser avec Sheck Wes ne devaient cependant pas être surpris de le voir se distinguer dans un tel rôle. En un peu plus d’un an, le natif d’Harlem a publié une poignée de titres furieusement enflammés, de « Do That » à « Mo Bamba », hymne dédiée à son bon pote fraichement drafté par le Magic d’Orlando. Mais n’allez pas le méprendre avec un de ces autres « SoundCloud rappers » plus à l’aise quand il s’agit d’aboyer des ad-libs que de poser un texte dans les temps. Pour avoir grandi entre la Grosse Pomme et le Milwaukee, Khadimoul Rassoul Sheck Fall – son vrai nom – est attaché à ses fondamentaux. « J’ai écouté énormément de trucs old school quand j’étais plus jeune », confiait à Pigeons & Planes celui qui désigne Seun Kuti, DMX et Ol’Dirty Bastard comme ses artistes préférés. Voilà pourquoi il avoue détester son banger « Live SheckWes Die SheckWes », qui approche pourtant le million de vues : « Les gens se perdent dans toute l’énergie au point de passer à côté du propos. Je parle de choses sérieuses ! »

Le cas de Sheck Wes aurait pu être le casse tête de tous les conseillers d’orientation. Car le bonhomme a très vite vu plusieurs routes se tracer devant lui, toutes susceptibles de le mener vers une fast life dont rêvent tant de gamins, et n’a pas souhaité se résigner à choisir quel chemin emprunter. « Toute ma vie, j’ai toujours voulu être une star. C’est la raison pour laquelle je suis très touche-à-tout », glissait-il d’ailleurs à The FADER. La musique vient à lui dès l’âge de 11 ans, alors qu’il évolue en tant que Kid Khadi – référence évidente à Kid Cudi – au sein d’une formation appelée les Milyorkers. C’est ensuite du basket qu’il s’éprend, deux ans plus tard, sans pour autant nourrir d’ambitions démesurées, du moins au départ : « Je n’ai jamais eu le rêve d’aller en NBA, je voulais juste jouer au basket à la fac. Je savais que mes notes ne m’auraient pas permis d’y accéder, alors le basket était ma seule autre issue. »

Du haut de son mètre 89, le new-yorkais semblait déjà prédisposé à être un baller. Mais au regard de sa silhouette longiligne, et de sa peau dépourvue de toute imperfection, Sheck Wes avait aussi la dégaine de ceux qui défilent le long des podiums. Ce qui n’a pas manqué : un jour qu’il attend le métro, il est repéré par un fashion scout, et lance donc à 16 ans sa carrière de mannequin. Se profile alors la YEEZY Season 3, messe gargantuesque durant laquelle Kanye West prévoit non seulement de dévoiler sa dernière collection de sapes, mais aussi le très attendu The Life of Pablo. L’évènement doit se tenir au Madison Square Garden, un jour où l’équipe de Khadimoul dispute un match de playoffs d’une importance capitale. Choix cornélien. D’autant que quelques mois plus tôt, le basket avait déjà privé le sénégalais d’origine d’une première opportunité de défiler pour Ye. Pas cette fois. « Je voulais être de cet évènement dont les gens allaient parler pour toujours. C’était quelque chose que personne n’avait jamais fait avant. Donc je suis content d’avoir fait Yeezy Season 3 parce que ça m’a ouvert énormément de portes », affirme t-il, sans remords.

Reste que cette décision ne sera pas sans conséquences. À la fac, les rapports entre Khadi et son coach deviennent tendus. Et puisque le mannequinat paye de mieux en mieux, l’impertinent ne ressent plus la nécessité de s’investir, ni sur les parquets, ni en salle de classe. Ce qui n’est bien évidemment pas du goût de ses parents, comme il le détaille à Mass Appeal : « Vu que j’étais modèle, je ratais souvent les cours, je rentrais chez moi tard après avoir retourné le centre-ville avec mes potes. Ma relation avec mes parents s’est déteriorée. À côté de ça, je faisais déjà de l’argent avec le mannequinat, parfois même plus que certains de mes profs, donc je me foutais de l’école. » Eux qui ont quitté l’Afrique pour assurer à leur fils un meilleur futur ne supportent pas de le voir gâcher ce pourquoi ils ont tant sacrifié. Ils prennent alors une décision radicale : renvoyer Sheck à Touba, au Sénégal, pour étudier l’Islam. L’intéressé pense n’en avoir que pour quelques jours, quelques semaines tout au mieux ; il s’y retrouvera bloqué jusqu’à sa majorité.

« Tu n’es pas africain si tes parents ne t’ont jamais menacé de te renvoyer au bled. » – Sheck Wes, à The FADER.

Contraint à l’exil à des milliers kilomètres de chez lui, Sheck Wes enrage. Au point même de lancer désespérément une campagne « #FreeSheckWes », en vain. Alors tant qu’à faire, autant prendre sur soi et puiser le meilleur de cette expérience incongrue. Avant de partir fouler les terres de ses ancêtres, le jeune artiste avait déjà une idée claire de ce qu’il voulait accomplir. Ce retour au bercail lui a simplement fait comprendre ce qui motivait réellement chacune de ses actions. « J’ai longtemps cherché les raisons pour lesquelles je fais ce que je fais. Puis je suis allé en Afrique et je me suis dit, “Mec, je dois le faire pour ces gens”, raconte t-il, toujours pour Pigeons & Planes. L’Afrique m’a vraiment changé. Là-bas, je devais tuer ma propre nourriture. Abattre un animal que j’ai nourri quotidiennement, pour le manger quelques heures plus tard, c’est fou. Voir des gosses de 9, 10, ou 11 ans travailler dur juste pour aider leur mère, ça te fait voir les choses autrement. Ici en Amérique, on ne travaille que pour nous. Donc au bout du compte, ma malédiction est devenu ma plus grande bénédiction. » Auprès de Mass Appeal, il concède même : « Je pensais être un homme, mais je n’étais rien. »

De retour aux États-Unis et plus que jamais focus sur son art, Sheck Wes se définit aujourd’hui comme un « Mudboy ». « C’est l’étape juste avant de devenir un homme, quand tu sors tout juste de la tourmente et que tu dois te trouver », précise t-il du côté de Pitchfork. Ce sera également l’intitulé de son premier album, qui sortira conjointement sur Cactus Jack Records et G.O.O.D. Music, les labels respectifs des influents Travis Scott et Kanye West. Un projet qui le verra suivre un peu plus les traces de ses prestigieux mentors, puisque Sheck Wes ne se contentera pas de s’illustrer en cabine : « J’ai appris moi-même à jouer du piano. Je sais même jouer certains trucs de Beethoven. Donc sur mon projet, tous les détails apportés aux productions, au mix et tout ce qui s’en suit, seront le fruit du travail de Sheck Wes. C’est ce qui a rendu des gars comme Travi$ ou Kanye si iconiques : ils produisaient tous leurs premiers sons, étaient totalement impliqués dans le processus de création de la musique et ne voulaient personne pour faire les choses à leur place. » Quoi de plus normal pour un touche-à-tout que de ne rien laisser au hasard ?

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