Kali Uchis : "Je ne me vois pas à l'arrière, je suis celle qui conduit"

Kali Uchis : « Je ne me vois pas à l’arrière, je suis celle qui conduit »

Yard - Kali Uchis : « Je ne me vois pas à l’arrière, je suis celle qui conduit »

Que ce soit par son look étincelant ou sa musique en pot-pourri, qui s’affirment un peu plus sur Isolation, son premier long format, Kali Uchis a toujours été de celles que l’on remarque. Mais tandis que sa culture de naissance s’étend sur le monde, la chanteuse pourrait bien être rattrapée par une norme qu’elle a toujours fuit. Entretien.

Au moment où nous nous apprêtons à monter rejoindre Kali Uchis dans sa chambre d’hôtel parisienne, un « Bonne chance ! » s’échappe de la bouche de l’un de ses précédents interlocuteurs. Une manière comme une autre de nous mettre en garde, de nous suggérer que la bête en question n’est pas toujours facile à apprivoiser. Se présente alors devant nous une rayonnante bien qu’intimidante colombienne de 25 ans, au visage recouvert d’une épaisse couche de maquillage, tel une pin-up des années 80. Notre échange a commencé depuis à peine plus d’une minute que celle-ci l’interrompt soudainement, puis s’allonge confortablement sur son sofa, comme pour prendre la pose devant un objectif qui n’est – pour l’heure – pas prêt d’être dégainé. Kali Uchis véhicule beaucoup par l’image.

Sa musique nous peint un univers haut en couleurs pastels, qui flirte avec l’esthétique kitsch et convoque l’onirisme d’un Kevin Parker, le groove d’un Bootsy Collins et la spontanéité d’un Tyler The Creator, tous invités sur Isolation, son premier album sorti en avril. La pochette qui illustre cet harmonieux bordel reprend quant à elle le jaune, le bleu et le rouge du drapeau colombien, hommage à une culture latine que Karly-Marina Loaiza – son vrai nom – fait vivre à travers son art. Mais à l’heure où cette même culture se retrouve lancée dans une véritable conquête du globe, en témoigne les succès de J Balvin ou de Luis Fonsi, Kali Uchis semble plus que jamais être dans l’air du temps. Le comble pour une artiste qui a toujours pris soin de se placer en marge de toute tendance.

Photos : @alextrescool

En avril dernier, tu as publié ton premier album, intitulé Isolation. Avant ça, tu avais déjà sorti un morceau qui s’appelait « Loner ». Être seule avec toi-même, est-ce un besoin pour toi ou juste la manière dont tu as appris à vivre ?

Je pense que c’est un besoin. Tout le monde peut avoir parfois envie de rester seul de son côté, c’est quelque chose de normal.

Cet « isolement » est-il le résultat d’un rejet ?

Non, je pense juste qu’il est important, en tant qu’être humain, de ne pas ressentir le besoin de se fondre dans la société, ou de chercher une quelconque validation. Ce n’est pas vraiment une question de « rejet », il s’agit plus de suivre tes convictions personnelles, ton intuition, et de ne pas être définie par tout ce qui peut se passer autour de toi.

Si on dit de ta musique qu’elle sonne comme si elle venait d’une autre époque, tu vois ça comme une bonne chose ou une mauvaise chose ?

Je ne sais pas. J’imagine que ça dépend de quelle époque on parle… [rires]

Dans ce cas, dis-nous quelles sont les époques qui te parlent quand il est question de musique.

J’aime bien… [Elle réfléchit] En fait, je pense qu’il y a de la bonne musique à chaque époque, même dans celle que nous vivons actuellement.

Et dans celle-ci, quels sont les artistes qui te semblent faire de la bonne musique ?

De manière générale, j’aime les artistes qui sont honnêtes à travers leur musique, qui racontent des histoires qui leur sont propres. C’est ce qui va rendre leur musique spéciale. Ils sont uniques parce qu’ils partagent avec leur public des récits authentiques sur ce qu’ils traversent dans leur vie. Tout le monde ne pourra pas se retrouver dans leur propos, mais c’est toujours très inspirant d’écouter ce que chacun a à dire. J’aime écouter les autres perspectives que les gens peuvent avoir sur la vie, donc j’aime la musique qui me donne à entendre la personnalité de l’artiste, à travers laquelle je peux savoir quel type de personne il ou elle est. Dans certains sons, ça ne se manifeste pas tant par le propos – parce qu’il y a des morceaux où les artistes ne disent rien de personnel – mais par une énergie qui leur est propre, et qu’ils parviennent à te transmettre. Je pense juste que je préfère les artistes qui insufflent leur véritable énergie dans leur musique plutôt que de simplement faire ce qu’ils pensent que les auditeurs veulent entendre.

Sur le morceau « Miami », tu chantes : « Why would I be Kim ? I could be Kanye. » Dans quel état d’esprit étais-tu au moment d’écrire ces mots ?

À vrai dire, ça fait écho à la relation que j’ai eu avec un ex-petit copain, il y a trois ans. J’ai le sentiment qu’à l’époque, tout le monde voulait être comme Kanye et beaucoup de mecs le prenaient en exemple, beaucoup d’artistes également d’ailleurs. Et puisqu’ils voulaient tous être Kanye, ils cherchaient tous à avoir leur Kim, à savoir une belle meuf qu’ils habilleraient à leur guise, à qui ils diraient quoi faire et quoi porter. Ils voulaient une meuf qui soit un de leurs accessoires, plutôt qu’une meuf qui puisse prendre des initiatives et qui soit une artiste elle-même. Sur ce point, j’ai longtemps eu du mal à trouver ma place dans mes relations amoureuses, à trouver un mec qui avait suffisamment confiance en lui pour accepter que je puisse avoir ma propre opinion, que je puisse être moi-même. Ça a été comme ça toute ma vie, et c’est quelque chose qui se retrouve également dans ma musique. La plupart de mes influences, la plupart de ceux chez qui j’ai puisé ma force sont des artistes qui, au-delà d’être très créatifs dans leurs domaines, ont toujours eu des opinions fortes et n’ont jamais eu peur de dire haut et fort ce qu’ils pensent.

« Ils voulaient une meuf qui soit un de leurs accessoires, plutôt qu’une meuf qui puisse prendre des initiatives et qui soit une artiste elle-même. »

D’autant plus que dans le clip de « Bound 2 », auquel tu fais référence dans le morceau, Kanye est celui qui conduit.

Exactement, c’est ça l’idée ! C’est une manière de dire que je ne me vois pas assise à l’arrière de la moto d’un autre ; je suis celle qui conduit.

En tant que colombienne et hispanophone, comment expliques-tu que la musique latine ait été autant plébiscitée dernièrement ?

C’est assez intéressant d’assister à cela seulement maintenant, parce que l’espagnol a toujours été une des langues les plus parlées au monde, au même titre que l’anglais, et j’ai l’impression qu’il aurait toujours dû en être ainsi. Quand tu mesures l’ampleur des communautés latinos aux États-Unis, tu te dis que ça n’aurait jamais dû être aussi compliqué pour notre musique d’obtenir une telle reconnaissance. Je ne sais pas trop quoi te dire… J’espère seulement que ça ne sera pas juste un effet de mode, parce que je trouve que c’est toujours assez triste quand les langues et les cultures sont utilisées comme tel. Parce que pour ceux qui vivent en Colombie ou ceux qui sont de culture latine mais qui vivent aux États-Unis, ce n’est pas juste une mode : il y a toutes sortes de problèmes d’identité culturelle, liés au fait d’être partagé entre deux cultures, de parler deux langues. Ça a toujours été dur pour nous. À une époque, beaucoup d’artistes latino-américains faisaient en sorte d’être rattachés à d’autres groupes ethniques juste histoire de s’en sortir et là, tout d’un coup, tout le monde veut faire des sons en espagnol parce que c’est devenu cool. C’est décevant, mais quelque part c’est aussi une bonne chose pour tous les artistes qui étaient déjà là-dedans depuis longtemps et qui ont aujourd’hui l’opportunité d’être reconnu mondialement, ce qu’ils méritent totalement. Espérons juste que ça ne soit pas passager, comme toutes les autres tendances qu’il y a eu dans l’industrie musicale.

En quoi est-ce aussi important pour toi de chanter en espagnol ou de traduire tes titres anglophones ?

Je suis bilingue depuis que je suis né, donc il a toujours été question pour moi de trouver le juste équilibre entre la part d’Amérique qu’il y a en moi, et la part de Colombie qu’il y a en moi. Il faut toujours que je fasse en sorte de me rappeler d’où je viens, mes racines, ma culture. Des fois, les mots me viennent directement en espagnol ou je vais peut-être me dire « Je veux qu’il y ait une version espagnole de tel ou tel morceau. » Mais j’essaie surtout de ne jamais forcer les choses. De ne jamais me dire « Ok, l’espagnol est à la mode en ce moment, je devrais sortir un morceau en espagnol. » C’est lamentable de penser comme ça. Fais un son en espagnol si tu ressens l’envie de faire un son en espagnol, point barre. Mais essayer de capitaliser sur le fait que la culture latine soit en vogue, c’est tout sauf authentique.

Quels souvenirs gardes-tu de la Colombie ?

Je me rappelle du chemin du retour de l’école, le temps était chaud et ensoleillé, puis tout d’un coup il se mettait à pleuvoir, donc il y avait de beaux arcs-en-ciel. Je me dépêchait de rentrer à la maison, pour ensuite jouer avec mes cousines dans la rue. Il y avait des camions qui vendaient toute sorte de nourriture, et on mangeait dehors en écoutant la musique qui passait à la radio. J’ai beaucoup de souvenirs dans la rue, parce que j’ai le sentiment que la Colombie est un de ces endroits où on ne s’arrête jamais de vivre, peu importe l’heure du jour ou de la nuit. Les gens traînent constamment en dehors de leur maison, c’est quelque chose de très naturel là-bas. On n’a jamais besoin de s’appeler ou d’utiliser internet pour se voir. Je vivais avec mes cousines à l’époque, et je n’en garde que de bons souvenirs. On prenait des bains dans des grandes bassines utilisées pour laver le linge, qu’on remplissait avec de l’eau pour en faire une sorte de petite piscine. [rires] Mes cousines étaient comme mes soeurs : on s’aidait au quotidien, on partageait tout et chacune avait un rôle prépondérant dans la vie de l’autre. Comme une vraie famille. J’ai l’impression qu’il y a moins cette « culture de la famille » aux États-Unis, tout le monde est plus distant. Ici, tu ne passes pas autant de temps en famille comme tu peux le faire en Colombie.

Juste après avoir quitté la Colombie, tu as d’abord atterri en Virginie…

En fait, on s’est un peu retrouvé entre l’Amérique et la Colombie pendant un certain moment. J’entend par là que j’ai arrêté d’aller à l’école à Colombie à l’âge de 7 ans, mais on y retournait systématiquement pendant les vacances de Noël ou d’été. Donc j’ai passé la majeure partie de ma scolarité en Virginie du Nord, non loin de D.C., et la Colombie est en quelques sortes devenu mon second chez moi, où tout le reste de famille était encore.

Ce n’était pas trop dur de s’adapter à ce nouvel environnement ?

Pas vraiment vu que toute ma famille nous a vite rejoint en Virginie. Mon père invitait sans cesse mes oncles à vivre chez nous, donc ma maison est plus ou moins devenir le premier endroit où tu t’installes avant de pouvoir vivre de toi-même. Quand mes oncles et tantes décidaient qu’ils voulaient vivre aux États-Unis, mon père les aidait à trouver un job et ils restaient vivre avec nous pendant une bonne année, jusqu’à ce qu’ils aient assez d’argent pour se payer leur propre appartement. Ma chambre avait trois lits d’appoint sur lesquels dormaient mes tantes et mes cousines, et c’était la même chose dans la chambre de mon frère avec mes oncles et cousins. [rires] C’était comme si il y avait une chambre pour les filles, une chambre pour les garçons et la chambre de mes parents. Donc la maison était toujours pleine à craquer, au moins jusqu’à ce que j’aille au lycée. À partir de là, elle restait vide la plupart du temps.

La Virginie n’en reste pas moins un territoire particulièrement fertile artistiquement. As-tu écouté ou été inspirée par des artistes locaux ?

N.E.R.D, c’était quelque chose de significatif pour tous les gens avec qui je suis allée à l’école. C’est un groupe qui a eu de l’influence sur beaucoup de musiciens en général, notamment de notre génération, mais je pense que c’était encore plus fort dans notre région. Virginia Beach [la ville dont sont originaires les membres de N.E.R.D, ndlr] est à seulement quelques heures de l’endroit où je suis allée à l’école, donc c’était vraiment local. Il y a aussi Missy Elliott, évidemment. Je me souviens aussi quand Chris Brown a commencé, tout le monde en Virginie était très fier de lui. J’avais des profs qui aimaient toujours nous rappeler qu’ils lui avaient parlé ou qu’ils avaient des photos de lui. Mais oui, le fait est qu’il y a beaucoup d’artistes très talentueux qui viennent de la DMV Area [la région qui relie Washington D.C., le Maryland et la Virginie, ndlr]. Mais ça concerne surtout le Nord de la Virginie, parce que si tu vas dans le Sud, c’est un tout autre monde, il n’y a pas tellement d’artistes là-bas… [Elle réflechit.] Quoique, il y en a quand même quelques uns. Les Clipse viennent de là-bas, notamment.

« Fais un son en espagnol si tu ressens l’envie de faire un son en espagnol, point barre. Mais essayer de capitaliser sur le fait que la culture latine soit en vogue, c’est tout sauf authentique. »

La question se pose tant les valeurs qui sont les tiennes correspondent à celles prônées par d’autres artistes originaires de Virginie : Pharrell s’est toujours revendiqué comme un anticonformiste, Missy Eliott est une femme qui n’a jamais eu peur de faire ce que les hommes se sont toujours permis, etc.

Oui, je pense être chanceuse d’avoir grandi en ayant autant d’artistes à prendre en exemple. Ils sont braves, audacieux, et ils se servent de leur voix et de leur créativité pour faire exactement ce qui leur chante. À l’heure où l’on parle, je ne sais pas si les nouvelles générations auront de tels modèles auxquels se référer.

Pharrell a également influencé un autre artiste dont tu sembles très proche : Tyler, The Creator. Que peux-tu nous dire sur ce-dernier ?

Je peux effectivement te dire qu’il adore Pharrell. [rires] Plus sérieusement, tout est naturel avec lui. Le fait est que je ne cherche jamais à collaborer avec qui que ce soit, et encore moins des gens dont je sens que je ne pourrais pas m’entendre dans la vraie vie. Je ne travaille et travaillerai qu’avec des gens chez qui je ressens une véritable réciprocité dans l’énergie transmise. Des artistes qui font leur propre truc, peu importe s’ils ont du succès ou non. Tyler est un de ceux-là.

Dans le morceau « In My Dreams » tu imagines une sorte de monde utopique où tout est beau, tout est rose. Qu’est-ce que tu te dis quand tu dois ensuite te heurter à la réalité du monde dans lequel nous vivons ?

Je pense que c’est avant tout une question de perspective. Parce qu’il est clair qu’il se passe des choses atroces dans le monde en ce moment, mais quand on n’y réfléchit, il s’y passe des choses atroces depuis la nuit des temps. Et s’il s’en passera toujours, on peut aussi être sûr qu’il y aura de très belles choses à voir.

Ce titre est suivi dans l’album par une interlude, intitulée « Gotta Get Up ». Qu’est-ce qui te donne justement encore envie de te réveiller de tes beaux rêves ?

[rires] C’est une question difficile. J’imagine que c’est le fait de savoir que si j’étais resté au lit toute la journée, je ne serais pas en mesure de progresser. [rires] Je dois me lever et continuer d’avancer, et c’est pareil pour chacun d’entre nous, on doit profiter du temps qui nous est donné à vivre sur cette terre pour faire mieux chaque jour. Personnellement, je pense que avoir encore beaucoup de chemin à parcourir dans ma carrière et il y a encore plein de choses que je dois accomplir pour continuer à grandir en tant que personne. Voilà donc pourquoi je me réveille le matin : pour poursuivre la construction de mon empire et achever tout ce que j’ai entrepris sur le long-terme.

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