‘After Hours’ de The Weeknd doit-il nous inquiéter, ou nous rassurer ?

‘After Hours’ de The Weeknd doit-il nous inquiéter, ou nous rassurer ?

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Après l’Everest pop Starboy et l’EP inégal My Dear Melancholy, Abel Tesfaye revient trois ans plus tard avec After Hours, un album aussi flamboyant que torturé. À première vue, The Weeknd n’y change pas sa formule, déclinant encore son dark R&B alternatif. Mais cette fois-ci, les ratures de la cover de Beauty Behind the Madness saignent à vif sur son visage amoché de crooner déchu. Lecture détaillée où les sillons du vinyle se mêlent aux lignes de coke, aux cicatrices et aux néons de Las Vegas.

« Cette maison n’est pas un abri pour toi. » Tels étaient les mots qui ouvraient « Twenty Eight ». Presque neuf ans plus tôt, ce bonus track de Trilogy fermait le victory lap d’un artiste en pleine explosion. Imbu de lui-même, froid, obsédé, manipulateur et drogué jusqu’au bout des dreads. Le fait qu’After Hours sorte quasiment une décennie jour pour jour après House of Balloons, la première mixtape d’Abel Tesfaye, appuie un peu plus cette boucle qui se ferme. Sentiment confirmé à la fin du disque dans le titre éponyme « After Hours » où la formule se transforme en « cette maison n’est pas un abri sans toi ».

Du chemin, l’artiste en a fait. Des expérimentations inégales aussi. Et c’est le cœur brisé qu’il nous revient sur son quatrième album studio. Un grand torturé sociopathe, The Weeknd l’a toujours été. Ici, l’attitude ne change pas mais l’univers, le costume et les textures sonores ouvrent de nouvelles pistes fascinantes. Alors est-ce que toute cette peine a servi à quelque chose ? En plus des amantes, quelle est la source d’inspiration larvée de cette nouvelle aventure ?

A l’image de ses illustres modèles Prince et Michael Jackson, The Weeknd construit des projets concept. Même si tous ne se valent pas, une cohérence esthétique se dessine entre eux. Chaque itération devient la mort de la précédente. Un peu comme si Tesfaye était une créature des ténèbres qui saignait une idée jusqu’à l’épuisement. Rappelons l’ouverture du clip glaçant de « Starboy » où Abel étouffait son ancien lui avec sa coupe de cheveux à la Basquiat. Mais le talon d’Achille de ses LP était cet appétit du top des charts, créant une succession de hits efficaces sans fil conducteur. Si des sommets pop des années 2010 existent au sein de son catalogue (« Tell Your Friends », « The Hills », « Can’t Feel My Face », « In the Night », « Reminder », « I Feel It Coming », « Die For You »), des morceaux oubliables jalonnent aussi son CV (« Rockin », « Six Feet Under », « All I Know », « As You Are », « Acquainted », « Losers »).

Vampire Weeknd

Car le Canadien portait jusqu’ici un poids : celui d’une fanbase XO ouverte aux featurings et aux mix des genres mais qui considère ses trois premières mixtapes comme des classiques intouchables. Difficile pour les tracklists suivantes de se forger une même destinée. À ce stade, The Weeknd rêvait d’être une star absolue. Entre 2013 et 2018, il martela sa présence aux quatre coins du rap game et de la variété. L’empreinte de sa voix se grava dans l’inconscient des auditeurs pour devenir l’une des plus reconnaissables de l’industrie. Mais cela ne suffisait plus.

2019 l’a montré à travers le film Uncut Gems où le chanteur se fritte dans une boîte de nuit avec Adam Sandler. Ses débuts au cinéma ressuscitent le look période « The Morning » pour mieux l’amocher, sorte de crachat jeté au passé. Cette note d’intention, il la prolonge lors de l’avant-première à Toronto en septembre où son look déroute. Moustache ringarde et coupe afro eighties, le retour du canadien paraît imminent mais aucune news ne fuite durant trois mois. Désactivé depuis juin 2019, son compte Instagram se réveille pour deux messages cryptiques le 26 novembre puis diffuse les jours suivants les tubes « Heartless » et « Blinding Lights ». Et les clips et visuels confirment qu’After Hours sera l’album studio le plus abouti de son auteur.

Cinéphile pointu, Abel assume enfin son désir de long-métrage bigger than life et rassemble une équipe unique pour l’identité esthétique et sonore de l’album. Les frères Tammi (Aleksi au design et Anton à la réalisation) chapotent toute son imagerie, des clips aux photos promotionnelles. Ce pot-pourri chic déborde de références cinématographiques à Martin Scorsese sur le titre du CD, Las Vegas Parano sur « Heartless », American Psycho sur « After Hours » voire Massacre à la tronçonneuse sur « In Your Eyes ». « No more daytime music », prévenait The Weeknd sur Twitter en janvier 2019. Nocturne, psychédélique et violente, cette vision hallucinée de L.A et Las Vegas plante directement un monde inédit, négatif à la pop colorée des Daft Punk. Exit les invités d’ailleurs : le cauchemar éveillé est un confessionnal entre Abel, ses démons et son amour perdu. Le voici seul face à ses regrets et ses ex. On se demanderait presque si au détour d’un plan cul sur « Escape From LA » ou d’un souvenir brumeux sur « Save Your Tears », Abel ne s’adresserait pas à Bella Hadid ou Selena Gomez – les fans sont d’ailleurs persuadés que le léger rire qu’on entend sur « Snowchild » est celui de Bella.

« Dois-je m’assumer comme un méchant ? »

Seule une icône accompagne en secret cette grande ODyssée : celle du clown triste. En août 2015, Abel ne cachait pas sa fascination pour le personnage du Joker dans une interview à Pitchfork : « Dois-je m’assumer comme un méchant ? Ouais, c’est cool. J’adore les méchants : ce sont les meilleurs personnages de films, non ? Le Joker est mon méchant préféré de tous les temps : vous ne connaissez pas son passé, vous savez simplement quels sont ses plans. Le Joker que Christopher Nolan a créé dans The Dark Knight avait une cicatrice en travers de sa bouche, et la première fois qu’il l’explique, il te fait croire qu’il l’a obtenu d’une certaine manière. Mais plus tard dans le film, et chaque fois qu’il parle de sa cicatrice, c’est une histoire totalement différente. Cela te dit quel genre de personne il est ; il ne te dit pas qui il est. Je suis un peu comme ça : tu me connais, mais tu ne me connais pas. Je te donne ce que je veux te donner. »

Une philosophie qui résume bien son processus artistique au passage. Sa dévotion au vilain, il la pousse jusqu’aux photos d’Halloween 2019 où le costume de Jack Nicholson lui va comme un gant. Le nemesis de Batman explique en partie le look rétro destroy d’After Hours. Avec ses bleus, cicatrices et pansements, The Weeknd tient plus de la version de Joaquin Phoenix, sortie en salles durant la production de l’album. Outre les parallèles esthétiques que beaucoup d’articles ont trouvé dans le clip de « Blinding Lights », Joker, le film, traite de la descente aux enfers d’un comédien de stand-up dans le Gotham City des années 80. Et si un humoriste américain n’a jamais aussi bien porté le costard rouge, la clope, l’afro et la moustache, c’est bien Richard Pryor dans son spectacle Live on Sunset Strip en 1982. The Weeknd n’emprunte pas que le costume du comédien ; les deux hommes partagent énormément de points communs qui se retranscrivent dans leurs travaux respectifs : le désespoir d’une rupture, les addictions, l’alcool, la drogue, l’amour, la fête, la célébrité etc. Au point de devenir la ligne directrice souterraine pour le nouvel avatar maudit du chanteur. Tantôt cachette pour Abel, tantôt révélateur pour Richard, Las Vegas représente le catalyseur de leur autodestruction.

De son aveu dans « Alone Again », The Weeknd n’a plus la paix à Los Angeles et voit Vegas comme un échappatoire. « À Vegas, je me sens tellement chez moi », assène-t-il d’entrée. « Escape From L.A » raconte bien cette rancœur envers la ville qui l’a déçu, se mouvant en ex-conquête : « Les filles de L.A se ressemblent toutes / Je ne les reconnais pas / Les mêmes modifs sur leur visage / Je ne critique pas / Elle est une garce au cœur froid sans honte / Mais sa gorge est trop bonne ». Plus les chansons passent et plus Las Vegas se transforme en supplice. « Nous sommes en enfer / Il est déguisé en paradis avec des lumières scintillantes », réalise-t-il dès « Too Late ». Au point de l’appeler Sin City à partir de « Blinding Lights ». Pour rappel, en janvier 2015, The Weeknd avait été arrêté à Las Vegas pour avoir frappé un policier lors d’une violente dispute au Cromwell Hotel.

« Qu’est-ce que je fous ici putain ? »

Richard Pryor subit cette même ambiguïté vénéneuse de Las Vegas. En pleine gloire montante et du haut de ses 27 ans, il commençait à se faire un nom dans les cabarets. Déjà addict à la cocaïne, Pryor se décrira plus tard victime d’une « dépression nerveuse ». Il ne croyait plus à ses blagues racontées dans une ville en pleine ségrégation. En septembre 1967, il monta sur scène devant une foule à guichets fermés. Pryor se figea, lâcha un « Qu’est-ce que je fous ici putain ? » et quitta la scène sous les huées du public.

La drogue joue un rôle central dans la vie privée et public des deux artistes. « L’amphétamine m’a pourri le bide », dit Abel dans « Heartless », montée trap de came et d’alcool. « Faith » surenchérit jusqu’à l’overdose glauque : « Mais si j’ai une OD / Je veux que tu la fasses aussi à mes côtés / Je veux que tu me suives juste derrière / Je veux que tu me tiennes pendant que je souris / Pendant que je meurs ».

« J’étais en train de devenir sans dessus dessous, et je vivais pas mal de trucs personnels, avoue The Weeknd à Variety en avril 2020 à propos du morceau. C’était une ère de rock-star, ce dont je ne suis pas du tout fier. Vous entendez des sirènes à la fin de la chanson – c’est moi à l’arrière de la voiture de police, à ce moment-là. J’ai toujours voulu faire ce titre mais je ne l’ai jamais fait, et cet album était le moment parfait parce que je cherchais une échappatoire après un chagrin d’amour. Je voulais être ce gars encore une fois – le mec qui a le cœur brisé et qui déteste Dieu et qui perd sa putain de religion et qui déteste ce qu’il voit dans le miroir donc il ne fait que se défoncer. »

En 1980, Richard Pryor avait vécu aussi une expérience de mort imminente liée à la freebase, un dérivé du crack. Lors d’une fête chez lui, il sniffa de la coke devant un documentaire sur la guerre du Vietnam. Un de ses amis lui parla de l’immolation du moine Thích Quảng Đức et de son courage. Pryor se couvrit alors de rhum et se crama devant ses invités. Changé en torche humaine, il s’en tira avec des blessures au troisième degré sur le torse, sauvé par les 23g de poudre dans ses veines. « J’ai tenté de me suicider, c’est tout ce que j’ai à dire », expliqua-t-il plus tard. D’après le site Macleans, le clip de « Can’t Feel My Face » où The Weeknd rôtit dans un club s’inspire directement de cet épisode traumatisant.

After Hours et Live on Sunset Strip parlent d’hommes qui ont vu le vide et en sont revenus, incapables de répondre aux questions des fantômes du passé ou de leurs proches. « Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas t’arrêter ou tu vas me perdre ? », prévenait Jim Brown, l’ami de Richard Pryor à ce dernier. La maison est bien devenue un abri, mais il est trop tard.

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