Young Thug, le mouton à cinq pattes

Young Thug, le mouton à cinq pattes

« Je suis un alien ». Young Thug écule la formule au fil des interviews. Atteste le plus sérieusement du monde être venu d’une autre planète. A vrai dire, on en rit à peine, tentés d’y croire. Mystique, absurde et halluciné, l’homme n’est clairement pas comme nous. Il est surréel. Décryptage.

 

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Parti de rien

 

Avant d’agiter insolemment des liasses épaisses de billets dans des clips à millions de vues, Young Thug battait le pavé de Jonesboro South, l’un des quartiers les plus hardcores d’Atlanta. Le titre de sa première mixtape, I came from nothing, n’aurait pu sonner plus juste. Né Jeffrey Lamar Williams le 16 août 1991, le grand blond refuse systématiquement de s’épancher sur son enfance dans les médias. “C’était très dur, tellement que je ne veux pas en parler”, rabâche-t-il. Les non-dits nourrissent davantage la légende du bonhomme, grossissent son aura.

De ce que l’on sait, Jeff est le deuxième d’une fratrie de onze enfants. Six filles et cinq garçons. À la maison, cafards et rats partageaient le repas. Thug est très proche de sa mère, dont le cœur est mal fichu, littéralement trop gros. Ce qui aurait pu être une jolie métaphore cause essoufflements, étourdissements et palpitations. Dora, l’une des sœurs de Thugger, celle qu’il considère comme sa jumelle, le suit à la trace. Amina, une autre de ses frangines, fait office de manager. L’un de ses frères s’est fait refroidir dans une ruelle quand il était gamin, un autre vivote derrière les barreaux. La rumeur dit que Jeffrey aurait passé une grande partie de son adolescence entre les murs d’un centre de détention pour mineurs, après avoir cassé le bras d’un prof au collège. Le “jeune gangster” a six marmots de quatre femmes différentes. Son premier, il l’a eu à 14 ans. Et assume. “J’enregistre presque tous mes titres avec mes enfants autour de moi. Ils sont toujours autour de moi », confie-t-il au détour d’une interview.

 

 

Biberonné au dirty south de Wayne et des Hot Boys, avant de découvrir Young Jeezy, Q-Tip, Rick Ross et Gucci Mane, Thugga n’a pas 20 ans lorsqu’il sort sa première galette, en 2011. Deux ans après, la presse spécialisée s’emballe pour 1017 Thug. Rolling Stone et The Guardian classent le disque dans le top 5 des meilleures mixtapes de l’année tandis que FACT le sacre numéro un. Mais ce seront les puissants « Stoner » et « Danny Glover»  qui enfièvreront clubs et radios, et impulseront réellement sa success-story. Depuis, le emcee a livré pas moins de dix opus et une soixante-dizaine de morceaux, posé sa patte sur des singles au succès glouton comme « About the money » (T.I) ou « Lifestyle » (Rich Homie Quan), et collaboré avec le gratin du hip-hop sudiste comme avec Yeezy le tout-puissant. « J’ai toujours su que j’allais devenir quelqu’un », se gargarise la nouvelle coqueluche du rap US. « Si vous voulez quelque chose, il faut persévérer et se battre pour l’avoir. [Ce que je suis aujourd’hui], je l’ai toujours voulu ». De son propre aveu, la musique est son échappatoire, elle a sucré sa vie et anesthésié ses souffrances. Comme par crainte d’un contrecoup, la brindille ne souffle jamais et produit à un rythme stakhanoviste. Thugga assène des mixtapes comme on dit bonjour (« c’est comme écrire un mail pour dire « hello » à tes amis ») et enregistre entre 20 et 30 titres par semaine. Il aurait des milliers de morceaux stockés sur son disque dur. « Je suis un bosseur. C’est toujours studio, studio, studio ». Son flegme apparent dissimule un bûcheur acharné et tranche avec sa vitesse d’exécution. Il peut pondre des hits en une poignée de minutes : « J’ai fait « Danny Glover » en huit minutes. « Stoner » m’a pris presque une heure ». Et pose à l’instinct, toujours : « Je n’écris jamais. Je ne me souviens même plus si je sais écrire en vrai… C’est du freestyle en général. Je mets un beat, je raconte des trucs, je retiens des idées, je les refais, avec telle ou telle intonation, je teste, et surtout j’enregistre direct ». Il doit son éthique obsessionnelle de travail à son mentor Gucci Mane.

 

Young Thug Instagram

 

Malgré la gloire brutale, Thug a su préserver sa simplicité. Il vient de trop loin pour perdre pied. Sur son Instagram a 2,4 millions d’abonnés, thuggerthugger1 déballe sans honte son intimité, sa fille dans son bain, ses pantoufles Minions ou un extrait d’« I wish » de R. Kelly, sa chanson préférée. Sa musique, il dit la faire pour ses fans. Avec eux, il tisse des liens privilégiés. N’hésite pas à les sonder pour déterminer quelle mixtape sortir à Halloween ou leur offrir l’opportunité de concevoir la pochette de son prochain projet. En choyant et en impliquant sa communauté d’adorateurs, en partageant avec eux des bribes de sa vie privée, Thugger renforce leur attachement et leur loyauté. Il sait ce qu’il leur doit.

 

ATLien

 

Malgré un blaze des plus communs, Young Thug est un misfit comme Atlanta seule sait en produire. Objet de curiosité et d’attraction, il a tout d’une rock star. Une tige d’1m90, tatouée, piercée, endiamantée et nattée, dont la présence hypnotise. Avec sa taille S, il mange très peu, se passe sans peine de nourriture. Il se shoote au syrup, au Xanax, à l’herbe et à l’ecstasy. S’enfile parfois tout en même temps. Il dort rarement, peut rester éveillé pendant des jours. Tous les mois, un médecin lui injecte une dose de vitamines.

Thug se cache toujours derrière de grands verres fumés. Cet ancien timide maladif ne croise jamais le regard de ceux qui l’apostrophent. Il semble distant et insaisissable. En vérité, il se fout de tout. “Un putain de mec insensible quand il s’agit des autres. Pas de sentiments, ça c’est ma définition d’un « thug » », gage-t-il dans une interview à Clique. Paradoxalement, son indifférence le rend magnétique.

 

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Comme André 3000, Kanye West ou Pharrell Williams avant lui, le dandy urbain chahute les codes stylistiques du hip-hop. Il ose le vernis, les jupes, les t-shirts d’enfant et les slims de femme. Posait même en tutu et blouse transparente l’été dernier pour Dazed, malgré les protestations de sa manager de sœur. « Les seuls trucs de mecs que j’ai sont genre des basiques. Des t-shirts. 90% de mes vêtements sont féminins », assume-t-il. S’il avait fourré une trentaine de pièces Balmain dans sa valise pour sa tournée avec Travis Scott, il nie être une fashion victim : « Je n’essaie pas de me fringuer, je me mets juste n’importe quoi sur le dos. Je prends ce que j’ai sous la main ». De quoi dérouter certains. Dans une interview à Noisey, notre Lino national s’agaçait : « Les Américains j’en peux plus, c’est trop, ils mettent des robes les mecs ! Kanye, A$AP Rocky mettent des robes ! Young Thug je crois, il avait une robe de petite fille ! Sérieux… « Young Thug » : Tupac doit se retourner dans sa tombe ! Mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Mais le poulain de Rich Gang est imperturbable, imperméable aux critiques. « J’aime tout ce que les gens disent sur moi », assure-t-il, « Peu importe ce qu’ils disent. Que je suis gay, que je suis punk ». Dans « Halftime », il s’en amuse : « Every time I dress myself it go motherfuckin’ viral » (« Chaque fois que je m’habille, ça devient carrément viral »). C’est sans doute là le nœud de sa bromance avec Kanye West. Avant-gardistes et dérangeants, les deux se sont bien trouvés. « Il est l’un des seuls qui me comprennent. Nous sommes identiques. Il y a une connexion entre nous », roucoule Thug. Homme de paradoxe, l’androgyne a les deux pieds figés dans le bitume, une street credibility indiscutable. S’il appelle ses potes “bae”, “hubby” ou “lover” et chausse des UGG, il a le cœur dur, le sang chaud, et ne prend jamais l’air sans un AR-15 sous le bras. Il séduit les fragiles comme les cailleras, le mainstream comme l’underground, Gucci Mane, Drake, Elton John, Kanye West, André 3000, Kaaris et Booba. Son personnage ambigu est sa force marketing. Un emballage fascinant.

 

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Mais Young Thug n’est pas qu’une bête étrange, il est virtuose et visionnaire. Il module sa voix haut-perché à l’envie, tantôt mélodique, plaintive, mielleuse, étranglée ou rocailleuse. L’influence de Lil Wayne – sa muse de toujours – est palpable mais Thug l’a transcendé. Il passe aisément du murmure au cri perçant, tord et manie ses cordes vocales comme un véritable instrument. Il allonge ou découpe les syllabes et frappe ses mots comme une percussion. Il jongle entre les humeurs et multiplie les tons au gré des changements de beat. Il chamboule le rythme, impose des silences ou les couvre d’onomatopées et de verbiage. Il expérimente, contourne les règles d’écriture, les structures, les temps et les mesures traditionnels. Sa logique est imprévisible. En fait, il comprend et s’empare mieux que quiconque de la mélodie. Si ses textes regorgent de comparaisons, de métaphores ou de doubles-sens, leur cadence et leur sonorité priment sur leur sens. En esthète, Thugga priorise la beauté des mots, la façon dont ils s’harmonisent et riment entre eux. Ce n’est pas tant ce qu’il dit, mais la manière qui importe. Il réinvente la grammaire musicale. Avec lui, le verbe est accessoire, il ne fait qu’habiller son émotion. Alors le boug se fout de ne pas être audible. Sous une couche d’autotune et de codéine, il mange et marmonne ses paroles ou claque des vers inintelligibles, comme « I’ma ride in that pussy like a stroller » (“je vais balader cette chatte comme une poussette”) ou « She running away from my weed like it farted” (“elle fuit ma weed comme si elle avait pété”). Clownesque et sublime. Le titre de son album Hy!£UN35 s’avère lui-même indéchiffrable quand on ne sait pas qu’il doit se prononcer « HiTunes ». Le monde l’embrasse sans comprendre un traître mot de ce qu’il raconte. Lui, se complaît dans une posture de surdoué, d’être surnaturel surclassant le commun des mortels. “Ça devient difficile pour les personnes simples d’esprit de me comprendre”, provoque-t-il. L’audace oscille toujours entre le ridicule et le génial. Thug, lui, vacille toujours du bon côté.

 

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Convaincu de son génie, le site The Book of Thug, créé et alimenté par un musicien, s’efforce de détricoter les fils de ses morceaux, à grands renforts de graphiques, tableaux, schémas et vidéos. Le Washington Post a même écrit un article à sa gloire : “A loss for words : Listening to the post-verbal brilliance of Young Thug”. “Lorsque vous commencez à écouter la musique de Young Thug, le fait qu’il pourrait devenir le plus exceptionnel des rappeurs semble risible. Et lorsque vous avez terminé, ça vous semble indéniable”, pose le papier. En vérité, Thug n’est pas tout à fait un futur grand, il l’est déjà.

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