Les médias musicaux n'osent plus critiquer les albums de rap français

Les médias musicaux n’osent plus critiquer les albums de rap français

Yard - Les médias musicaux n’osent plus critiquer les albums de rap français

Où sont passées les critiques musicales ? Nous vivons un âge d’or du rap français : des albums et des singles de qualité sortent sans cesse. Et les médias sont presque toujours satisfaits. Manque d’objectivité ou véritables plébiscites ? Les médias musicaux ont-ils peur de critiquer les albums de rap français à succès ?

Au cours de sa carrière incroyable, Booba, le rappeur le plus emblématique en France, a sorti de nombreux albums et de nombreuses mixtapes à succès. Certains de ses projets sont quasi-unanimement respectés (Temps Mort, Ouest Side), d’autres se sont vus reconsidérés avec le temps (0.9), ou critiqués (D.U.C). De la part des fans de rap comme de ceux qui ne comprennent rien à cette culture, Booba a toujours su cliver comme les plus grandes personnalités, en parvenant à être admirable autant que détestable, inspirant comme désespérant, tant dans son personnage que dans sa musique.

Au moins jusqu’à Trône.

La couverture médiatique de cet album n’affronte simplement aucune critique négative. Vous pouvez chercher. Chez les non-spécialisés, on s’amuse à compter les victimes des punchlines (Huffington Post, Le Point), ou les disques de platine et les records de stream (Melty). Chez les spécialistes musicaux, on ne s’embarrasse plus de masquer la différence entre promotion et information. Sur Booska-P, une publication affirme que Trône est un album au sommet le 1er décembre à 00:20 – l’album était officiellement sorti le 1er décembre à 00:00, même si leaké trois jours avant dans une version médiocre. Sur Les Inrocks, trois chroniques différentes sur le même sujet, les trois partageant la même opinion (ce disque est génial, en gros). Et une couverture : King Booba.

On pourrait penser que des médias plus nichés apporteraient un peu de nuances, mais toutes les teintes proviennent du même nwaar : qu’il s’agisse de l’Abcdrduson comme de The Backpackerz, personne n’a l’air d’avoir détesté l’album. Il n’y a guère que Le Monde qui fait résonner timidement un bémol, en estimant que cet album reste sans surprise, et les habitués Genono & Spleenter, ainsi que Paoline sur l’#Afterrap de Mouv voire un podcast du même Abcdrduson qui affichent des réserves. Les premiers-écouteurs Amin & Hugo semblent refléter l’opinion générale :

“OH WOOOW, WOOOW, WOOOOOOOW”

Amin & Hugo

A priori, il n’y a pas que sur les épaules-zer des chroniqueuses de France Inter que le duc pourrait, s’il le souhaitait, poser ses attributs.

Premier album solo depuis le succès de Nero Nemesis fin 2015, Trône est à l’image de chacune des sorties du rappeur du 92 : immanquable. On peut apprécier l’efficacité constante des punchlines, la sélection variée et musclée des productions, la recherche d’émotion des mots de “Petite Fille” comme l’intensité rugueuse de “Terrain”. On passera peut-être l’été à danser sur “Ça va aller” comme on avait dansé sur “DKR”, et nos meilleurs snaps et Insta stories seront habillés par “Drapeau Noir” et “Friday”. Trône s’inscrit sans trop de difficulté dans la lignée de ces disques de 2017 dont on se rappellera lorsque l’on reviendra sur cet âge d’or du rap français que nous avons la chance de vivre actuellement. Les années passent et les modes se délavent, et pourtant, Booba parvient toujours à détonner sans jamais être hors du coup. Trône est un projet solide, en accord avec son temps, une nouvelle réussite pour le boss du rap game. Un média peut s’autoriser à écrire ces mots.

On a aussi le droit de penser qu’il s’agit d’un disque très fainéant sur lequel Booba ne se met jamais en danger. Oui, on peut regretter sa paresse. Cette paresse pèse sur un disque qui voit trop souvent le rappeur en pilotage automatique, poussant ainsi l’auditeur à regretter qu’une autre oreille que la sienne n’ait pas été autorisée à émettre un avis sur le disque avant sa sortie. Surfant mollement sur des vagues sans éclat, il parvient à inviter les deux plus gros phénomènes de l’année rap 2017 (Niska et Damso) sans être capable de vraiment briller à leurs côtés. Ce n’est ni l’album le mieux produit, ni le mieux rappé, mais à lire l’unanimité de la presse et les records battus, on pourrait penser qu’on a affaire à un nouveau Temps Mort ou un nouveau Nero Nemesis. C’est loin d’être le cas. Trône est un projet moyen, voire raté, un disque dont on ne se souviendra pas lorsque l’on évoquera les plus grandes réussites de Booba. Voilà, c’est pas difficile. Un média peut s’autoriser à écrire ces mots.

C’est le rôle des médias de savoir offrir un positionnement, et ouvrir à la réflexion, qu’elle aille dans un sens négatif, neutre ou positif. Chacun est libre d’avoir sa propre opinion, ce qui est plutôt arrangeant dans le rap français puisque nombreux ont décidé de ne plus donner leur opinion si celle-ci s’avère être négative.

Une fois j’ai interviewé un rappeur et j’ai relevé les choses que j’aimais moins bien dans son album. TOUT LE RAP FRANÇAIS m’est tombé dessus. Depuis je parle que de ce que j’aime.

– Fif de Booska-P

Pratique ! Les médias rap n’ont pas envie de parler de ce qui leur déplaît (pour ne pas passer “pour des rageux”, et surtout, pour promouvoir plutôt ce qu’ils aiment et encouragent). Dans la brèche, s’engouffrent les promoteurs qui n’utilisent plus les publications en ligne que comme de vulgaires relais. Un média musique aujourd’hui, c’est souvent un gros bouton “retweet”.

Évidemment, Booba n’est pas le seul à bénéficier de cette immunité médiatique. Avez-vous déjà lu ou entendu une critique médiatique négative concernant la musique de MHD ? Niska ? Fianso ? Si la réponse est non, l’explication est simple. Pour la majorité des médias qui parlent de rap, c’est beaucoup trop risqué d’entacher les relations avec les agences de promotions ou les maisons de disques (voire les artistes eux-mêmes) pour se risquer à formuler une opinion négative. Un rédacteur qui va poser les questions qui fâchent un artiste ne sera simplement pas rappelé. S’il n’est pas rappelé, il n’a plus de travail. S’il n’a plus de travail, il n’a plus d’argent. Dans un domaine aussi futile et précaire que le journalisme musical, il vaut mieux avoir de l’argent qu’une opinion.

Aucun intérêt pour YARD, par exemple, de s’aventurer à atteindre un artiste populaire du genre. Une chronique argumentée mais négative d’Ipséité ou de Lithopédion, ou une analyse du rapport de Damso aux femmes via un prisme ne le mettant pas nécessairement en valeur, pourrait mettre à mal les relations entre le média et les partenaires professionnels du rappeur belge. Peut-être que son label ou son agence de promotion aura tendance à préférer accorder ses avantages et ses exclusivités médiatiques à un autre partenaire dont la contribution aura un effet positif sur le business et la réputation de leurs artistes. Il se pourrait que cette simple opinion complexifie les activités annexes du média, telles que l’organisation des soirées YARD Summer et Winter Club : pas sûr que Damso ait envie de jouer et de déplacer son public si il a l’impression qu’on ne l’aime pas tant que ça. Dans le doute, si on a rien de bien à dire, mieux vaut se taire pour ne pas se griller.

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La majorité des activités liées à la musique sont centralisées à Paris. Ainsi, aux mêmes soirées se retrouvent généralement les mêmes attachés de presse auprès des mêmes tourneurs, des mêmes journalistes, des mêmes directeurs artistiques. Ça ne facilite pas l’envie d’être un de ceux qui critique. Tout le monde veut protéger sa part de gâteau et ne pas se mettre en porte-à-faux afin de conserver sa position dans l’échiquier houleux du monde de la musique. Un journaliste musical va s’autoriser à promouvoir un disque ou un artiste qu’il aime modérément ou pas du tout, pour faciliter sa relation avec une agence de presse, renforcer son lien avec un label. La recherche d’objectivité voire d’avis contraire est secondaire. Tant pis pour le lecteur curieux qui cherchait à forger son opinion. La musique urbaine n’est plus la cerise sur le gâteau, elle devient le gâteau lui-même. Tant que ça marche, il faut que tout le monde grignote dessus. Alors, il vaut mieux se mettre bien, parler en bien du rap parce que c’est ce genre qui apporte du clic. De nombreux rappeurs bénéficient ainsi de cette situation avec une étrange forme d’immunité.

Cette immunité est très propre au rap. Pour prendre un exemple récent, lorsqu’au printemps dernier l’artiste M sortait l’album Lamomali, le journal Libération, par les mots de Jacques Denis, n’hésitait pas à égratigner le manque d’âme et les relents post-coloniaux de ce projet inspiré par et rendant hommage à la musique malienne. M est un artiste établi : cette critique n’affectera pas sa carrière, et il y a peu de chance que ses fans soient susceptibles au point d’en venir à boycotter Libé. Difficile d’imaginer ce journal, ou un autre média, avoir des mots aussi prononcés sur le prochain album de MHD ou de PNL. Il arrive au podcast du réseau Binge Audio NoFun de ne pas être unanime sur les succès du rap français. Ainsi, on a pu entendre les chroniqueurs adorer 1994 ou Xeu comme critiquer Deo Favente ou Agartha. Mais pas d’épisode pour Trône. Sans doute une position compliquée pour Mehdi Maizi, présentateur de NoFun et host sur OKLM, la radio de Booba, qui a évoqué la situation dans les colonnes de YARD le mois dernier : “Avant même de bosser pour OKLM, je disais déjà que Booba était probablement mon rappeur préféré, ou en tout cas la discographie la plus impressionnante en France. (…) Mais aujourd’hui, dès que je dis quelque chose comme ça, j’ai droit à du « Mais tu dis ça parce que tu bosses pour Booba », « Parce que c’est ton pote », « Parce que t’es associé à OKLM ».”

Il serait curieux de reprocher à Mehdi Maizi de ne pas être expansif sur son opinion là où aucun de ses confrères ne s’est aventuré. Rachid Majdoub de Konbini ? Mouloud Achour de Clique ? Chacuns excellents dans leurs approches apportent leur bienveillance et leur expertise sur la culture rap. Et puis, même si ils n’avaient pas réellement aimé cet album, il n’auraient pas vraiment de raisons pour afficher cette opinion. Personne d’assez influent ne serait assez fou pour devoir porter sur les épaules la charge de celui qui a dit du mal de Booba. Pas en 2018. Un ratpi investigateur, un dossier malheureux qui ressort, un screenshot assassin relayé sur Instagram… Tout peut aller très vite.

 

Classe éco + lady boy = double cassage de dos.. #onseconsolecommeonpeut #VictoriaLee #DDRG

Une publication partagée par KOPP92i In üs we trust (@boobaofficial) le

Cette bienveillance généralisée est certainement le résultat d’un besoin naturel de défendre et mettre en valeur le rap en opposition au traitement du genre par les médias traditionnels. Il vaut toujours mieux 50 médias rap avec le même positionnement que trois émissions TV généralistes qui vont demander à Nekfeu quel est son livre préféré. De Fabe qui refuse la caricature des rappeurs alors invité par Nagui dans les années 90, à Booba réduit aux bling-bling par Laurent Ruquier ou Antoine de Caunes il y a près de dix ans, en passant plus récemment par l’honteux passage de Vald chez Thierry Ardisson ou l’interrogatoire judiciaire de Fianso sur Quotidien, les exemples de moments de gêne ne manquent pas. Les médias traditionnels français, lorsqu’ils s’adressent au rap, ressemblent tristement à l’oncle d’Orelsan dans “Défaites de famille”, prêt à tout moment à dégainer un “yo, yo, avec les doigts”.

Alors, il faut au moins ça pour compenser face aux titres de la presse généraliste. Non, Lomepal n’est pas le “Eminem du 13e”, pas plus que MHD n’était un “ambianceur d’Afrique de l’Ouest” et Vald “un amuseur loufoque”. Cette période de l’Histoire du rap français ne propose pas uniquement de la musique de qualité, mais aussi, des espaces médiatiques qui savent la mettre sous la meilleure des lumières. Qu’il s’agisse de contenus écrits, vidéo, audio, être un fan de rap en 2018 est un véritable bonheur si on vit cette culture par ses médias et les réseaux sociaux. Une longue interview sur Rapelite ou La Sauce, un nouveau format de vidéos malin sur Booska-P ou Konbini, un podcast rap sur Arte, des analyses et des entretiens poussés sur YARD : il y en a pour tous. Un soutien et une camaraderie de plus en plus forte qui se ressent dans un programme comme Rentre Dans Le Cercle, capable de convier des rappeurs aussi différents que Bigflo & Oli et Chilla, et des représentants de maisons de disques et médias divers. Dommage qu’entre la maladresse des généralistes et la bienveillance des spécialistes, il n’existe pas encore de troisième voie.

De l’autre côté de l’Atlantique, les médias ne s’empêchent pas d’être critiques envers des artistes qu’ils adorent et qu’ils ont envie de voir s’améliorer. Un Drake comme un Kanye West ne sont pas à l’abri de voir des grands médias mettre leurs doigts sur les défauts des disques. Ça a été le cas pour les albums More Life et The Life of Pablo, dont la réception a été mitigée. Ces opinions ne changent pas l’amour pour les artistes, et n’ont évidemment pas d’impact sur le résultat financier – à l’ère du streaming, une mauvaise critique ne va certainement pas faire chuter les ventes, elle va au contraire peut-être permettre de gagner quelques streams curieux. La critique ouvre simplement les conversations, et permet d’espérer le mieux des artistes qu’on adore. On peut là-bas se permettre de détruire Eminem, un des plus grands champions du genre, parce que son album est en dessous de ses standards. Ici, c’est presque un événement quand quelqu’un ose émettre une critique fondée concernant l’album de Lorenzo.

Un Charlamagne tha God qui accueille Kanye West dans le Breakfast Club en 2013 pour le confronter juste après avoir été explicite sur la déception qu’il avait ressenti en écoutant Yeezus, ou un Joe Budden qui quitte une interview Everyday Struggle avec Migos pour exprimer sa désapprobation du groupe ? Pas quelque chose qu’on est prêt de voir en France. Dommage, pourtant, parce que l’incidence de ce genre d’échanges est très modérée. Quelques mois après l’altercation, Migos interviewé par Ebro pour Beats 1 peut envoyer de l’amour pour Joe Budden, puisque de toute façon, tout ça n’est que pour la culture. “No hard feelings”.

Dans l’Hexagone, les formats médiatiques ne sont là que pour mettre les artistes et leurs projets en valeur. C’est donc doublement un âge d’or pour le rap français. Souvent, c’est parce que la qualité est évidemment présente. Parfois, c’est aussi parce que les agences de promotion font un travail remarquable, et cela, qu’importe la qualité de la musique. Tout est bien et tout le monde est content. Le streaming nous a rendu paresseux, les journalistes suivent cette route en n’encombrant pas nos esprits d’avis divergents. Le rap, ce n’est pas la Corée du Nord, la démocratie n’est pas en danger. Mais l’intégrité intellectuelle l’est. Parce que le rôle des médias est de proposer des opinions, des perspectives, d’enquêter. Pas de ne servir platement que de relai pour des agences de promotion.

Lorsque Konbini diffuse une publication financée par Danone, ou YARD par Uniqlo, une obligation légale impose de préciser qu’il s’agit d’un contenu sponsorisé. Si en cliquant sur un lien concernant “l’album de l’année” ou “la nouvelle sensation 2018”, étaient indiquées les agences de promotion qui ont proposé leur contenu pour vous faire croire qu’un média aime ou découvre quelque chose, peut-être que le contrat entre journaux et lecteurs serait plus honnête. À notre époque tout particulièrement, il faut que les informations puissent rester justes et, surtout, du côté des auditeurs, des consommateurs, des fans. Ce que nous sommes tous, avant tout autre étiquette. Nous faisons déjà semblant de croire que les algorithmes des plateformes de streaming suivent vraiment nos goûts et que nos playlists ne sont pas majoritairement des relais pour des artistes poussés par les grosses maisons de disques, on ne va pas en plus de ça continuer à croire qu’on aime des albums de merde parce que les acteurs des médias musicaux sont incapables de faire preuve d’un peu de courage.

 

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