Qui veut la peau de Gambi ?

Qui veut la peau de Gambi ?

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Alors que ses derniers titres « Popopop » et « Hé oh » trustent les premières places des charts, Gambi s’impose en nouvelle sensation du rap français. Et ce n’est assurément pas du goût de tous : sur les réseaux, le rappeur de Val de Fontenay fait l’objet de vives critiques. Mais est-ce vraiment un problème ?

Un million de vues en à peine 6 heures, plus de 3 millions d’écoutes sur Spotify en un week-end et le 9e meilleur démarrage mondial sur la plateforme pour la journée du 4 octobre. Ces chiffres, ce ne sont pas ceux de Niska, Booba, Orelsan ou autre poids lourd de l’industrie. Ils sont revendiqués avec malice par Gambi, nouveau trublion de la scène rap française, qui affole les compteurs avec son dernier titre « Popopop ». Sortie après sortie, l’artiste Rec 118 fait jacter les réseaux sociaux, qui ne savent comment accueillir le phénomène. « Ai-je raison de trouver ça nul ? », « Pourquoi suscite t-il tant de haine ? », « Peut-on réellement prétendre aimer le rap et cautionner ce genre de bêtises ? » : le cas Gambi questionne, et donne des migraines à ceux qui pensaient encore avoir des standards quant à cette musique. Reste qu’à force d’être le sujet de toutes les conversations, le rappeur de Val de Fontenay devient incontournable.

On ne saurait dire si Gambi se préoccupe des commentaires qui inondent les réseaux à son sujet, mais il donne au moins l’impression de s’avoir s’en jouer. Été 2018, le jeune artiste se présente aux auditeurs en publiant le premier volet de sa série de freestyle « Makak ». Si la formule musicale ne sort clairement pas du lot, ce coup d’essai pose déjà quelques bases de ce qui fera l’identité de son interprète : un goût pour les onomatopées (ici sous forme de cris de singe) et une agitation de tous les instants. S’ensuit « Makak 2 », puis « Makak 3 », « Makak 4 », etc. Mais alors que les freestyles s’enchainent, les internautes préfèrent s’arrêter sur un autre détail qui caractérise le val-de-marnais : sa ressemblance vocale avec Kylian Mbappé. Les tweets soulignant ce grain de voix commun se multiplient – certains cumulant des dizaines de milliers de RTs – et Gambi choisi alors d’enfoncer la porte ouverte en publiant le bien-nommé « C’est moi Mbappé », 3 millions de vue à ce jour. Le voici désormais connu comme « le gars qui rappe avec la voix de Mbappé ». Mais dans ce qu’est devenu l’industrie en 2019, mieux vaut ça que de n’être personne.

L’art de la caricature

C’est ici qu’intervient Rec 118. Devenu référence en France après avoir travaillé sur les succès de Ninho ou encore Aya Nakamura, le label de Warner flaire le bon coup et décide de signer Gambi en mai 2019. Et depuis, c’est un peu comme si le rappeur tirait chaque jour un peu plus vers la caricature – au sens premier du terme. Le Larousse définit la caricature comme une « représentation grotesque obtenue par l’exagération et la déformation des traits caractéristiques » et c’est précisément ce qu’on constate chez le phénomène du 94, qui exacerbe au maximum chacune de ses singularités. Les onomatopées fonctionnent ? Alors économisons les mots, et allons-y franchement : les intitulés de ses trois derniers morceaux n’en comportent pas un, préférant les « Popopop », « Hé oh », et autre « Oulalah ». Le prochain sera peut-être « Tralalalalère », et Gambi aurait bien tort de s’en priver.

Car en faisant ça, l’artiste (et son label ?) parvient à capitaliser sur un potentiel de hate certain. Celui qui ne parvient pas à cerner la proposition de Gambi peut vite avoir l’impression qu’on se fout de sa gueule, à voir ses gesticulations hasardeuses et ses couplets où les paroles s’enchainent sans logique apparente. Comment ça « je suis dans l’sas, on danse la salsa » ? Puis qu’est-ce qu’ils ont tous avec leur sas ? Le personnage et sa réussite insolente en deviennent agaçants. En réalité, Gambi est juste un kid de 19 ans qui fait de la musique pour la génération Fortnite : des morceaux rythmés et entêtants sur lesquels tes petits frères et soeurs s’amuseront à caler tous les moves de danses viraux parus au cours des cinq dernières années. Rien de bien méchant. Quant à ses détracteurs, il leur répond de la plus belle des manières : un grand sourire narquois, et des chiffres qui grimpent, encore et toujours.

Ce sourire – qui a toute les raisons d’être au regard de la bonne tournure des choses -, Gambi en a presque fait sa marque de fabrique. Il s’affiche en long et en large dans chacun des très beaux clips auquel il a droit depuis sa signature chez Rec 118. Un important travail visuel qui joue un rôle central dans tout ce que peut véhiculer le rappeur fontenaysien. Sous l’oeil des caméras, Gambi incarne pleinement ce rôle de gamin facétieux et trop plein d’énergie, à coups de mimiques, de petits pas chaloupés et de gags cartoonesques (cf. la fin du clip de « Popopop »). Prendre les rues de sa ville pour un circuit de Mario Kart, zbeuler une soirée des beaux quartiers, s’exciter à la vue d’un sachet de bonbon : tout concorde avec cette image d’intenable qu’on peut se faire de lui. Mais surtout, dans plusieurs de ses vidéos, Gambi se dédouble, donne l’impression d’être partout à la fois ; ce qui se vérifie dès lors que l’on ouvre les réseaux sociaux, où les récentes discussions se focalisent sur son personnage clivant.

La répulsion manifeste (et manifestée) que suscite Gambi est le moteur de sa vertinigeuse ascension. Sans doute parce que celui-ci a compris qu’il y avait un public à aller chercher au-delà des haters. Car 10 000 personnes qui tweetent pour dire à quel point ils trouvent ça nul, c’est aussi 10 000 personnes qui évoquent Gambi auprès de leurs followers, et l’introduisent donc à une plus large audience. À partir de là, il suffit d’un peu de curiosité, une écoute, un refrain efficace et voici que le rappeur se trouve de nouveaux fans. D’autant que, malin, le jeune artiste sait préparer le terrain pour ses morceaux à venir. Publié sur Twitter et Instagram, le snippet de « Popopop » a ainsi cumulé plus de 2,5 millions sur ces mêmes plateformes, à force d’être cité, commenté, critiqué. Le morceau était déjà viral avant même sa sortie. Une stratégie à laquelle avait régulièrement recours 6ix9ine, autre pestiféré des réseaux qui affolait lui aussi les compteurs de streams et de vues YouTube. Comme quoi, il y a définitivement du bon à être détesté.

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