Elles ont choisi de porter le voile : parole aux seules concernées

Elles ont choisi de porter le voile : parole aux seules concernées

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85 débats sur le voile, 286 intervenants et aucune femme voilée. C’est le triste bilan comptable que nous a livré CheckNews concernant la semaine écoulée sur les chaines d’infos. En ce début de semaine, enfin, Sara El Attar a été invitée à s’exprimer sur CNews. Une seconde femme sur le plateau de Cyril Hanouna aussi – on peine à trouver son nom, tout un symbole. Parce que l’équilibre est encore (très) loin, YARD a souhaité rendre la parole à celles qui sont directement touchées par la crispation d’une partie de la population française.

Photos : Aïda Dahmani

Vendredi 11 octobre 2019. Julien Odoul, conseiller régional de Bourgogne, interpelle la présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté suite à l’apparition d’une accompagnatrice d’élèves en sortie scolaire dans l’hémicycle. Porteuse du voile, il souhaite que cette dernière quitte la salle « au nom de nos principes laïcs ».

Plus de dix jours après cette intervention polémique, il nous semblait important que YARD prenne position. D’abord pour défendre l’honneur d’une femme, d’une mère, d’une soeur. Ensuite, parce que ce désormais triste 11 octobre 2019 a ouvert la porte à une multitude de débats, il a libéré l’opinion et l’avis de millions de gens. L’espace médiatique en a littéralement été saturé et sous couvert d’une liberté d’expression, certains se sont permis de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Pourtant, rare fut la place donnée à des femmes voilées, ces minorités visibles qu’on a une fois de plus tenté d’effacer de la discussion. Il nous a semblé logique et nécessaire d’offrir une tribune à quelques-unes d’entre elles que nous côtoyons, que nous croisons tous les jours et qui font partie de notre culture.

Sara, 27 ans

Parmi les signes de radicalisation qui doivent être relevés : une pratique nationaliste rigoriste, particulièrement exacerbée en période de crise sociale nationale, un changement de comportement dans l’entourage, la tenue de propos incitant à la haine ou encore la pratique régulière ou ostentatoire de discriminations quelles qu’elles soient. Ceci afin de préserver notre société de la menace extrémiste, actuellement forte, que présentent les individus racistes, xénophobes ou encore intolérants.

– Sara EL ATTAR, ministre du Vivre-ensemble en France.

Extrémisme, intégrisme, terrorisme, radicalisation : qui peut, aujourd’hui en France, nier penser à l’islam à la simple évocation de ces mots. Musulmans ou non, islamophobes ou non, les médias et les politiques ont réussi à instaurer, dans les esprits, une bijection entre la religion musulmane et les actes de personnes qui ont une lecture absolument erronée de cette religion, dont l’appellation en arabe n’a d’autre signification que « paix ».

Aînée d’une fratrie de quatre sœurs, fille de parents immigrés, je n’ai pas eu de modèle français auquel m’identifier (je pourrais parler des heures du manque de représentativité en France, mais nous nous étalerions bien trop). Très tôt, et de manière naturelle, j’ai dû forger ma personnalité à travers l’apprentissage des fondamentaux : savoir ce que je veux puis mettre en œuvre les efforts nécessaires pour l’obtenir.

La petite banlieusarde (petite, mais puissante, comme Skip !) que j’étais à l’époque a intégré, le bac scientifique et la mention en poche, l’ESILV à La Défense (dite « l’école de Pasqua »). Le parcours ne fût pas sans embûches — mais la victoire est encore plus savoureuse quand le chemin a été laborieux — et la plus belle de mes péripéties fut le recours juridique grâce auquel j’ai pu faire appliquer la loi française, en imposant le changement du règlement intérieur de l’établissement, qui interdisait illégalement le port du voile. Depuis plusieurs années, je cumule de nombreuses casquettes : d’ingénieur au sein d’une multinationale à présidente associative, en passant par membre du conseil citoyen jeunesse de ma ville, créatrice ou encore entrepreneure. J’ai — à de trop nombreuses reprises — reçu de faux compliments (c’est ainsi que j’aime à les appeler) tels que « tu n’es pas une voilée comme les autres » ou même « tu es voilée et pourtant tu fais tout ça ».

« C’est la réalité : je me sens prisonnière, […] prisonnière de l’image que la sphère politico-médiatique donne de moi. »
– Sara

L’unique pensée qui me vient à l’esprit dans ces moments est la liste de filles ou femmes portant le foulard aux profils similaires au mien, sinon mieux (et Dieu sait à quel point elles sont nombreuses). Le fait est que ce sont des femmes de l’ombre, non par choix, mais parce que les médias ne les mettent pas en lumière ni ne leur donnent la parole. Ai-je tort de penser que ce refus s’explique par la crainte que les amalgames et les clichés qui alimentent la peur et la division — facilitant le règne — ne s’effondrent ?

Je suis musulmane, française et je porte le foulard. Selon l’opinion générale véhiculée par l’État, je serais soumise, j’incarnerais la supériorité de la gent masculine sur la féminine, je ne serais pas libre de mes choix, mais subjuguée par l’autorité d’un frère, d’un père, d’un mari (ou même d’un voisin de quartier) et prisonnière de diktats.

C’est la réalité : je me sens prisonnière, à l’étroit, j’étouffe même. Et je ne me sens pas tout à fait libre.

Je me sens prisonnière de l’image que la sphère politico-médiatique donne de moi.
Je suis harassée que l’on s’arrête à ma coiffe au lieu de ma personnalité.
Je me sens écrasée par le machisme et la misogynie lorsque, sur des plateaux de télévision, des hommes — n’ayant aucun point commun avec moi de surcroît — sont invités à prendre la parole en mon nom.
Je ne me sens pas libre de travailler où je veux, d’aller à la piscine, de faire du sport, d’accompagner des enfants en sortie scolaire ou encore d’exercer mon devoir de citoyenne en assistant, par exemple, au conseil régional.
Je suis étouffée par le diktat de l’homme, mais également par celui du féminisme blanc qui impose sa vision, et qui – par-dessus tout – démontre que : plus de 50 ans après la décolonisation, les normes occidentales tendent encore à être présentées comme des vérités absolues et universelles.

Je rêve de ce jour où je m’exprimerai sur un plateau télé, à un moment de forte audience, sans être interrompue ou censurée, ce jour où j’aurai le privilège de ne pas avoir été représentée par une personne dont les idées sont à des années-lumière des miennes.

En attendant, il y a une chose que j’ai tôt fait de comprendre :
Je ne suis pas voilée, je porte un foulard.
Je ne suis pas voilée, ce sont les yeux, les esprits et les cœurs de beaucoup qui le sont.
Je ne hisserai la grand-voile que lorsque cette vérité aura été dévoilée au grand jour.
Ce jour-là seulement, je pourrai sereinement prendre le large vers d’autres horizons.

Taqwa, 21 ans

Quand j’ai décidé de porter le voile en terminale, j’avais qu’une idée en tête : aller à l’université. Car je savais que là-bas je pouvais garder mon voile, que je n’aurais pas à retirer une partie de mon identité à l’entrée de l’établissement pour avoir accès à l’éducation, que je serais enfin moi-même. J’ai enlevé les BTS et écoles de commerce de ma liste, j’ai choisi mon orientation en fonction de la possibilité de garder mon voile ou non. Je ne sais pas comment s’est passé votre premier jour à la fac, mais le mien a été plutôt simple. On m’a convoquée ainsi qu’une autre étudiante voilée (on était les seules de la promo) dans le bureau d’un des responsables du département pour nous dire, tout simplement, que pour valider l’année il fallait avoir un stage. Et qu’on ne trouverait jamais de stage avec le voile, donc qu’il serait préférable de l’enlever pour le stage. Et je cite : « Si vous l’enlevez pour votre stage, je ne vois pas pourquoi vous le garderiez à l’université ».

Là, je suis vite redescendue sur Terre, j’ai compris qu’en France, je n’ai pas de genre ou d’identité : je suis « une voilée » qui ne pourra jamais s’épanouir professionnellement et qui doit revoir ses ambitions à la baisse. Quand en classe de Cinquième un professeur te demande si tu es née en France malgré le fait que tu parles un français parfait, tu commences à te remettre en question. Tu t’efforces d’en faire plus que les autres, comme si le fait d’être assise ici et de garder le voile était une faveur qu’on te faisait. Tu te sens illégitime. On vit dans une société hypocrite qui, tous les jours, parle de nous pour dire qu’on est soumises à notre mari/père/frère, qu’on n’a aucune aspiration ou ambition dans la vie, mais lorsqu’on entreprend quelque chose, quand on souhaite étudier ou travailler, là, cela dérange.

« Il y a une volonté de nous exclure de la société, de nous rendre invisibles, on ne nous octroie aucune âme, aucun droit. »
– Taqwa

On vient même débattre sur le simple droit d’accompagner ses enfants en sortie scolaire avec le foulard : ironiquement, la plupart des mères qui sont disponibles afin d’accompagner les élèves en sortie scolaire sont voilées, car elles ne peuvent pas travailler avec. Encore une fois, silence radio des féministes blanches face au harcèlement et au déferlement de haine que subissent les femmes voilées en France. Il y a une volonté de nous exclure de la société, de nous rendre invisibles, on ne nous octroie aucune âme, aucun droit. Nos actions, nos travaux, nos rêves ne sont jamais pris en considération, nos aspirations ne se réduisent qu’à un bout de tissu.

Finalement, je ne me suis pas soumise à leurs standards, je n’ai pas attendu que les entreprises changent leur mentalité vis-à-vis de mon voile, personne ne voulait me donner une chance alors je me suis donné une chance à moi-même. À défaut de les écouter, à 19 ans j’ai créé ma propre entreprise : une plateforme mettant en avant la scène créative musulmane dans la mode et l’art en France - où j’effectue mes stages désormais.

Yousra, 20 ans

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Instagram : @nomatter.ysr

« La liberté, c’est de choisir. »

J’ai obtenu un Bac S avec mention pour finalement me diriger vers des études d’économie. Motivée par mes sœurs, j’ai décidé de développer ma passion pour l’art et de partager mes illustrations sur les réseaux. J’ai la chance d’être entourée de ma famille et de personnes positives et bienveillantes qui m’ont toujours motivée et tirée vers le haut.

Je pense que les réseaux sociaux peuvent vraiment faire bouger les choses. Pouvoir véhiculer ses idées et ses pensées à travers des illustrations sur internet est une chance, ça peut être plus parlant et permettre de toucher un plus grand nombre de personnes.

J’ai pris la décision de porter le voile au lycée après un cheminement spirituel ; je sentais simplement que c’était quelque chose qui me manquait. D’ailleurs, je suis la seule parmi mes trois sœurs à porter le voile. Cependant, je n’ai jamais voulu qu’on me réduise à mon voile. Je ne suis pas « la voilée » : la personne que je suis n’a pas changé par rapport au voile, le voile m’a juste « complétée ».

Je suis fière d’être française d’origine algérienne. Ce pays nous assure en théorie une liberté d’être et de penser admirable, cependant, certains individus manquent de tolérance. On aura beau répéter mille et une fois que l’on porte le voile par conviction religieuse et non par soumission à l’homme, on ne cesse de véhiculer une image méprisante du voile et de son symbole dans les médias. Le voile ne regarde que la foi de la croyante. Il n’a pas à être imposé ni à être retiré de force. Aucune personne ne devrait être réduite à sa tenue et ce peu importe ses croyances et ses convictions.

« On se rend compte notamment sur internet qu’une femme qui porte le voile est jugée, peu importe ce qu’elle fait. »
– Yousra

Chacun est libre de se faire son propre avis, mais il faut comprendre qu’une énorme partie des femmes musulmanes portent le voile par envie et s’épanouissent avec. Il ne m’empêche en rien, que ce soit d’étudier, de travailler, de se cultiver, pratiquer un sport, voyager… On s’en rendrait bien vite compte si on laissait la parole aux femmes qui portent le voile au lieu de laisser des hommes – qui n’ont, au passage, aucun lien avec le voile – ou des femmes non concernées parler à leur place. Malheureusement, on se rend compte, notamment sur internet, qu’une femme qui porte le voile est jugée, peu importe ce qu’elle fait. On oublie qu’elle reste une personne à part entière et que le voile ne change pas sa personnalité.

Chacun devrait être libre de porter ce qu’il veut dans la mesure où cela découle d’un choix purement personnel ; et personne ne devrait juger les choix des autres.

Le message que j’aimerais véhiculer aujourd’hui est de pousser les personnes à être curieuses du monde qui les entoure, de faire des recherches, de discuter dans le respect avec des personnes d’autres horizons afin de cultiver le Vivre-ensemble, le respect et la bienveillance.

Restez positifs et optimistes et les bonnes choses viendront à vous.

Ilham, 31 ans

« Je considère que le voile islamique n’est pas l’avenir souhaitable de la culture et de la société française. »

– Bruno Le Maire, ministre de l’Économie – Octobre 2019

Parce que je vis dans ce monde de brutes et que je tente de le comprendre. Parce que j’ai envie de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide…

C’était en 1989 déjà… Je lisais, j’entendais les informations et je ne comprenais pas pourquoi on parlait tant de « femmes voilées ». Ces femmes discriminées et humiliées, dans lesquelles je me reconnaissais. Pourtant, je ne leur ressemblais pas vraiment. C’était en 1989 déjà, et on y est encore. Ces femmes voilées pour qui nous voudrions tant de liberté. Alors oui : changeons donc leurs modes de vie et leurs croyances, fondements de leur identité qui leur permettaient d’avancer… jusqu’à présent.

Aujourd’hui, j’entends de moi, être victime d’une injonction fantasmée, contrainte de me couvrir par autrui. Alors ils me demandent de me découvrir, mais sans découverte ! Ils souhaiteraient que j’enlève ce tissu de ma tête, mais ils ne veulent pas savoir qui je suis, ce que je fais, ni même comment je m’appelle. Mon image parle sans mot. Qui sont ces gens qui se placent au-dessus des autres ? Qui sont ces gens qui classent et catégorisent ? Je ne suis la porte-parole de personne, si ce n’est : de la Liberté. Liberté de pouvoir faire mes propres choix sans que l’on cherche à m’y soustraire, sous couvert d’une pseudo-protection ou bienveillance. Il y a la place que l’on nous assigne et celle que l’on prend.

« Je devrais m’habiller ‘comme tout le monde’ et ‘faire comme tout le monde’. Mais je ne sais pas qui est ce ‘tout le monde’. »
– Ilham

Je suis née en France, de parents maghrébins. Je n’ai pas nécessairement baigné dans une croyance spécifique et depuis toute petite on m’enseigne à l’école de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Dans mon répertoire, les prénoms à consonances diverses se mêlent. Je parle français, arabe, anglais, j’ai grandi aux sons du rap français. J’ai été vendeuse, comptable, contrôleuse de gestion, éducatrice spécialisée, bénévole… Un jour, j’ai décidé de m’habiller modestement et pudiquement… Bon, j’ai quand même gardé mes paires de baskets coûteuses aux pieds, car dans cette société du paraître – dont je suis aussi victime -, il faut avoir pour être.

J’ai eu la chance de voyager, car mon père m’a dit que cela forgeait la jeunesse. Ailleurs, j’ai cherché à voir comment vivaient les gens pour m’enrichir des idées des autres. Un jour, un chauffeur de taxi balinais m’a dit : « Ici, nos mosquées sont construites à côté des églises, elles-mêmes bâties à côté des temples hindous, et nous n’avons aucun problème à vivre ensemble ! ». Ce fameux « vivre-ensemble » qu’on nous présente comme un concept, n’est-il pas en réalité un pléonasme ? Qu’est-ce qu’on attend de plus ?

J’ai appris aussi le sourire, le respect et le non-jugement, la curiosité et l’échange. J’ai décidé un jour de ne plus être gênée, de ne plus être ma propre barrière. Je suis celle que je suis et mon attitude à elle seule, dans bien des situations, a renversé la vapeur. On veut nous imposer un mode de pensée. Je devrais m’habiller « comme tout le monde » et « faire comme tout le monde ». Mais je ne sais pas qui est ce « tout le monde ».

À l’ignorance, j’ai envie de répondre par l’intelligence. J’ai confiance en ceux qui m’entourent et qui utilisent leurs connaissances, savoirs et richesses culturelles pour défendre leurs droits et leurs libertés humaines. Le Pays des Droits de l’homme n’est-il pas aussi et d’abord le nôtre ?

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