Tawsen rappe en trois couleurs

Tawsen rappe en trois couleurs

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Tawsen n’est ni tout à fait chanteur, ni tout à fait rappeur. Il est belge, italien, marocain. On l’a découvert à travers son premier EP Al Warda, et, plus récemment, avec le single « Only 1 & only ». À vrai dire, pendant notre entretien, tout porte à croire que Tawsen se découvre en même temps que nous. Première page d’une histoire qui commence tout juste à s’écrire. 

San Matteo, en Lombardie, dans le Nord de l’Italie. À l’occasion, El Borouj, au Maroc. Puis Anderlecht, Bruxelles. C’est là que réside Tawsen depuis son adolescence. « Taws » (son nom de famille), le paon, « en », la dualité, en arabe. Dualité significative pour le jeune artiste né en 1997, qui, pendant ses années lycée, mélange rap et chant au sein d’un petit groupe de quartier. Tawsen répond à toutes les dichotomies. Solitaire et soucieux en musique, le jeune artiste est extraverti et farceur dans le dialogue. Tout passe par le filtre de l’autodérision et une atmosphère familiale s’installe lorsque Tawsen, encore méconnu du grand public, raconte.

« Je suis né dans un petit village en Italie, on habitait dans un HLM où il y avait tous les étrangers du village. Il y avait trois autres familles arabes et une famille sénégalaise, mais à l’école j’étais le seul arabe. Puis, quand j’avais onze ans, on a déménagé à Bruxelles. Au premier contact, c’est une grande ville, ça n’a rien à voir. Mais en arrivant à Anderlecht, tu te dis, mais on est au Maroc là en fait ? Moi, je ne parlais absolument pas français et je faisais mes courses en arabe. La dernière année de mes études, il n’y avait aucun belge dans ma classe. Je parle souvent de ‘quitter le quartier’, parce que tout ça c’est marrant au début, être tous ensemble… mais il y a des côtés négatifs aussi. Là où on habitait, il y avait beaucoup de caméras, beaucoup de contrôles… T’es petit, tu joues au foot et tu te retrouves avec les menottes en plastique au poignet ! Tu te dis : ‘C’est bizarre, on ne m’avait pas vendu ça comme ça’. »

Passées les trois premières années, les fautes de français et le souvenir de bullying qui leur est attaché, Tawsen arrête de dire qu’il est né en Italie. « Tu es l’étranger au début. Après ça passe. » Finalement, le petit nouveau a tout loisir de se créer son propre monde. « Au bout d’un moment, mon père m’avait interdit de traîner dans certains quartiers. J’ai découvert une bibliothèque près de chez moi. J’ai commencé à lire des livres, puis à les relire. Harry Potter, Hunger Games… Je relisais toujours les mêmes livres, c’est la bulle que je m’étais construite et dans laquelle je me sentais bien. » D’ailleurs, certaines choses n’ont pas beaucoup changé depuis cette époque où Tawsen pensait se lancer dans le théâtre ou le cinéma : « Je suis tout seul et c’est par choix », chante ce dernier, qui continue d’éviter les soirées et les mondanités. « Je n’aime pas ça, c’est très récent que j’aille à des concerts aussi. J’ai vu Hamza, Sfera Ebbasta et SCH. Mais je préfère quand c’est moi qui suis sur scène ! » Ainsi, pour celui que l’on doit retrouver bientôt dans un court-métrage et dont les études firent toujours office de plan B en arrière-plan, rien ne présageait que la musique deviendrait une priorité.

« Malheureusement, je ne viens pas d’une famille de musiciens. Quand j’étais petit, j’écoutais principalement des anachid, ce sont des chansonnettes pour enfants musulmans. » Mais lorsqu’il a 16 ans, tout le monde s’échange ses dernières trouvailles .mp3. Tawsen écoute indifféremment La Fouine, Kamelancien, Lartiste et les Black Eyed Peas. « J’écoutais ça sur le chemin de chez moi à l’école, pour m’accompagner dans mon silence. Puis, avec Internet, j’ai découvert les billboards et le téléchargement illégal. » Good ol’days. « Je téléchargeais les cinq premiers du classement. Il y avait de l’électro, de la country, du rock… Je ne connaissais rien, mon truc c’était Adele ou Justin Bieber. » Et c’est d’ailleurs à force de remarques encourageantes de ses camarades lorsqu’il chantonnait Adele en falcetto, que Tawsen finit par comprendre. Une bande de copains qui rappe dans son coin fait le premier pas vers lui : « Viens toi, t’aimes bien chanter. »

Tawsen rapplique et gratte ses premiers textes, et comme les mélodies lui viennent facilement, son poste est aux refrains. « C’était façon Sexion d’Assaut, je faisais ‘yeah yeah’, c’était super nul ! » Après ces longues heures passées à la maison de jeunes à se rêver MCs et les premières apparitions de Tawsen sur le web, il se passe pourtant plusieurs années à se demander ce qu’il allait advenir de tout ça. Le jeune artiste tâtonne, fabrique de la musique tout seul dans son coin, traverse des moments de doute. « J’ai fait mon premier clip moi-même. Tu vois le moment où tu envoies des messages à tout le monde et où personne ne te répond ? » On voit.

Ce n’est donc que trois ans plus tard que Tawsen rencontre la manager de Damso, signe en édition chez Universal et présente Al Warda. Dans ce premier projet de dix titres, Tawsen se confie avec pudeur. Et si le chanteur raconte avoir du mal avec l’égotrip, c’est qu’il sonne faux dans sa bouche. « Je viens d’un petit village près de Casa… Dire : ‘Je suis le meilleur, je te baise’, je n’y arrive pas. Quand tu arrives là-bas, tu ne viens pas beau gosse. Tu prends tes pires vêtements ! Je n’ai pas été éduqué genre, aller claquer de l’argent à Tanger… Je vais au Maroc avec le strict minimum, et après tout je sors surtout pour aller au marché acheter des pommes de terre et des tomates ! Et pour voir ma famille, qui est très religieuse. Donc je ne vais pas dire à mon cousin : ‘Eh, regarde ma nouvelle paire !’ »

Tawsen apprivoise en effet un tout autre mood, à son image, plus sentimental, « plein de trucs romantiques », mais toujours dans la retenue. « J’ai peur de ce que les gens peuvent penser de mes textes. Quand l’inspiration m’arrive d’un coup, ce sont souvent des choses très déprimantes. Le jour où je serai sûr que personne ne me posera de questions, je les enregistrerai. Mais sept fois sur dix, c’est triste. Donc je n’ose pas. » En attendant, il s’inspire des petites et des grandes choses de la vie, et travaille son esthétique bourgeonnante avec une équipe de fidèles que la Belgique connaît déjà bien. À ses côtés, le photographe-graphiste Romain Garcin ainsi que les réalisateurs Guillaume Durand et Sat Gevorkian façonnent pour lui une imagerie hybride, entre imaginaire urbain et rêveries bucoliques. Difficile de ne pas voir la proximité de ses visuels avec les clips déjà mythiques du groupe The Blaze, que Tawsen cite comme une source d’inspiration majeure et, qui, à l’instar d’autres artistes, comme le collectif Naar, ont à cœur de sublimer les paysages du Maghreb d’aujourd’hui.

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En attendant de remplir des salles dans son pays natal, Tawsen s’entraîne, dans les bars bruxellois, dans le lieu incontournable qu’y est Le Botanique et… au Zénith, où l’avait convié le rappeur Disiz en avril dernier. Une expérience fondatrice, mais qui, plutôt que de faire planer le jeune entertainer, le renvoie directement à sa méfiance de l’industrie musicale telle qu’on la connaît aujourd’hui. « Je n’ai pas envie de percer maintenant », finit par glisser  Tawsen. « Être le phénomène du moment, pop d’un coup… Je trouve que ça perd en authenticité… Mettre de l’argent ici ou là, chanter en anglais, tout ça… Je suis né en Italie, je suis d’origine marocaine, je suis belge. Ce sont mes trois vérités. J’en ai rien à foutre du reste. » En effet, comment ne pas voir que l’industrie peut brusquer et avaler en moins de deux ses artistes ? Et, surtout, comment faire ses premiers pas dans la cour des grands lorsqu’on agit sans arrières-pensées et qu’on n’a connu que des relations sans filtre ?

Voilà qu’il faut apprendre à se faire connaître, exhiber les faces cachées de sa personnalité sans détour. Autrement dit, jouer le jeu des médias et des réseaux sociaux, et ça, Tawsen l’a compris. Certes, plaire n’a rien d’une épreuve pour celui qui a la tchatche bruxelloise, et qui a bien en tête l’importance de créer le buzz. Mais pour Tawsen, rien ne presse. Il faut laisser le temps au temps et la musique parlera. Surtout, il ne faut pas trop en céder à la comédie, au risque de perdre de son authenticité. Alors oui, l’artiste se réjouit de ses petits succès, des followers qui augmentent et des grands noms qui font appel à lui. Mais tout n’est pas donné. « Je n’aime pas ce milieu, je veux juste faire de la musique, confie-t-il. Mais c’est peut-être aussi que je manque d’expérience niveau studio, niveau écriture, niveau tout. »

Peut-être. Mais à  l’écouter parler, l’industrie en fait trop et a quelque chose d’incompréhensible, quand la musique, elle, est instinctive et surgit naturellement. « Dans le fond, je n’aime pas réécrire une chanson, la mixer, la remixer… Pas plus que je n’aime les tournages et rester à attendre pendant des heures sans bouger parce que tu vas salir tes vêtements ! Parfois, j’aimerais bien arriver en studio et chanter en yaourt, ou simplement faire des vibes. Si seulement je pouvais dire deux, trois mots… Je ne suis pas le lyriciste suprême, et je ne me verrais pas dire non plus : ‘Allez, lève les bras en l’air !’, mais je trouve qu’on perd facilement la magie d’une chanson. » Le défi est lancé, il va falloir garder la tête froide et ne brûler aucune étape. Rien ne sert de courir.

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