Lolo Zouaï : "Aujourd'hui, les labels sont paumés, c'est le public qui décide"

Lolo Zouaï : « Aujourd’hui, les labels sont paumés, c’est le public qui décide »

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Depuis son apparition en 2018 sur un featuring avec Myth Syzer, Lolo Zouaï a donné jour à son premier album, High Highs and Low Lows, écrit une chanson pour H.E.R, collaboré avec le rappeur E-40 et tant d’autres choses encore. Il était grand temps pour nous d’apprendre à connaître la plus française des artistes West Coast, qui vient tout juste de sortir son nouveau single « It’s My Fault ».

Photos : Alex Dobé

Ballades tire-larmes, chansons d’amour, piano-voix mielleux… Très peu pour Lolo Zouaï. Véritable nuancier d’émotions, la musique de l’artiste n’est jamais unilatérale, explore les frontières des genres musicaux et s’offre toujours le charme de la contradiction.

Née à Paris d’un père algérien, la musicienne grandit à San Francisco avant de quitter la Californie pour tenter de lancer sa carrière à New York. Beatmakeuse autodidacte à la voix satinée, bien déterminée à ne rien laisser se mettre en travers de son chemin, la force douce de Lolo Zouaï résonne soudainement partout lorsqu’elle publie le titre « High highs to Low Lows » sur SoundCloud en 2017. 

Bientôt, Lolo Zouaï reçoit un prix pour avoir écrit  le titre « Still Down » de H.E.R, issu de l’album pour lequel cette dernière a reçu un Grammy, apparaît en featuring avec Blood Orange, et invite E-40 sur son propre album. La chanteuse, qui n’était pas non plus passée inaperçue en France, dont elle est originaire, accueillait d’ores et déjà à bras ouverts son éclectisme et sa double culture. Aux côtés de Myth Syzer sur le titre « Austin Power » comme en première partie d’Angèle, Lolo Zouaï réinvente un r&b nonchalant et délicat, tantôt électrique, tantôt réconfortant.  

En anglais, en français, en arabe, à travers des collaborations rap ou pop, la détermination de Lolo Zouaï comme l’expression de ses sentiments les plus bruts s’illustrent sans grande pompe, mais plutôt avec l’humilité des paroles à double-sens. Entre deux rêves éveillés, l’artiste questionne, tourne en dérision, et se révèle sacrément douée pour alléger nos soucis de tous les jours. Un an après la sortie de son premier album High Highs to Low Lows, augmenté depuis de trois titres en version Deluxe, on a remonté le temps avec elle. 

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Tu as quitté San Franciso pour New York. C’était pour la musique ? 

J’ai d’abord obtenu mon Bac car je songeais à aller à l’université. Je suis donc partie à Nashville pour quelques mois, j’ai fait un semestre là-bas. Mais j’ai abandonné car ça ne me plaisait pas. Ma mère a trouvé un job à New York alors je me suis dit que j’allais emménager là-bas avec elle. Je voulais me lancer dans la musique et L.A. ne m’intéressait pas parce que j’ai toujours vécu en Californie. Je cherchais quelque chose de différent… 

Qu’est-ce que tu voulais étudier ? 

J’ai étudié la musique et le songwriting mais je n’avais pas l’impression d’apprendre quoique ce soit !  

Est-ce que la ville de New York a changé ta vision de la musique ? Est-ce que, en quelque sorte, c’est cette ville qui a décidé de ta carrière ? 

Oui, je pense que c’est grâce à la mentalité de hustler locale. J’adorais être entourée de gens qui étaient vraiment passionnés et qui voulaient avoir du succès. Je pense que j’ai la même mentalité qu’eux, donc je me suis sentie comme à la maison depuis le début.

À quel point est-ce différent entre New York et San Francisco à ce niveau-là ? 

Il y a une vraie scène musicale à San Francisco mais ce n’est pas si facile de se faire connaître là-bas. La plupart des artistes ont tendance à déménager à Los Angeles. En fait, tous ceux qui ont réussi sont partis là-bas. À San Francisco, il n’y a pas de labels — non pas que tu en aies nécessairement besoin — mais il n’y  a pas tant de tremplins musicaux que ça non plus. À New York et Los Angeles, il y a Spotify, Apple, il y a tout. Il faut y aller si tu veux t’en sortir. 

« Les gens doivent écouter mes chansons plusieurs fois pour les comprendre vraiment » 

Est-ce que tu as rencontré Stellios, ton beatmaker actuel, dès le début ?

Non, il s’est passé deux ans avant que cette rencontre ait lieu. J’ai d’abord bossé dans des restaurants, je contactais des producteurs sur Internet, sur Instagram. Je faisais des covers… Puis, j’ai fait des morceaux avec quelques uns d’entre eux et je les ai postés sur SoundCloud. J’ai commencé à produire moi-même aussi et j’ai rencontré mon manager : c’est lui qui m’a présentée à Stellios. C’est à ce moment-là que tout s’est mis en place. 

Qu’est-ce que t’a apporté Stellios ?

Il m’a vraiment aidée à trouver mon son. Les gens le comprennent peut-être mieux maintenant qu’il y a une vingtaine de chansons disponibles aussi. J’avais une idée de ce que je voulais faire mais je ne connaissais personne qui pouvait le réaliser techniquement. Stellios est grec, il vient de Chypre et il a cette superbe culture musicale dans le sang. Et je me retrouve là-dedans avec mes racines algériennes et françaises. On a vraiment connecté de ce point de vue-là. 

Mais tu faisais déjà des beats toi-même. 

J’en fais toujours ! Je fais des beats, je les envoie à Stellios ou à d’autres personnes d’ailleurs. Mais il sera toujours au cœur de tout le processus je pense. 

Tu dis que tu aimes « orner [tes] chansons » et que tu aimes faire de la musique douce-amère, pour créer un contraste quand le beat est un peu triste par exemple… 

J’aime le contraste en musique. Si c’est sombre, j’aime bien ajouter des thèmes légèrement drôles ; et si c’est joyeux, comme « Brooklyn Love », j’aime me dire qu’au fond c’est peut-être une chanson triste. Parfois je vais carrément d’un seul côté mais je trouve ça plus imprévisible de le faire de cette façon. C’est plus difficile et plus excitant à faire. Ça met les gens dans le doute, c’est intriguant : les gens doivent écouter la chanson plusieurs fois pour la comprendre vraiment. 

De quoi peut-on dire que parle l’album High Highs and Low Lows

C’est un album sur mes émotions. Sur mes sentiments à propos de certaines choses. Il n’y a pas vraiment de chansons d’amour mais il y a des ruptures, du fun, du flirt, de la déprime… Je pense que ce sont les thématiques principales. C’est plus facile pour moi de m’exprimer en chanson. Je n’aime pas la confrontation, les conversations sérieuses, je suis plus genre : « Je vais écrire une chanson là-dessus. » Ce que j’ai écrit dans la chanson sur ma famille [«Desert Rose« , NDLR], je ne leur aurais jamais dit… 

« Ce n’est plus un label qui te dit que tu vas être la prochaine pop star, que tu dois être sexy, que tu dois faire ceci ou cela… »

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Avant de vivre de ta musique, tu as enchaîné les petits boulots. Tu penses que la vie d’artiste émergente est particulièrement complexe et difficile ?

Oui, mais en quelque sorte, bosser dans des restaus, dans des cafés ou dans des boutiques te permet d’apprendre ce que c’est que le travail. Après… Certains artistes explosent du jour au lendemain, ou du moins c’est ce qu’on croit. Ça n’a pas été mon cas. J’ai dû travailler beaucoup. Mais je ne voulais pas bosser dans un restaurant toute ma vie. Il fallait que je m’en sorte dans la musique. Je ne voulais plus faire ça ! Parfois ça me manque quand même, parce que c’était assez marrant, toute cette galère ! 

Est-ce qu’être une artiste indépendante est un avantage, voire la meilleure façon d’y arriver aujourd’hui ?

Je crois que ça dépend. Si tu vis à New York ou dans une autre ville pleine de ressources, tu auras des opportunités, mais si tu vis dans un no man’s land et que tu n’as pas accès aux grandes villes, et qu’un label te propose un gros contrat, je peux comprendre qu’on l’accepte. Un début de carrière, quand tu n’as pas de soutien… Ça dépend d’où tu vis et de comment tu veux faire les choses. 

Beaucoup d’artistes se montrent sur les réseaux et se comportent comme s’ils étaient déjà au top, comme si c’était une façon pour eux de montrer qu’ils avaient l’étoffe pour une carrière. Est-ce que tu crois à une forme de ‘fake it till you make it’ ?

Moi, je n’aime pas trop les gens qui font semblant sur les réseaux sociaux. Quand je parle de « fake gold on my hoops » par exemple, je sais que ce n’est pas du vrai, et je ne vais pas prétendre le contraire, ce sont les autres qui pensent que c’est du vrai. Les gens peuvent voir ce qu’ils veulent. Mais je pense qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le mieux est d’être honnête. Si t’as pas de thunes, t’as pas de thunes. Je pense pas que ce soit cool de faire semblant. 

« Je trouve simplement que c’est important d’embrasser ta culture, même si ce n’est pas celle à laquelle tu es confronté tous les jours »

Mais il y a tout de même une pression sur les artistes pour qu’ils fassent bonne figure sur les réseaux : j’imagine qu’ils se sentent toujours obligés de dripper, d’affirmer qu’ils sont ou qu’ils peuvent devenir quelqu’un… Et peut-être encore davantage les femmes. 

Tu peux dripper avec des fringues achetées en frippes ! Je ne sais pas, je trouve qu’il y a tellement d’opportunités pour les femmes dans la musique avec le streaming, les réseaux sociaux… Aujourd’hui, c’est le public qui décide, les labels sont paumés. L’industrie de la musique est tellement imprévisible ! Ce n’est plus un label qui te dit que tu vas être la prochaine pop star, que tu dois être sexy, que tu dois faire ceci ou cela… On peut toutes être nous-mêmes, mettre nos créations en ligne et créer notre propre fanbase. Et les labels se diront : « Bon ben ça y est, elle a percé ! » Ça n’a pas d’importance, tant que tu as une fanbase. 

Est-ce que tu dirais qu’il y a de la sororité entre femmes artistes en ce moment ?

Oui, j’ai ressenti ça récemment. Cette année, pas mal d’artistes ont fait appel à moi, et j’ai moi-même fait appel à plein de personnes. J’ai essayé d’ouvrir mon cœur et mon esprit, quitte à prendre des risques en faisant signe à des plus gros artistes. Et les réactions sont bonnes donc c’est excitant ! 

En France, il y a une obsession autour de l’idée de trouver « la prochaine artiste féminine ». Est-ce que tu as déjà ressenti cette contrainte toi-même, qui consiste à devoir incarner quelque chose qui te dépasse et qui est beaucoup plus vaste que toi ? Cette question en est d’ailleurs une bonne illustration ! 

Oui, c’est oppressant ! Mais aux États-Unis, il y a énormément d’artistes féminines. Et je pense que beaucoup d’entre elles sont mises en lumière. Je sais qu’il y a des festivals dont les têtes d’affiches sont principalement des hommes, mais les femmes prennent la parole. Même certains hommes le font, et se retirent parfois de ces programmations car elles ne comptent pas assez de femmes. Ça, c’est génial. Mais je ne sais pas vraiment comment ça se passe en France. Je suis davantage impliquée sur la scène US, j’ai eu ouïe dire que c’était comme ça… Ça craint.

Il me semble que l’attachement des diasporas à leurs pays d’origine n’est pas le même en France et aux États-Unis. À quel moment est-ce que tu as voulu mettre en valeur ta double culture dans ta musique ? 

C’est vrai qu’ici, les gens ne savent même pas placer l’Algérie sur une carte. « Est-ce que c’est en Europe ? Est-ce que tu es Noire ? » Ils n’y connaissent rien… Moi, j’ai toujours écouté de la musique algérienne car mon père passait souvent des chansons arabes. De fait, j’ai toujours voulu amener ça dans ma musique, c’est quelque chose de naturel dont j’ai hérité dans ma voix. Mais je ne suis pas la seule à avoir cet héritage pour autant, il y a French Montana, Bibi Borelli… Je ne peux pas en nommer beaucoup, mais bon… En fait, c’est très dur d’expliquer pourquoi c’est aussi important pour moi. Je trouve simplement que c’est important d’embrasser ta culture, même si ce n’est pas celle à laquelle tu es confronté tous les jours. Juste, trouver des moyens d’y revenir de temps en temps…

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